La démocratie hospitalière n’existe pas.

« La démocratie hospitalière n’existe pas - les automates performants. »

Voilà ce que l’on pouvait lire, porté à bout de bras, sur ma pancarte le 16 juin 2020 lors de la manifestation des soignants à Paris. J’aurais pu y ajouter une ponctuation comme un point d’exclamation - une revendication en forme de clameur. Même pas. C’est un fait... et il est en lui-même violent... une violence faite aux soignantes.

Le slogan, ce slogan, a été photographié de nombreuses fois et m’a valu deux interviews. Et également des signes approbateurs également de mes collègues faits de sourires, de hochements de tête, de pouces levés... Et pourtant... le matin de cette même journée, j’avais interrogé mon mari sur l’opportunité d'un tel slogan. Il semblait ennuyé en me disant : « Non, c’est bien...mais...je ne comprends pas...c’est quoi la "démocratie hospitalière" ? », et je lui fis cette réponse : « Et bien, justement, ça n’existe pas ! ». Je vacillai un peu mais maintins mon slogan: cela n’était pas juste une vue de mon esprit puisque qu’une heure plus tard, mes collègues me disaient de par leurs réactions qu’ils/elles entendaient ce que cela revêtait.

Nous ne retiendrons de cette manifestation que les violences de fin de journée, seules images médiatisées, loin des revendications et des préoccupations des professionnels paramédicaux - à part l’interview de Farida C. sur Mediapart.

La démocratie hospitalière n’existe pas car on parle de nous, pour nous mais pas avec nous. Ce « on » est assez large et englobe les médecins, les médias, les politiques. On parle des travailleuses invisibles. Les médias nationaux donnent souvent, sans aucun préparatif, une part très congrue de temps de parole à ces catégories socio-professionnelles. Aucune personne, même la plus astucieuse, ne pourrait y développer une idée vaillante et qui vaille dans ces conditions. Finalement, ce temps de parole n’est en fait qu’un temps d’image non pour écouter et entendre mais pour montrer à voir ce que le grand public, peut-être, attend : une aide-soignante ou une infirmière, « positive et dynamique », fatiguée, qui parlera des conditions de travail à l’hôpital difficiles, que les soins s’y enchaînent et que le patient y est le grand oublié. Ces propos, attendus, seront dits en moins de dix secondes. Cela dit en passant, le temps de parole entre les différents acteurs de la santé n’est pas non plus partagé de manière équitable.

La démocratie hospitalière n’existe pas car il est rare que l’aide-soignante ou l’infirmière soit nommée et qualifiée dans une interview, Mme Unetelle, aide-soignante dans tel service à l’hôpital X. Ne pas être nommée, c’est ne pas exister. Interroger telle infirmière comme nous pourrions en interroger telle autre n’est pas non plus la faire exister en tant que personne et professionnelle de santé. Nous sommes invisibles comme un banc de plancton ou d’oiseaux. La masse dissimule les personnes. Oui, nous sommes comme ce banc, et alors...faut-il s’y complaire? Ce banc nous protège-t-il ? Et de quoi ? Sommes-nous des enfants ? Faut-il rester mineures, dans cette minorité acceptée ? 

Faudra-t-il encore dire que les grèves de l’automne 2019 étaient comme des cris sans bruit, à l’image de la peinture de Munch ? Ce n’est pas frustrant mais horrible de penser que, lorsque les soignants finissent par crier, et que personne n’entend. Dans ces cas-là, lorsque la communication n’existe pas, il reste la violence... à l’image des révoltes ouvrières du  19e siècle - c’est à cela que les violences de fin de manifestation ce 16 juin m’ont fait penser. Une violence comme un acte désespéré. Comment pourrait-il en être autrement lorsque le comité d’organisation du Ségur de la santé ne comporte même pas au minimum des représentants de l’Ordre Infirmier.

Il y a les cris, parfois des actes violents... et beaucoup de silence, trop de silence. Cette manifestation, en vérité, a été très silencieuse à l’image des soignantes. Sommes-nous à ce point résignées ? Ou désarmées ? Ou pas encore assez armées? Pourtant, nous comptons dans nos rangs des encadrants de proximité avec des masters, des infirmières docteures, des aides-soignantes ou infirmières qui sont porteuses de projet dans leurs unités de soins par le biais des PHRIP (programme hospitalier de recherche infirmière et paramédicale), des infirmières expertes en soins et en pratiques avancées.

Aussi, je ne connais qu’une seule arme : l’écriture. À défaut d’être écoutées, ne nous dispensons pas d’écrire. Il y a suffisamment de réseaux sociaux, de blogs pour écrire et échanger à défaut d’être publiées. La preuve en est.

Ce billet, je vais le mettre sur ma page de Linkedln. Aussi, permettez-moi un aparté à l'intention des soignantes de ce réseau : 

« Chères collègues et amies, ne mettez plus un Like sans dire en quelques mots pourquoi - et je vais aussi l’appliquer, pour me défaire de cette facilité qui ne dit rien finalement. Qu’est-ce-qui vous intéresse dans ce partage de post ? Pensez à l’intérêt chez Arendt : inter est. Ce qui est entre nous, ce qui nous relie. Ne me laissez plus deviner pourquoi vous aimez mais écrivez-le. Deux ou trois phrases peuvent y suffire. Et si vous y prenez goût, écrivez tant et plus mais écrivez ! Que vous aimiez ou pas ce qui précède, vous me feriez un très grand honneur d’ajouter à l’icône une ou deux phrases qui vous appartiennent, et ajoutent quelque chose de vous à ce contenu. »

La démocratie hospitalière n’existera pas tant que nous, nous n’écrirons pas. A vos plumes, les soignantes !

 

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