Corps et âmes... et Esprit ?

Se pourrait-il que nous soyons autre chose que des robots sophistiqués ou des anges déchus ?

Le paradigme qui domine la conception que nous avons de nous-mêmes est celui qui considère que nous sommes un corps et une âme, ou dit de manière équivalente, qu'il y a en nous une dimension physique et une dimension psychique. Il ne s'agit pas par là de prétendre que ces deux dimensions pourraient être dissociées : nous ne pouvons pas envisager que nous ne soyons qu'un corps sans aucune dimension psychique, pas plus que nous ne pourrions être un pur psychisme sans aucune dimension corporelle. Nous sommes indissolublement corps et âme, et en même temps aucun de ces deux aspects n'est réductible à l'autre.

Mon corps est ce qui, de moi, peut être connu par d'autres : il peut être mesuré, pesé, évalué de nombreux points de vue scientifiques ; en principe quiconque entreprendrait une telle étude de mon corps devrait trouver les mêmes résultats que n'importe qui d'autre, mais d'aucune de ces approches ni même de leur somme ne pourra être déduit une connaissance précise de la façon dont, moi, je me vis, je me ressens, je me pense. Bref, moi seul ai accès à mon psychisme, lequel est pourtant non moins certainement lié aux caractéristiques de mon corps.

Dans une première approximation, nous pourrions donc dire que le corps est l'aspect extérieur de notre être quand l'âme est son aspect intérieur. Ou dit autrement encore : le corps est ce par quoi nous sommes objet pour le monde extérieur quand l'âme est ce pas quoi nous sommes sujet de ce même monde.

 

La lumière divine ? La lumière divine ?

Ainsi défini, ce paradigme est donc duel : un corps et une âme, ou une dimension physique et une dimension psychique, ou un aspect extérieur et un aspect intérieur, ou un objet et un sujet. L'ennui, avec les dualités, c'est qu'on est presque inévitablement amené à vouloir affirmer la prééminence d'un des deux pôles sur l'autre.

De ce point de vue, la position qui est maintenant à peu près hégémonique dans notre culture mondialisée est celle qui considère que c'est le physique qui est premier. Cette position tient que la vie n'est qu'un sous-produit apparu par hasard à partir de briques de matière qui se sont agglomérées, et que de même le psychisme n'est qu'un sous-produit apparu par hasard à partir de briques de vie qui se sont agglomérées. Il est à noter cependant qu'il ne s'agit là que de pures croyances, qui n'ont jamais pu être établies scientifiquement, quoi qu'en disent les tenants de cette position.

L'autre position, qui, elle, était peu ou prou hégémonique jusqu'à il y a peu encore (il y a peu, à l'échelle de l'histoire de l'humanité), est celle qui considère que c'est le psychisme qui est premier. Cette position tient que la matière n'est qu'un sous-produit de la dégradation du psychisme, et même en général plus précisément de cette partie du psychisme réputée être la plus pure, la plus abstraite : l'intelligence, la pensée, le mental. Là aussi, cependant, il est à noter qu'il ne s'agit que de croyances, sans aucun fondement, qui témoignent surtout d'une sorte d'aveuglement volontaire de la part de ceux qui les professent encore.

 

Le robot Sophia Le robot Sophia

Mais si on s'efforce de tenir une sorte d'équilibre entre ces deux dimensions, autrement dit qu'aucun des deux aspects n'a précédé l'autre, autrement dit encore que les deux coexistent de tout temps et en tout lieu, qu'ils sont comme les côtés pile et face d'une seule et même pièce, alors nous pouvons atteindre à ce que nous allons ressentir comme une troisième dimension de notre être, une dimension unitive. Cette dimension, qui n'est ni celle de notre corps seul, ni celle de notre âme seule, mais celle des deux indissolublement unis, est réellement vécue comme étant, par là-même, une troisième dimension, qui dépasse les deux autres.

Tout se passe en effet comme si, dans notre vie, depuis notre naissance voire depuis notre conception, nous vivions comme coupés en deux, tantôt immergés dans — sinon submergés par — notre corps, tantôt nous en évadant, oscillant donc entre ces deux pôles, mais n'arrivant jamais à nous stabiliser dans une position autre où nous puissions tenir l'unité des deux.

Pourtant, si on y songe et pour reprendre cette métaphore, les côtés pile et face d'une pièce n'ont pas d'existence par eux-mêmes, ce sont deux surfaces qui marquent les limites de ladite pièce, et, en tant que limites, on serait bien en peine de définir exactement si elles en font encore partie ou pas. Ce sont comme des pôles, qui donnent une orientation, un sens, à une réalité qui leur préexiste. Ou, si on prend l'image de l'extériorité et de l'intériorité, de l'objet et du sujet, on peut en dire autant : il y a un "je suis", qui est, avant même que d'être, simultanément mais dans deux directions différentes, à la fois pour soi et pour le monde.

 

Harmonie naturelle Harmonie naturelle

Pour suivre certaines traditions, on peut appeler esprit cette troisième dimension de notre être : nous sommes corps, âme, et esprit. Mais il convient de ne pas nous laisser égarer par le sens que nous donnons généralement à ce mot : esprit. Nous ne sommes pas ici sur un esprit dont toute matérialité serait exclue ! seulement, en cet esprit, la matérialité n'est jamais expérimentée isolément, toujours elle est reliée à une intériorité, à un psychisme, et réciproquement, jamais l'esprit ne se confond avec une pure abstraction psychique, mais toujours, en l'esprit, ce psychisme est ressenti avec comme une densité de vie, un psychisme incarné en somme.

L'esprit, alors, peut être vu à la fois comme l'origine préexistante de la dualité corps-âme, physique-psychisme, et à la fois comme le devenir, de cette même dualité, ce qui implique à l'évidence que, dans ce processus qui le fait passer par une dualité oublieuse de son origine avant que de donner naissance à ce qu'il faut bien considérer comme une trinité, dans ce processus, donc, l'esprit ne sera pas resté inchangé, mais il se sera incommensurablement enrichi.

Mais il y a plus, encore : l'esprit, dans son essence préexistante à la dualité corps-âme, n'ayant donc pas de localisation spatiale ni même à proprement parler temporelle, ne m'est certainement pas propre à moi seul. Dans cette dimension-là de mon être, l'esprit est en réalité l'Esprit, "un, unique et le même", l'origine et la source d'absolument tout ce qui est, du monde "visible et invisible" dans toutes ses dimensions, du plus grand au plus petit, du plus simple au plus complexe, du plus évident au plus caché, de tout temps et pour toute éternité.

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