Les Trolls en nous

Samedi soir, le monde du cinéma était au bord du gouffre. Partagé entre le mythe et la réalité. Entre le défi et la honte. Entre le discours et les actes. Entre le visible et le caché. Entre l’art et la compromission. Entre les intérêts individuels et l’obligation de sauver la face. Entre le vieux monde et le nouveau.

Scénaristes et féministes, nous avons suivi la cérémonie des César 2020 avec curiosité. Après les affaires de ces derniers mois, les polémiques, les débats autour de Metoo, les accusations contre Roman Polanski et les 12 nominations de son film, quelle allait être la réaction de la communauté du cinéma ?

Pour notre part, nous ne travaillons pas au cinéma mais à la télévision. Ce média apparaît sur certains aspects moins sexiste que le cinéma. Il offre plus de temps de parole aux personnages féminins. Mais les stéréotypes de genre y sont nombreux. Les minorités visibles y sont sous ou mal représentées. Les ouvriers, les précaires, les ruraux, etc., y ont la part congrue. Quant aux homos ou aux trans, ils n’apparaissent qu’occasionnellement. Dans la fabrication, les réalisatrices sont rares, les femmes scénaristes minoritaires.

Ce constat s’accompagne d’un paradoxe. Nous, qui sommes un couple de scénaristes lesbiennes, ne sommes jamais confrontées à l’homophobie dans notre quotidien professionnel. Presque jamais à l’expression explicite du sexisme. Le racisme ? Jamais frontalement. Comme si notre monde était épargné par ces idées qui pourrissent les réseaux sociaux et s’infiltrent dans nos écrans. Si nous en sommes libérés, pourquoi nos œuvres en sont-elles marquées ?

La cérémonie ménage longtemps la chèvre et le choux, cultive l’ambiguïté. Et puis, tout à coup, Roman Polanski reçoit le César de la meilleure réalisation.

Il y a peut-être diverses motivations derrière ce vote. Mais c’est bien l’ensemble de la communauté qui s’exprime et qui affirme son refus de sanctionner un homme. Et au-delà de lui un système de pensée. Celui qui fait coexister création et violence. Celui distingue l’art et les conditions dans lequel on le crée. Celui qui sacralise le cinéma plutôt que les corps et les droits de ceux qui s’y dévouent.

Ce faisant, le cinéma prend à rebours certaines des valeurs qu’il affiche. Officiellement le monde de la culture est ouvert, tolérant, progressiste. Mais dans l’anonymat du vote, autre chose s’avoue : nous ne sommes pas féministes, nous ne voulons pas mettre fin à la domination masculine, ce système nous est très profitable, le statut quo nous convient. Les membres de l’Académie se reconnaissent compatibles avec la « culture du viol », cet ensemble d’idées et de représentations qui favorise, minimise ou justifie le viol et les abus sexuels.

Bref, le cinéma se comporte en troll.

Non, le troll n’est pas forcément un geek boutonneux dont les complexes se transforment en fureur raciste, misogyne et homophobe, sur la toile. Les trolls sont parmi nous, ils sont nous. Le troll est peut-être un réalisateur ou une productrice qui clame, très sincèrement, sa colère contre les inégalités sociales. Le troll peut être une directrice de casting ou un costumier qui se bat pour la diversité. Le troll est peut-être le ou la scénariste d’un film sur les chômeurs ou les dérives de la finance. Le troll peut être engagé, talentueux, bouleversant. Le troll a de belles idées mais aussi des moches. La vérité, on est rarement malin sur tout, rarement éveillé à toutes les causes, on est souvent intelligent ici, con ou égoïste là.

Samedi soir, le monde du cinéma était au bord du gouffre. Partagé entre le mythe et la réalité. Entre le défi et la honte. Entre le discours et les actes. Entre le visible et le caché. Entre l’art et la compromission. Entre les intérêts individuels et l’obligation de sauver la face. Entre le vieux monde et le nouveau (des femmes et des artistes des minorités – dommage que Mathieu Kassovitz n’ait pas fait le lien entre la cause des femmes et la tribune qu’il avait signée deux jours plus tôt pour dénoncer le sort réservé aux acteurs noirs). Entre le sentiment qu’une dangereuse lame de fond arrive et celui qu’en serrant les dents on pourra la laisser passer et s’en tirer sans lâcher trop.

Jusqu’au bout, l’Académie a essayé de sauver les apparences. Une femme présidente : Sandrine Kiberlain. Une animatrice, Florence Foresti, qui a tenu la baraque avant de jeter l’éponge mais pas en direct. Deux réalisatrices engagées, Claire Denis et Emmanuelle Bercot, venues recevoir la statuette à la place du réalisateur absent.

Et puis Adèle Haenel s’est levée. Et il était trop tard pour faire semblant.

Il y avait le vote anonyme de la majorité.

Il y avait le geste individuel, à visage découvert, de l’actrice (et de la réalisatrice Céline Sciamma, et sans doute d’autres que l’on n'a pas vus à l’antenne).

Et la déchirure est devenue visible. Indiscutable.

Ce moment de vérité doit nous dessiller les yeux. Le monde du cinéma, de la culture, comme le reste de notre société, n’avance pas irrésistiblement vers plus de justice. Il est inégalitaire et travaillé par des forces obscures. Et ces forces peuvent gagner aux César comme dans les urnes, exactement comme Donald Trump a gagné la présidentielle américaine.

 

 

Les chiffres du CNC sur les femmes dans le cinéma et l’audiovisuel : https://www.cnc.fr/cinema/etudes-et-rapports/etudes-prospectives/la-place-des-femmes-dans-lindustrie-cinematographique-et-audiovisuelle_22

Les chiffres de la SACD sur les femmes dans le théâtre, la danse, la musique, le cinéma et la télévision :

https://www.sacd.fr/sites/default/files/ousontlesfemmes2015.pdf

La tribune d’Eric Ebouaney dans le Parisien sur les « BlackCesars » :

http://www.leparisien.fr/culture-loisirs/cinema/blackcesars-une-tribune-denonce-le-manque-de-diversite-dans-le-cinema-francais-26-02-2020-8267550.php

Les chiffres sur la diversité dans l’audiovisuel :

https://www.csa.fr/Informer/Collections-du-CSA/Travaux-Autres-publications/L-observatoire-de-la-diversite/La-representation-de-la-diversite-de-la-societe-francaise-a-la-television-et-a-la-radio-bilan-2013-2018

Et pour élargir encore la perspective : https://www.franceculture.fr/cinema/oscars-sexisme-et-discrimination-raciale-linterminable-combat-des-minorites-pour-la-diversite-a

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