"Faisons un rêve" par Emmanuel Todd

Extraits de la conclusion du dernier travail de Emmanuel Todd Les luttes de classes en France au XXIe siècle, Seuil. Le sujet traité par Emmanuel Todd est politique, sociologique, démographique, prédictif ! son rêve se rapportant à l'avenir rêvé de la politique en France.

Les luttes de classes en France au XXIe siecle © Emmanuel Todd Les luttes de classes en France au XXIe siecle © Emmanuel Todd
Je suis en cours de lire (ou devrais-je dire étudier) le dernier travail de Emmanuel Todd "Les luttes de classes en France au XXIe siècle".

C'est à l'occasion de "La troisième planète", 1985, que j'ai commencé à le suivre régulièrement, toujours avec un grand plaisir. J'ai lu "Après l'empire" durant un voyage au Vietnam, où dans un café je me souviens de la réaction de touristes qui "tombaient" de leur chaise me voyant ce livre entre les mains ! Pourtant Trump n'était pas encore à l'horizon à l'époque.

J'ai joui à la lecture de Qui est Charlie ? que j'ai avalé en quelques heures. Je me suis senti tellement en accord avec son analyse. Juste avant je ne me sentais pas du tout dans le courant "je suis Charlie" donc il m'a permis d'en analyser le pourquoi.

J'ai le projet de faire plusieurs billets sur ce dernier travail, car, comme tous ses livres il est très riche. Plutôt qu'un compte rendu d'un livre si touffu je prends le parti de recopier un choix de sujets. 

 

L'apport de Lénine

(note - a)

(…)

L'émergence d'un nouveau parti, rendue possible par la béance sociale créée par la pseudo-polarisation entre Rassemblement national et macronisme autoritaire, est une possibilité. (…) ces 55 % invisibles dont le niveau de vie va baisser (…)

Les Gilets jaunes ont montré la force de la société française (…)

Ce dont la France a besoin est d'un parti, avec un programme, des statuts et un organigramme simple. (…)

… il s'agit ici de définir un léninisme libéral qui se substituerait, entre autres, au léninisme narcissique de Mélenchon. (…)

Nous allons devoir, dans les années qui viennent, affronter des forces cyniques, violentes : j'ai évoqué dans le cours de ce livre la montée en haut de la société, de forces diverses de sadisme sociologique. Une certaine dureté doit être envisagée pour un tel projet de rétablissement de la démocratie représentative et c'est pourquoi lire un peu de Lénine ne peut pas faire de mal. Il fut le maitre du réalisme stratégique et tactique. La priorité de cette dureté sera toutefois défensive : s'organiser, dans un contexte de répression, de comparutions immédiates et de jugements expéditifs sans preuve, consistera d'abord dans la mise en place d'une section juridique du parti, non seulement pour défendre les individus injustement accusés, mais pour tenir le fichier des exactions commises, non par le pouvoir en général, mais les individus en particulier ; (…) Ils sauront ouverte, pour eux et elles, d'avoir à rendre des comptes.

(…) quelques mesures d'urgences :

(1) la libération de l'Insee qui devra sortir de la tutelle du ministère des Finances, et s'accompagner d'un institut de prospective plus léger mais concurrent, dont la mission sera la définition de stratégies de sortie de la gangue européenne, commerciale et monétaire. Il sera piloté par une dizaine d'économistes et de sociologues qui ont fait la preuve de leur capacité à penser par eux-mêmes. La sélection sera facile puisqu'elle a déjà été réalisé par leur exclusion de la sphère conformiste contrôlée par la pensée dominante et la haute administration ;

(2) un programme d'urgence de maintien en France de l'une de ses forces vives principales : les élèves des grandes écoles scientifiques. L'un des grands atouts de la France est sa tradition mathématique et scientifique. Il faut arrêter la double hémorragie (…) vers les activités financières (…) antiproductives, ainsi que vers les nations concurrentes (…). Un  programme d'investissement considérable dans la recherche est donc une priorité. (…) Le capital-risque n'est pas une tradition française ; l'État qui prend des risques si. (…)

(3) une dimension punitive aidera au financement de ces mesures de renouvellement : le jeu français du pseudo-libéralisme n'a le plus souvent mené qu'à l’accaparement, par les hauts fonctionnaires ou par leurs clients, de biens de l'État. (…) Un audit général devra être engagé, avec pour but la restitution sans contrepartie du capital volé aux citoyens par leur haute fonction publique. (…) La réconciliation des Français est le but, non la stimulation d'une violence (…)

(4) une enquête de police et de justice devra être menée sur les agissements des cercles dirigeants 2017-2019, de l'élection d'Emmanuel Macron à la répression systématique du mouvement des Gilets jaunes. Nous devons savoir si la montée de la violence a été encouragée par le pouvoir en place.

Faisons un rêve

(note-b)

La question qui se pose aux hommes politiques à venir est l'entrée dans un nouveau cycle historique : la montée d'une lutte des classes d'un genre nouveau, difficile à structurer, mais dont il est important d'anticiper les principes.

Ils devront articuler raisonnablement les concepts de nation et de classe. Pas de lutte des classes hors nation. C'est, on l'a vu, implicite dès le titre de Marx, Les Luttes de classes en France. (c) Mais chez nous, pas de nation sans lutte des classes. L'aristocratie stato-financière est, comme le fut l'aristocratie en 1789, la cible nécessaire dont la mise au pas permettra la renaissance de la nation. La révolution, venue de l'ensemble du corps social, réunifié - petite bourgeoisie, majorité centrale atomisée, prolétariat, enfants d’immigrés -, devra être restauratrice de la justice, sans se perdre dans les rêveries d'un futur impossible, idéal, jamais vue et qui jamais ne sera (d). Nous ne sortirons pas du capitalisme. Les gens qui nous gouvernent ont trahi leur pays, ils ont ramené la violence dans les rapports sociaux et dans les manifestations (e), mais la France rétablie devra être douce et civilisée. Ainsi, face aux éborgnages de manifestants par le régime Macron, ce qui doit seulement être exigé est le retour à la tradition de protection des personnes inaugurée en 1968 par le préfet Grimaud, pas la disparition de la police. Bref, une police démocratique. Nos gouvernants se sont mis hors France. Nous sommes toujours français.

La doctrine nouvelle devra pleinement intégrer que la lutte des classes est l'avenir. Elle va devoir effacer de son agenda les vieilleries idéologiques du cycle précédent, positives ou négatives.

Du côté des valeurs positives, la révolution sociétale des années 1968-2018 doit être pleinement acceptée, intégrée et dépassée. Les femmes sont libres, on l'a vu sur les ronds-points et dans les résultats électoraux. L'homosexualité est libre - jamais le mariage pour tous ne doit être remis en question. L'orientation sexuelle cessera donc d'être un critère d'identité, condition nécessaire à la restauration des identités de classe (f).

Du côté des valeurs négatives des années 1984-2018, le débat sur l'appartenance ethnique ou religieuse doit apparaitre pour ce qu'il est : un truc de vieux. Je l'ai dit en introduction de ce livre, dans un pays où le gilet jaune fait déjà plus peur aux puissants que le foulard islamique, où les banlieues découvrent que les Français "de souche" sont à leur tour violentés, le moment est venu d'oublier l'islam, le néocatholiscisme, la Manif pour tous et tous ces vieux thèmes issus du cycle précédent. Nous sentons déjà le ridicule de ceux qui voient, dans les 18 ou 19 % d'enfants qui reçoivent à leur naissance un prénom "arabo-musulman", la preuve qu'ils ont raison. Mais raison de quoi ? Si s'appeler Mustapha, Kader ou Yasmina signifie que l'on n'est pas un vrai Français, alors, avec près de 20 % de faux Français parmi ses naissances, la France n'existe déjà plus.

Il va falloir vivre avec des nuances culturelles nouvelles, c'est vrai, avec le Ramadan comme avec l'homosexualité. Une lutte des classes théorisée, active, nous permettra de dépasser ces nuances. On ne rendra jamais suffisamment grâce à Emmanuel Macron et à son équipe d'avoir, en décrétant "le Flash-Ball pour tous" , fait de tous les Français, potentiellement, des Arabes mal intégrés.

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Notes

(a) pages 360, 361, 362, 363 extraits de la conclusion du livre

(b) pages 363, 364, 365, extraits de la conclusion du livre, Un sous chapitre de sa conclusion reprend un titre de la pièce de théâtre de 1916 de Sacha Guitry, repris en film en 1936. J'ai beaucoup entendu mes parents y faire référence. Il n'y s'agissait que de sortir des règles bourgeoises de l'époque !

(c) dans son livre il fait référence à de nombreux auteurs de toutes origines, dont Marx et Lénine.

(d) il fait souvent référence à Maastricht et démontre comment le passage à l'euro a plongé l'économie française dans une régression économique -(définitive ?)

(e) référence aux Gilets jaunes dont il analyse le mouvement au cours du livre, certainement que je vous en proposerai des extraits

(f) il montre dans son livre comment les sujets de société on prit le pas sur la luttes des classes, dont une des raisons est la domination de l'Allemagne en Europe par le biais des règles de Maastricht.

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