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Billet de blog 13 janv. 2018

Émotions vs Sensations

Des différences dans leurs origines et leurs mécanismes, et des conséquences qui en découlent sur notre santé mentale

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Je me souviens... Quand j'étais jeune adulte, la maman de celle avec qui j'allais faire ma vie, me demandait à chaque fois qu'elle me voyait : "Comment vous sentez-vous ?", ce qui, je crois, pour elle, était sa façon de me demander comment j'allais ; et invariablement je lui répondais : "Je ne me sens pas." Cette réponse avait le don de l'exaspérer, mais j'étais sincère en lui disant cela, pour moi sa question aurait exigé, d'une certaine manière, que je me dédouble entre une partie qui ressent et une partie qui est ressentie, entre une conscience centrée autour d'un "Je", un sujet, et un corps, objet et source, mais source inconsciente, des sensations éprouvées par le dit sujet. Or, ce qui me posait problème, en l'occurrence, ce n'était pas d'avoir à opérer une telle dichotomie, mais plutôt que, à cette époque, j'ignorais à peu près tout de mon côté corporel, si ce n'est qu'il avait quelques besoins triviaux à satisfaire, à part quoi je ne vivais que dans le Je, une sorte de Je donc quasiment éthéré, hors sol ; un pur esprit !

J'ai exploré dans un billet précédent le sentiment d'exister à partir des processus neuronaux, essentiellement cérébraux, même si je me suis permis pour cela de faire appel à une possible dimension quantique du cerveau. Dans ma réflexion, j'étais parti de l'hypothèse, relativement partagée dans les neurosciences actuelles, que ce sentiment d'exister se base sur une intéroception à peu près stable de l'état de notre organisme, autrement dit une perception intérieure de l'homéostasie de notre corps. Et je soulignai alors que, pour que nous puissions avoir conscience de cette stabilité interne, nous devions faire appel à des capacités de mémorisation, pour savoir d'instant en instant si effectivement tout reste à peu près dans le même état ou si, au contraire, des paramètres se mettent à changer notablement. Quel que soit le mécanisme de fait utilisé, il est donc certain qu'il faut qu'il y ait stockage de ces informations, mais ces états qui sont enregistrés, quels sont-ils, plus précisément, au bout du compte ?

Et c'est là que nous devons tenir compte de considérations qui vont nous obliger à aller au-delà de notre seul système nerveux. S'il est certain que tout ce que nous ressentons, y compris tout notre corps, cela se passe au final dans notre cerveau, il faut voir, cependant, que, concernant ces intéroceptions qui vont constituer le socle de notre sentiment d'exister, elles parviennent au cerveau par deux voies principales de natures très différentes. Si nous avons en effet d'une part des informations qui partent de toutes nos terminaisons nerveuses et qui remontent ainsi par les nerfs jusqu'à l'encéphale, nous avons aussi d'autre part des informations qui, elles, consistent en des produits chimiques libérés dans la circulation sanguine, laquelle circulation va les amener entre autres jusqu'au cerveau, où elles seront elles aussi décryptées. Or, le premier type d'informations constitue grosso modo ce que nous appelons des sensations, tandis que le second est la source de ce que nous appelons généralement des émotions.

Il ne s'agit pas ici de prétendre que nous serions conscients de nos émotions ailleurs que dans notre cerveau : que l'information provienne directement du système nerveux ou qu'elle passe d'abord par le système circulatoire, dans les deux cas c'est le cerveau qui la traduit, mais dans le premier cas il la lit comme étant une sensation, alors que dans le second cas il la comprend comme étant une émotion. Ce ne sont pas les mêmes centres de l'encéphale qui traitent les unes et les autres, même si cela ne l'empêche pas, en règle générale, de savoir les associer ensemble quand cela est justifié, c'est-à-dire de savoir rapporter telle ou telle émotion à telle ou telle sensation, alors que les sensations ont été beaucoup plus rapides à lui parvenir que les émotions... Ceci, donc, est la règle générale, mais on peut se demander si les divers dysfonctionnements psychologiques dont notre société est de plus en plus affectée ne s'enracinent pas globalement dans une défaillance de cette synchronisation, même si bien sûr cela ne nous dit pas pour autant comment y remédier.

Mais la conséquence la plus importante, peut-être, de cette façon dont notre intéroception fonctionne, selon deux mécanismes de natures différentes, et conséquence qui n'a à ce jour malheureusement quasiment pas été explorée, concerne la première partie, la plus ancienne et par laquelle nous sommes tous passés, de notre vie, à savoir notre période prénatale. Car un très grand nombre de ces messagers chimiques véhiculés par le sang passent à travers ce qu'on appelle la barrière placentaire, en sorte que le fœtus baigne littéralement dans les émotions de sa mère. Alors, tant que la mère n'est pas assaillie d'émotions négatives trop fortes ou trop fréquentes, cela n'a sans doute pas vraiment de conséquences pour le futur enfant. Mais dans le cas contraire, le voici qui se met à déprimer ou à s'angoisser, sans qu'il puisse savoir pourquoi, sans qu'il puisse avoir des sensations auxquelles rattacher ces émotions, car, si les émotions passent la barrière placentaire, il n'en va évidemment pas de même des sensations : il n'y a pas de lien entre les systèmes nerveux des deux organismes, alors qu'il y en a un entre leurs systèmes circulatoires.

Les héritiers de Freud ont cherché à explorer, d'un point de vue psychique, les premières années du développement du petit bébé, notamment s'essayant à y trouver d'hypothétiques causes à ces graves maladies, que Freud lui-même avait laissées hors de son champ de prospection, et qu'on qualifie du terme générique de psychoses. Mais pratiquement aucun de ces continuateurs, trop serviles ou trop timorés, n'a osé se poser la question : est-ce qu'on peut réellement faire comme si tout ce qui s'est passé avant notre naissance était arrivé à quelqu'un d'autre qu'à l'enfant, lequel ne commencerait sa vie, comme une page blanche, que seulement après sa naissance. Les raisons d'une telle scotomisation tiennent pour beaucoup à des mécanismes de défense qu'Alice Miller a bien mis en évidence et sur lesquels je ne reviendrai pas pour l'instant. C'est pourtant le simple bon sens, je crois, qui veut que tout ce qui nous est arrivé quand nous étions dans le ventre de notre maman n'a pu que nous marquer "à vie", que ce soit en bien ou en mal, et ce d'une façon d'autant plus profonde et influente que nous ne pouvions pas en être conscients sur le moment, en tout cas, donc, pas en avoir le même genre de conscience que celui dont nous avons commencé à être capables après notre naissance, c'est-à-dire d'une conscience où les émotions peuvent être reliées à des sensations.

Je reste persuadé que les "trous" dans la personnalité des schizophrènes ne peuvent qu'être liés à cette période, du prénatal, qu'ils sont la conséquence d'émotions ressenties pas le fœtus à la fois comme étant siennes, puisqu'elles circulaient dans son sang, et à la fois comme étant étrangères, parce qu'il n'avait pas la possibilité de les rattacher à des sensations, et donc à des faits. De telles émotions agissent comme des fantômes, dotées d'une quasi-autonomie et quasi-personnalité indépendante, et oblitérant en tout cas le développement normal de pans entiers de la personnalité de l'enfant, qu'elles "hantent". Il n'est alors pas vraiment pertinent de chercher l'explication de la psychose précoce dans tel ou tel événement, ou dans telle ou telle défaillance de l'environnement, en général maternel, dans la première ou deuxième ou troisième année de la vie du petit enfant. Bien sûr que parfois, voire souvent, cet environnement s'avère aussi défaillant, mais les racines du mal sont plus anciennes : ce sont les émotions ressenties par la mère pendant sa grossesse, et émotions pour lesquelles, bien sûr, elle ne pouvait pas forcément grand chose. Des émotions subies, par elle aussi, mais qui, pour le futur enfant, peuvent avoir été la source de tels ravages, inimaginables, indescriptibles, inouïs, insupportables.

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