Espagne. La colère espagnole relance le poncif du Catalan égoïste

C'est peu dire que le refus d'un tribunal allemand d'extrader Carles Puigdemont a rendu furieux de larges secteurs de l'espagnolisme. Comme en un exutoire assez infantile, voilà que l'on nous ressort les poncifs du catalaniste, parfois du Catalan, égoïste, nationaliste identitaire et excluant. Nous proposons une lecture qui fait un sort, de façon parfaitement argumentée, à ces extravagances...

Catalogne. Après le camouflet allemand, se désintoxiquer de l'espagnolisme furibond...

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En guise d'introduction, par un petit retour (pas trop) en arrière 

Je pense utile de renvoyer aujourd'hui à cet article de Romaric Godin de 2014 car il conserve une actualité étonnante au moment où le camouflet reçu d'un tribunal allemand met en émoi le régime espagnol et des thuriféraires espagnolistes en pleine dérive ultra. Le ressort chauvin hérité de la dictature, quelque peu relâché pendant les "années heureuses de la Transition" où les élites franquistes recyclées démocratiques ont pratiqué un débridé "enrichissons-nous", s'est à nouveau tendu depuis la crise de 2008. Celle-ci a vu, avec le mouvement des Indigné-es, l'émergence d'une contestation sociale inédite, délégitimant un pouvoir des "riches" qui tondent les "pauvres". Echouant à créer l'alternative politique, incarné un temps, finalement assez bref, par Podemos, cette rébellion jeune et populaire, décentrée, par la précarité galopante, des lieux de travail classiques, aura pourtant ébranlé les équilibres institutionnels d'une démocratie des dominants. Le résultat le plus spectaculaire de cet ébranlement aura été l'abdication de celui qu'on avait posé fort artificiellement comme l'emblème de la "démocratie modèle" que n'a jamais été l'Espagne postfranquiste : nous voulons parler du roi Juan Carlos.

Aujourd'hui son successeur de fils a jeté le masque devant la révolte indépendantiste catalane : son intervention télévisée du 3 octobre dernier, au lendemain du référendum d'autodétermination qui a ouvert la voie à la proclamation d'une indépendance si mal négociée par la classe politique indépendantiste, aura été aux antipodes du célèbre discours télévisé de son père lors du putsch (néo?)franquiste du 23 février 1981 l'intronisant père de la démocratie !  Si Juan Carlos avait dénoncé, après une bien suspecte hésitation, cette tentative de coup d'Etat militaire, son fils a, lui, ouvertement appelé à accentuer la répression du mouvement démocratique catalaniste qui a ouvert la voie au putsch de l'article 155 de la Constitution par lequel ont été destitués... anticonstitutionnellement le Président (aujourd'hui en exil) et le Gouvernement de la Généralité (la majorité de ses membres sont en prison, quelques uns en exil aussi) et a été dissous le Parlement catalan (et sa présidente emprisonnée).  L'élection du 21 décembre par laquelle le Gouvernement de Madrid pensait en finir avec l'indépendantisme, lui aura, au contraire, permis de reconduire sa majorité absolue. Dés lors, contre ce verdict électoral sans appel, c'est une politique d'obstruction politique, celle, accentuée, du bâton et de l'emprisonnement, qui entrave toute possibilité que le Parlement catalan procède à l'investiture du Président et du Gouvernement de la Généralité légitimée par l'élection.

Ce rappel des derniers événements est destiné à donner de la perspective à la situation ouverte par le désaveu que la Justice allemande vient d'infliger à l'Etat espagnol en lui déniant l'extradition de l'ex président de la Généralité et en mettant en évidence l'illégitimité de fonder cette extradition sur un chef d'inculpation loufoque, le délit de rébellion. Illégitimité car la violence qu'induit un tel délit est inexistante dans cette "affaire catalane" et cela a été clairement exposé dans les attendus du jugement allemand. Tout le monde aura par là même saisi à quel point la justice espagnole est inféodée au pouvoir en place. C'est ce démasquage, à grande échelle, celle de l'Europe, de leur addiction à l'arbitraire, qui met en fureur le "système" espagnol et ses propagandistes. Nous en venons, par là, à cet article de Romaric Godin qu'il va être temps de lire : voilà que, pour cacher les turpitudes espagnolistes (autant dire ultranationalistes) exposées à tous les vents, l'on nous ressort les vieux poncifs du catalanisme, ce nationalisme d'exclusion, identitaire, voire racialiste par où se sublimerait le célèbre "égoïsme" catalan... Poncif celui-ci, disons-nous, mais qui, de façon effarante est repris par nombre de personnes de gauche, de cette gauche qui, ici en France, a perdu ses marques critiques et se laisse balloter par d'autres poncifs, souvent propagés par l'extrême droite, comme on le voit sur le terrain d'une laïcité dénaturée par l'islamophobie. Le tout dans le paradoxe que tout nationalisme étant postulé mortifère, on n'en cautionne pas moins celui que sous-tendent ces poncifs, l'espagnolisme là-bas ou celui de la priorité nationale (ex préférence nationale) du Front National ici.

Dans une démarche au bout du compte complémentaire, à nous de régler cette dérive extrêmedroitière d'une partie de la gauche française, aux peuples d'Espagne, pas seulement à la Catalogne, d'en finir avec ces remontées stigmatisant les catalanistes depuis des cloaques franquistes que certain-es croyaient asséchés définitivement. Et donc merci à Romaric Godin pour ce "papier" resté, quatre ans après, aussi percutant argumentativement parlant, sur l'égoïsme attribué aux catalanistes, parfois de façon plus simpliste, aux Catalan-es ! Percutant de fait sur la nature ouverte et non excluante du nationalisme catalan auquel des internationalistes, suivant au demeurant une tradition marxiste dont, en Espagne, Andrès Nin fut l'un des grands représentants, peuvent s'associer sans renier leur positions principielles. C'est dire.

Antoine

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Le refus de l'austérité met en avant une particularité du nationalisme catalan : il s'agit de créer une Catalogne plus solidaire, ce que la domination espagnole peinerait à réaliser. Cette solidarité inter-catalane ne concerne pas seulement les « Catalans de souche », mais bien tous les habitants de la Catalogne, d'origine espagnole ou immigrée. Il existe certes un mouvement xénophobe catalan (Plataforma per Catalunya), mais, significativement, il ne s'agit pas d'un mouvement indépendantiste. La plupart des mouvements indépendantistes, eux, restent fidèles à cette phrase de l'ancien président de la Generalitat Jordi Pujol : « Est Catalan, celui qui vit en Catalogne. » C'est là une différence de taille avec Flamands et « Padaniens », souvent marqués par des conceptions xénophobes et visant à couper dans les aides socialesCliquer ici

 

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