Inspecteurs des finances, dont Macron, par E. Todd et Bastamag

Emmanuel Macron est issu d'un corps d'État, l'Inspection des Finances, en fait une caste très fermée, dont le but après quelques années est de pantoufler pour faire partie de l'aristocratie stato-financière qui devient milliardaire.

L'aristocratie stato-financière ne se réduit pas aux milliardaires. (1) Elle comprend deux pôles : celui des ultrariches et celui de la très haute administration, avec en son cœur les inspecteurs des Finances.

L'Inspection des Finances

Elle rassemble 333 personnes, ce qui en fait un groupe beaucoup plus important que celui des milliardaires. Un groupe qui contrôle l'État. Ils sont passés par Sciences Po, ont réussi l'ENA, puis en sont sortis les mieux classés, dans "la botte".

Ce succès ultime résulte moins d'une intelligence spéciale que d'un talent particulier pour le conformisme qui plaît aux aînés. Je pense ici à Macron, comme idéal-type wébérien du bon élève. Leurs trajectoires idéale-typiques sont bien connues : ils commencent leur carrière à Bercy, mais considèrent qu'ils ont raté leur vie s'ils y travaillent encore à quarante ans. Leur objectif est d'aller dans le privé multiplier par dix, voire cinquante, un salaire déjà très confortable, quitte ensuite à retourner dans la fonction publique. "Sur les 333 inspecteurs recensés, plus de 55% travaillent ou ont travaillé dans le secteur privé. 34% (soit 115 d'entre eux) sont passés par le secteur bancaire à un moment donné de leur carrière", note Agnès Rousseaux.

Idéalement, ils vont pantoufler dans les banques qu'eux ou leurs prédécesseurs ont nationalisées puis privatisées. Ils ne deviennent pas pour autant milliardaires, mais font partie des 0,1 % et paient (ou plutôt payaient) l'ISF. Leur pouvoir sur l'économie française me semble beaucoup plus significatif que celui de notre quarantaine de milliardaires. Ils sont presque dix fois plus nombreux et fournissent de plus, des hommes politiques et des présidents de la Républiques. Giscard d'Estaing est inspecteur des Finances, Fabius et Juppé aussi, sans oublier Macron bien sûr. Savoir qui gouverne la France ou qui croit la gouverner n'est, au bout du compte, pas si compliqué. Nul besoin d'imagier des pouvoirs occultes.

L'enquête de Agnès Rousseaux donne des détails précieux sur les toutes premières années de nos futurs maîtres de la France. Avant d'aller s'enrichir dans le privé, les inspecteurs des Finances débutent par ce qu'ils appellent de la "vérif" : leur travail consiste alors à essayer de contrôler et de réduire les dépenses publiques des diverses administrations.(2) C'est "le moment où le jeune diplômé intègre le mode de fonctionnement de l'inspection", sa "méthodologie", écrit Rousseaux. Une phase de conditionnement où le bureaucrate en herbe développe un état d'esprit qui ne le quittera plus. On attribue toujours les politiques d'austérité à l'Allemagne, mais le système mental d'un inspecteur des Finances est, en un sens, proto-allemand. (3) Résumons son parcours : jeune, il essaie de comprimer les dépenses des administrations publiques ; à partir d'un certain âge, il passe dans le privé pour augmenter ses propres revenus. L'idéologie de base de la classe dirigeante française - réduire les coûts publics et accroitre sa fortune personnelle - doit beaucoup moins à la doctrine néolibérales ou à l'influence allemande qu'à la vie rêvée des inspecteurs des Finances.

La bourgeoisie industrielle soumise à l'aristocratie stato-financière (4)

Pour pénétrer la mentalité de l'aristocratie stato-financière, ce groupe caché au plus profond des statistiques économiques et des sondages d'opinion, nous sommes obligés de recourir à des chemins de traverses. Elle peut être lue dans le comportement objectif des grandes entreprises françaises, pilotées par un groupe humain passé par les grandes écoles, par l'État, par les banques, ou héritiers d'une richesse ancienne.

Les délocalisations n'assurent même pas aux entreprises françaises une meilleure rentabilité. C'est bien à une préférence idéologique que nous sommes ici confrontés, à un antipatriotisme de principe. La bourgeoisie industrielle est aujourd'hui résiduelle et complètement soumise à l'aristocratie stato-financière. L'euro les a massacrés. Le Medef, bête noire des gauchistes, n'est plus en réalité qu'une modeste association qui ne peut que déposer "d'humbles suppliques" à ses maîtres, les énarques des grands corps, attachés eux à la défense de l'euro et d'une Union européenne désormais dominée par l'Allemagne.

(…)

Ceux-ci sont, dans l'Hexagone en tout cas, asphyxiés par la gestion macroéconomique qui accompagne l'euro. Dans un pays dont la bourgeoisie industrielle a été pour l'essentiel détruite avec ses ouvriers, aucun Medef ne saurait peser.
 

Les luttes de classes en France au XXIe siecle © Emmanuel Todd Les luttes de classes en France au XXIe siecle © Emmanuel Todd

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notes

(1) Ce passage fait partie du sous-chapitre "Le suicide national de l'aristocratie stato-financière" dans le chapitre "De la religion à l'affrontement des classes" pages 213, 214, 215 de Les luttes des classes en France au XXIè siècle Emmanuel Todd, 2019

et inspirée d'une enquête de Agnès Rousseaux, Bastamag, en collaboration avec Alternatives économiques, datée du 27 juin 2017, publiée en 3 articles.

(2) c'est moi qui souligne par gras et italique.

(3) c'est peut-être de là que viennent les remises en cause de ses lignes politiques par Macron, venant de l'inspection des Finances il est dirigé par sa formation à faire des économies à n'importe quel sacrifice pour les Humains visés, et de temps à autre il se met à se poser des questions, mais n'arrive pas à aller plus loin par des réformes inverses de sa formation, devrais-je dire de sa structure mentale ?

(4) Je sors ici un peu du sujet titré et le sous-titre est de moi ;  j'extrais des pages 215, 216 quelques tronçons de paragraphe d'un sujet dont Todd (avec l'aide des recherches de Franck Dedieu) nous montre un autre aspect que celui "connu" habituellement.

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