Nommé en 2008 à la tête de la toute nouvelle Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), créée par Nicolas Sarkozy, il en avait été évincé en 2012 par la gauche revenue aux affaires. Il est aujourd’hui consultant privé de sécurité. Surnommé « le Squale » ou « Squarc » dans la police, Bernard Squaricini est fils de policier et petit-fils de berger corse. Il avait été nommé à la tête de la Direction de la surveillance du territoire (DST, contre-espionnage) en juin 2007, après avoir été n°2 des Renseignements généraux (RG).


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Après deux jours de garde à vue à l'inspection générale de la police nationale, la police des polices, dans le cadre d'une information judiciaire ouverte notamment pour trafic d'influence, violation du secret et compromission du secret défense, il a été présenté mercredi aux juges d’instruction Serge Tournaire et Aude Buresi. Ceux-ci l'ont mis en examen pour des infractions allant de recel de violation du secret à détournement de fonds publics en passant par faux en écriture publique ou trafic d'influence.

Mais Serge Tournaire et Aude Buresi gardent sous le coude beaucoup d’autres dossiers particulièrement troubles, dont celui du travail de la DCRI sur l’affaire UBS…

 

EXTRAIT de Ces 600 milliards qui manquent à la France ; Enquête au cœur de l’évasion fiscale, Seuil, mars 2012

1. L’enquête interdite

« Il y aura aussi les gens des services secrets. J’en verrai quelques-uns. J’éviterai au moins un écueil : celui qui consiste à croire que les services de renseignement sont là pour me renseigner. »

Dominique Lorentz, Une guerre, Paris, Les Arènes, 1997, p. 30.

 

Premier chapitre, où il est raconté comment une décision du Conseil constitutionnel sème la panique dans les locaux d’un grand service de renseignement, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), dont les fonctionnaires détruisent massivement tout document sensible pouvant éclairer la Justice sur des affaires d’Etat. Nous découvrons, à l’occasion, le saint des saints du Renseignement intérieur français, la sous-direction « K » de la DCRI, et constatons que ses principaux chefs ont tous été promus et rapprochés de l’Elysée… Nous y voyons aussi comment la violation de droits fondamentaux par le gouvernement révolte un haut fonctionnaire du Renseignement intérieur, ce qui le conduit à révéler - documents classés « secret défense » à l’appui - le double-scandale de l’évasion fiscale et de son impunité. Car si plusieurs officiers de la DCRI ont enquêté sur l’évasion fiscale orchestrée par UBS en France, l’objectif de leurs investigations était, en réalité, de prévenir tout risque de poursuites judiciaires.

Les broyeuses tournent à plein régime… A l’heure où j’écris les premières lignes de ce livre, le vendredi 2 décembre 2011, une furia de destruction de documents et de cédéroms a saisi les fonctionnaires de la DCRI, depuis une bonne semaine. Quant à leurs ordinateurs, ils tournent alors en permanence en mode « maintenance », ce qui signifie que tous les fichiers sensibles sont effacés des disques durs ou des serveurs courants et transférés vers un serveur invisible. D’ailleurs, par supplément de précaution, ils seront systématiquement remplacés par de nouveaux matériels, dans la deuxième semaine du mois de février 2012, ce qui garantit un nettoyage intégral des mémoires informatiques du service de renseignement.

Mon déjeuner hebdomadaire avec un ex-commissaire divisionnaire de l’intimidante Maison, pur produit de l’ex-Direction de la surveillance du territoire (DST), aujourd’hui en poste au plus haut niveau de l’Etat, est, ce jour-là, surréaliste : broyeuses déchaînées, ordinateurs surchauffés, agents secrets hagards, hantés par le cauchemar de la perquisition, etc. ; je vois, comme si j’y étais, le vent de panique qui souffle dans les bureaux et les couloirs des quatrième et cinquième étages du 84, de la rue de Villiers, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), adresse du siège de la DCRI. Issue de la fusion, au 1er juillet 2008 de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et de la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG), la DCRI est proclamée « FBI à la française » par le ministère de l’Intérieur. Elle est dirigée par Bernard Squaricini, dit « le Squale », depuis sa création, et emploie quelque 3000 fonctionnaires, dont plus de 160 commissaires de police, presque tous habilités « secret défense ».

Mon interlocuteur - appelons-le Aleph - est manifestement mandaté par certains de ses pairs, depuis plusieurs mois, pour me raconter - souvent par le menu - les dérives antirépublicaines d’un service de renseignement parmi les plus puissants. En ce début décembre 2011, dans le bunker de la DCRI, à Levallois-Perret, me raconte-il, un nouveau seuil d’entrave à la justice est franchi. La destruction de preuves a été ordonnée par le « patron » et elle est exécutée « sans états d’âme » (ainsi sont notés les commissaires du service de renseignement les plus appréciés par leur haute hiérarchie), car il y a désormais le feu au lac. Le 10 novembre 2011, une décision du Conseil constitutionnel[1] a fixé au 1er décembre suivant l’application d’une limitation importante du « secret défense », lequel couvrait extraordinairement, depuis une loi du 29 juillet 2009, les locaux de la Présidence de la République, de grands ministères (Défense, Affaires étrangères, Intérieur) et… des services secrets. Estimant que cette loi du gouvernement Fillon avait pour effet de « soustraire une zone géographique définie aux pouvoirs d’investigation de l’autorité judiciaire » et qu’il « subordonnait l’exercice de ces pouvoirs d’investigation à une décision administrative », ce qui est contraire au principe constitutionnel de séparation de pouvoirs, les « neuf Sages » ont ainsi ouvert les portes, entre autres, de la DCRI, aux juges d’instruction Roger Le Loire et Renaud Van Ruymbeke qui sont saisis du volet financier de l’attentat de Karachi[2].

***

Les portes de la rue de Villiers sont désormais ouvertes, peut-être, mais les coffres sont vides… Et ce ne sont pas seulement les fameuses « notes blanches » des ex-RG ou de l’ex-DST, officiellement prohibées depuis 2002, ou autres « enquêtes de personnalité » portant sur des personnalités politiques, et encore les rapports classés « confidentiel-défense », « secret-défense », « très secret-défense » portant sur Karachi, Ziad Takieddine ou le groupe Thales qui sont réduits à l’état de confettis ; des documents moins spectaculaires, à première vue, mais bien plus sensibles souvent, connaissent aussi le baiser d’acier des broyeuses.

Des documents sur lesquels veille jalousement la sous-direction K[3] de la DCRI, un département entièrement consacré à la protection du « patrimoine », c’est-à-dire à la sécurité de l’économie française, de nos groupes industriels stratégiques, à l’intelligence économique, aux relations - pas toujours très nettes - avec les officines privées de protection des entreprises… « C’est le secteur le plus sensible », commente Aleph, qui m’en donne progressivement un organigramme détaillé, en s’appuyant sur le tableau administratif classé « secret défense » de la sous-direction de la protection du patrimoine économique.

Au sein de la sous-direction K de la DCRI, K1 (près de 35 fonctionnaires) est chargée de l’intelligence économique au service des groupes et grandes entreprises, K2 (environ 25 agents) gère les habilitations extérieures pour les personnels de secteurs sensibles, K3 (environ 25 agents aussi) est mobilisée sur l’international (lutte contre la prolifération des armes nucléaires et de destruction massive), K4 supervise les sociétés privées de renseignement et de sécurité, le mercenariat, mais aussi les fonds d’investissement… C’est aussi le « service action » de l’ensemble. Quant à la K5, elle est en charge des sections bancaires et fiscales... La sous-direction K est aujourd’hui dirigée par Marc Pimond, un ancien de la DGSE, et son adjointe, Agnès Miniot.

Or c’est bien au sein de cette sous-direction K de la DCRI qu’ont agi quelques acteurs majeurs de l’étouffement du scandale de l’évasion fiscale organisée par UBS France.

En 2009, la sous-direction K est dirigée par Gilles Gray - Gilles Gaudiche, de son vrai nom. Curieusement, ce contrôleur général de la police s’est rapproché de l’Elysée, en janvier 2010, date à laquelle il est nommé adjoint d’Olivier Buquen, Délégué interministériel à l’intelligence économique (DIIE), un proche de Brice Hortefeux. Le DIIE est placé auprès du ministère de l’Economie, mais il est rattaché en réalité à l’Elysée[4], où Claude Guéant[5] et même Nicolas Sarkozy se montrent très intéressés par ses travaux… Réputé pour sa froide efficacité, Gilles Gray y est désormais le chef du pôle Sécurité économique et Intelligence économique territoriale.

A l’époque qui nous intéresse, en novembre 2009, ce « grand flic » est pourvu, à la DCRI, d’un très fidèle adjoint, le commissaire divisionnaire Eric Bellemin-Comte. Fidèle au point de servir d’éventuel fusible, selon Aleph, pour protéger son chef au cas où il serait bêtement découvert qu’une affaire traitée par la sous-direction K l’aurait été de façon peu réglementaire, voire illégalement… Mais, pour l’instant, le rigoureux et très sportif policier a été embauché à la Présidence de la République, où il travaille dans l’équipe constituée par Joël Bouchité, qui fut le dernier directeur des Renseignement généraux, de fin 2005 à début 2008, et qui est alors conseiller pour la sécurité intérieure, en compagnie d’Ange Mancini, le coordonnateur national du renseignement (CNR), lui-même connu pour appartenir aussi à la « maison Guéant ». Gilles Gray et Eric Bellemin-Comte ont ainsi su grimper sur le sentier escarpé de « la K », le cœur de la DCRI, afin d’atteindre les sommets de l’Elysée.

***

Quoi qu’il en soit, du point de vue de la performance en matière de service de l’Etat, ma première source, Aleph, estime aujourd’hui que Bernard Squaricini, Gilles Gray et son équipe de la sous-direction K de la DCRI ont fait preuve d’« incurie », voire de « contreperformance volontaire ». De rencontres furtives, pour réception de documents, en longues conversations de fin de semaines, je sens croître chez ce haut fonctionnaire très fermé une sourde colère, presque une révolte, contre ce qu’il considère être une « dérive totalitaire » de la police, une injure aux bandes latérales bleu-blanc-rouge de sa carte professionnelle.

Il a vécu, au tournant de l’été 2011, une pénible crise de conscience, générée par l’arrêt de la Cour d’appel de Bordeaux, en date du 5 mai, qui condamnaient très sévèrement les « investigations sur les téléphones des trois journalistes » (du quotidien Le Monde) effectuées « en violation manifeste tant de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme que de l’article 2 de la loi du 29 juillet 1881 »… Dès lors, il n’a pu se défaire du « sentiment écœurant de travailler dans un milieu gangrené par la barbouzerie ».

Souhaitant ne pas se mêler, à son tour, au « jeu médiatique d’affaires très politiciennes » (il fait allusion à Karachi, à l’affaire Bettencourt et aux « fadettes » et autres écoutes illicites), Aleph entend, en revanche, éclairer ses concitoyens sur « un scandale bien plus massif et continu » : l’évasion fiscale « industrielle » qui « plombe les finances publiques, assèche l’investissement dans nos entreprises, boucle le cercle vicieux de la dette publique, de la récession, du chômage, de la guerre civile larvée qui s’exprime par les hausses immaîtrisables de la délinquance et de la criminalité… » Un scandale qui le révolte d’autant plus qu’il est « couvert par certains services de renseignement et d’enquête judiciaire, sans doute aussi par le parquet, sur ordre évident de l’exécutif », pour des motifs qu’il se dit désormais prêt à dévoiler.

Un jour de septembre 2011, Aleph a franchi le pas. Il est venu à notre rendez-vous avec une chemise cartonnée. Nous nous sommes installés, face à face, dans une crêperie où il est aisé de converser confidentiellement. A peine servis, il m’a demandé de prendre moi-même la pochette, d’en extraire un document, de le lire intégralement, puis de le copier mot à mot dans mon carnet de notes. Aleph a eu le temps de terminer son repas en silence, tandis que je prenais celui de saisir le sens de ce que je lisais et de recopier très lentement le feuillet.

Voici la description et la transcription de cette « note » à en-tête du ministère de l’Intérieur, de l’Outre-Mer et des Collectivités territoriales, datée du 24 novembre 2009. En haut de page, à gauche, son origine est  indiquée : « Direction Générale de la Police Nationale » et, juste au-dessous : « Direction Centrale du renseignement Intérieur ». Juste en-dessous, encore, figure la référence du document : « PN/RI/K/W309/… ». Son titre : « Note pour Monsieur l’Adjoint au Sous-Directeur K [Eric Bellemin-Comte, à l’époque]. Objet : Votre demande du 24 novembre 2009. »

Le texte, où il est question de faire suite à une « entrevue » du matin-même de la rédaction de la note, entre son destinataire et son rédacteur, est d’une rare densité : « (…) j’entretiens des relations personnelles amicales avec un ancien cadre de la banque UBS Paris, il s’agit de Monsieur Nicolas F. Avant d’être licencié, cette relation amicale m’a fait part qu’il avait découvert que son employeur avait mis en place un système occulte de fraude ou d’évasion fiscale pour ses clients français fortunés. Il a abordé des aspects de ces mécanismes de fraude en indiquant que ce stratagème transfrontalier entre la France, la Suisse et le Luxembourg était répertorié sur un listing informatique et manuel dit “carnet du lait”. J’avais eu l’occasion de m’entretenir avec vous sur ce “carnet du lait” et la fraude commise par l’UBS, à l’époque vous m’aviez indiqué que vous aviez connaissance de ce mécanisme. »

Signature : « Le Capitaine de Police / Hervé P… »

***

Lorsque j’eus terminé de recopier ce rapport, Aleph m’invita à noter scrupuleusement ses commentaires. J’ai eu l’impression, alors, qu’il avait appris par cœur tout ce qu’il me confia. Son allure sportive était plus affutée que jamais. Je transcrits donc très fidèlement les notes prises ce jour-là.

            Selon Aleph, le capitaine Hervé P. est un « fonctionnaire légaliste, à la limite de la rigidité mentale », dont la carrière au sein de la Brigade financière puis aux Renseignements généraux a révélé des compétences techniques indéniables, mais aussi un goût risqué pour la liberté d’action. Dans le contexte hyper-sécurisé de la DCRI et au contact de nouveaux collègues issus de la DST, dont il ne partageait manifestement pas l’esprit   « martial », ce fonctionnaire a développé l’habitude d’ouvrir solitairement des enquêtes dans des domaines où il n’était pas mobilisé par sa hiérarchie, c’est-à-dire par Gilles Gray ou par Eric Bellemin-Comte auquel il était directement attaché.

            « Nous avons vite compris qu’il y avait un défaut de confiance entre lui et nous… », m’explique Aleph. Les patrons de la sous-direction K de la DCRI ont relevé ainsi qu’Hervé P. consulta à plusieurs reprises, en 2009, le fichier « Cristina »[6] pour des recherches ciblées sur des « individus » de la banque UBS. Les écoutes opérées, à cette époque, sur les communications téléphoniques de Nicolas F., alors directeur de l’audit interne d’UBS France, révélèrent des discussions approfondies entre l’officier de renseignement et ce cadre supérieur. « Enfin, nous avons eu la conviction que notre agent avait compris que nos services travaillaient déjà sur le dossier d’évasion fiscale chez UBS et même que Gilles Gray s’y intéressait de près », précise Aleph, avant d’ajouter : « Notez comment la toute dernière phrase de la note du capitaine P. mouille explicitement Bellemin-Comte… Je peux vous dire que cette note est remontée très haut (ce disant, Aleph lève une main bien au-dessus de sa tête en regardant le plafond) et qu’elle n’a pas fini d’inquiéter les sommets de l’Etat, malgré que l’ordre a été donné de la broyer. »

            Oui, bien sûr. Mais où était le problème ? « Le problème, s’emporte Aleph, c’est que la sous-direction K était et est toujours dotée d’une section de spécialistes des questions bancaires et fiscales, “la K5”, pilotée par la commissaire Sibylle Ch.[7] - laquelle connaît bien les tenants et aboutissants de l’affaire UBS -, et qu’un autre commissaire de la DCRI, David T., ancien de TRACFIN, était lui aussi en relation avec Nicolas F. dans le cadre d’une mission contrôlée de renseignement[8]. Cela faisait beaucoup de monde sur le coup, avec un officier qui agissait en électron libre… » Un officier auquel son patron, Eric Bellemin-Comte, est obligé d’interdire formellement, dès la fin 2009, tous nouveaux échanges avec l’auditeur interne d’UBS France.

            Devant ma difficulté à comprendre exactement pourquoi le travail important du Renseignement intérieur est alors si drastiquement contrôlé, pour ne pas dire verrouillé, Aleph décide de mettre les points sur les « i » : « Je vais vous expliquer la mission réelle de la sous-direction K et de K5 en matière d’évasion fiscale : protéger le premier cercle des fraudeurs, quand ceux-ci soutiennent, par cotisation en espèces ou par influence, le parti de ceux qui sont au pouvoir. Connaître, le plus en amont possible, les délits des riches et des puissants - cela va souvent ensemble - permet des négociations sérieuses et précises sur les contreparties attendues en échange d’une solide et confidentielle immunité fiscale. »

Il précise : « Par définition, TRACFIN connaît tous les mouvements financiers suspects réalisés en France, même les moins importants. Or K5 est en correspondance étroite avec ce service. Résultat de toute cette accumulation de renseignements de la meilleure qualité : les constats de nombreuses fraudes fiscales sont mis au coffre pendant trois ans, le temps de la prescription de ces délits[9], au lieu d’être transmis au fisc ou au parquet pour nourrir des procédures judiciaires qui seraient légitimes. De ce point de vue, l’affaire Bettencourt est exemplaire. »

En effet, la compétence de TRACFIN en matière de renseignement sur les circuits financiers clandestins et les opérations qui pourraient être destinées au financement du terrorisme et au blanchiment de fonds illicites est saluée par tous les professionnels. Ce service d’enquête administrative dépend du ministère de l’Economie et des Finances et fonctionne principalement à partir des déclarations de soupçon des organismes financiers assujettis à l’obligation de déclaration de soupçon. Il ne faillit jamais dans la transmission des renseignements financiers qu’il recueille aux autorités judiciaires, services de police judiciaire, administration des douanes et des impôts, services de renseignement spécialisés. Mais, après, l’ouverture d’une procédure judiciaire n’est pas de son ressort. Et parfois, elle n’a étrangement jamais lieu…

***

Aleph et ses collègues de la DCRI ne furent pas les seuls à s’intéresser de très près à UBS. Et ce depuis la fin de l’année 2003, au moins. Je peux révéler que presque toute la communauté du Renseignement français s’est penchée attentivement sur le dossier, qu’elle en connaît presque tous les détails, mais que cette louable démarche d’information n’a débouché, jusqu’à maintenant, sur aucune « instruction » judiciaire proprement dite.

Le 12 décembre 2003, à dix heures du matin, le président d’UBS France, Jean-Louis de Montesquiou, et Nicolas F., l’auditeur interne de la banque du 69, bd Haussmann (Paris VIIIe) ont été convoqués dans les locaux de TRACFIN, au 8, rue de la Tour-des-Dames (Paris IXe). Face à eux, Bruno B., directeur des enquêtes, Lionel M., chef de la division d’enquêtes 2, David T., passé ensuite à la DCRI et qui sera remplacé par Christophe S., se montrent d’emblée très inquiets quant au « défaut de vigilance et de déclaration de clients sensibles » dont ils soupçonnent déjà l’établissement. Ils donnent un délai de trois mois à leurs interlocuteurs pour rectifier la situation.

Dès le premier trimestre 2004, l’audit interne d’UBS France, entièrement soutenu par le président de la banque à cette époque, Jean-Louis de Montesquiou, démasque plusieurs collaborateurs de haut rang qui ont ouvert, gèrent et protègent des comptes suspects au regard de la lutte contre le blanchiment, voire contre le crime organisé ou le terrorisme. Sont, dès lors, dans sa ligne de mire des « clients » russes, d’Afrique de l’Ouest et du Moyen-Orient, mais aussi leurs « chargés d’affaires » au sein d’UBS. Cette première investigation fera l’objet de nombreux échanges avec TRACFIN et de « mémorandums » confidentiels sur des « affaires spéciales » qui seront l’objet du chapitre suivant de ce livre.

Selon les acteurs de l’époque, l’« entrisme » de l’argent noir dans les circuits financiers d’UBS France présentait des « risques  de sécurité » nationale très importants. C’est sans doute ce qui a motivé la prise en main du chef de l’audit interne de cette banque, Nicolas F., par un officier supérieur du renseignement militaire, Jean-Yves B., mais aussi par un officier du renseignement de la Marine nationale et par le capitaine de police Hervé P., ex-enquêteur de la Brigade financière, alors aux Renseignements généraux, ainsi que d’un chef d’escadron de la Gendarmerie nationale, Charles G., membre de l’Institut d’études et de recherches pour la sécurité des entreprises (ministère de la Défense).

Tout ce monde joli monde de l’ombre (excepté le gendarme Charles G.) eut le plaisir de partager très ouvertement de nombreuses et graves informations sur UBS, lors d’un déjeuner mémorable, rue Saint-Dominique (Paris VIIe), en mars 2004. Mais, de cette union conviviale des services de renseignement civil et militaire français sur le dos des turpitudes financières de la grande banque suisse, aucune enquête plus approfondie ni aucune procédure judiciaire ne sont nées. Au jour de mi-décembre 2011 où j’écris ces lignes, le siège d’UBS France à Paris n’a jamais été perquisitionné et les très nombreux cadres qui y gèrent en toute bonne conscience des affaires délictueuses n’ont jamais été entendus par des policiers, ni encore moins par un juge.

Pourtant, dès 2004, l’audit interne d’UBS France acquiert la conviction, et les preuves, que les opérations de blanchiment d’argent illicite qu’il traque se doublent d’une évasion fiscale massive. Dès 2004, le chef de cette équipe d’enquête interne partage loyalement sa conviction et les preuves qu’il détient avec ses correspondants des « services ».

 

EXTRAIT de Corruption, Seuil, octobre 2014

L’île de Bontés

Pis encore, une plongée dans les eaux troubles et profondes des affaires corses de la « France à fric », « Françafrique » comprise (Cf., entre autres, tous les travaux de François-Xavier Verschave.), conduit rapidement jusqu’aux bas-fonds où affairisme débridé, crime organisé, barbouzerie et politique se sont enchevêtrés de façon inextricable et croissante depuis la Libération. Il n’y a pas un avocat, un magistrat, un officier de police judiciaire ou du renseignement qui, lorsqu’il est en confiance, ne me fasse pas partager, depuis trois ans, son angoisse face à cette dissémination de la corruption dans les secteurs lourds de notre économie, mais aussi au saint des saints des administrations les plus sensibles de la vie politique nationale et locale. Comme si l’affaire Elf avait marqué les trois coups de la mise au jour des complicités croisées, à Paris et dans toute la Françafrique, de la droite (RPR) et de la gauche (PS), dehauts fonctionnaires et de voyous, de ministres et de « putains de la République », dans certaines affaires, sur fond de surfacturations, de commissions frauduleuses, de détournements de fonds et d’emplois fictifs que les « intouchables » recyclaient en demeures luxueuses, appartements dans le monde entier, bijoux, comptes non déclarés en Suisse et autres villas en Corse1.

Jusqu’à son décès, en janvier 1995, le nom d’Étienne Leandri, ange gardien de Charles Pasqua, fut au cœur de toutes les grandes affaires en tant qu’intermédiaire incontournable pour les plus gros contrats et chantiers internationaux d’Elf, de Thomson-CSF, de la GMF, de Dumez, de la Lyonnaise et de la Générale des eaux. Il fut aussi lourdement impliqué dans les affaires du siège de GEC-Alsthom Transport et de la Sofremi (Société française d’exportation de matériels, systèmes et services relevant du ministère de l’Intérieur), ayant entre autres reçu, dans les années 1993-1995, d’énormes commissions pour la vente d’équipements « policiers » en Amérique du Sud2. L’ex-président de la Sofremi avait d’ailleurs reconnu : « Étienne Leandri était commissionné à la demande du cabinet de l’Intérieur [dont Charles Pasqua était le ministre]. J’ai compris dès les premiers jours que, par des retours de commissions, il finançait ce que Charles Pasqua et son entourage allaient lui demander de financer. »

« Le terrible monsieur Pasqua », comme disait François Mitterrand, a été condamné une seule fois, de façon définitive, dans une affaire particulièrement significative de corruption politique par le crime organisé d’origine corse, l’affaire du casino d’Annemasse en Haute-Savoie. Le 26 novembre 2007, l’ancien ministre de l’Intérieur était condamné par le tribunal correctionnel de Paris à dix-huit mois de prison avec sursis, peine confirmée en appel en mars 2008. Le pourvoi en cassation de

1. Karl Laske, Ils se croyaient intouchables, Albin Michel, 2000. 2. Julien Caumer, Les Requins. Un réseau au cœur des affaires. Elf,Thomson, TGV, GMF, travaux publics, partis politiques…, Flammarion, 1999.

Charles Pasqua ayant été rejeté le 8 avril 2010, il fut définitivement condamné à dix-huit mois de prison avec sursis pour « faux, financement illégal de campagne et abus de confiance ». Sur les bancs des financiers illégaux de la campagne du patron du Rassemblement pour la France (RPF) aux élections européennes de 1999 se retrouvent, par ordre d’importance : Robert Feliciaggi (assassiné le 10 mars 2006, à Ajaccio, les tueurs ne sont toujours pas identifiés), Michel Tomi (mis alors en examen par le juge d’instruction Philippe Courroye, pour « corruption active » et « financement illégal de campagne électorale »), Marthe Mondolini, fille de Michel Tomi, présidente du PMU du Gabon (mise en examen pour « recel de corruption active » et « complicité de financement illégal de campagne électorale »). Lors du procès en première instance (novembre 2007) de cette affaire, le réquisitoire du procureur Philippe Combettes affirma que le financement illégal du RPF de Charles Pasqua était bien fondé sur un « pacte de corruption ».

On retrouve aussi, dans la chronique judiciaire la plus funeste des années 1990, les noms de Jean-Charles Marchiani (services de renseignement), Pierre Falcone (Angolagate), André Tarallo (Elf), et presque toujours ceux de véritables « parrains », les frères Feliciaggi, les frères Tomi et Jean-Baptiste Jérôme Colonna, dit « Jean-Jé »… Ces hommes tissent ce que les magistrats appellent alors « les réseaux Pasqua1 », lesquels auront marqué de leur empreinte l’histoire politique française jusqu’à aujourd’hui. Or ce clan, très structuré à l’origine autour du Service d’action civique (SAC)2, dirigé par Charles Pasqua de 1964 à 1969, a ses héritiers, toujours d’active, même si, depuis mai 2012, règlements de comptes, embarras judiciaires3, perte des protections politiques et policières au plus haut niveau ont contenu – et même progressivement déstructuré – les activités opaques et croisées de Michel Tomi, de la puissante et particulièrement discrète famille Francisci4 et de Bernard Squaricini5, par exemple6.

1. Nicolas Beau, La Maison Pasqua, Plon, 2002.

2. François Audigier, Histoire du SAC. La part d’ombre du gaullisme, Stock, 2003.

3. Des interpellations ont eu lieu le mercredi 18 juin 2014 dans l’entourage de Michel Tomi, lequel est alors soupçonné de « blanchimentaggravé ». Les policiers de l’Office central de lutte contre les infractions financières et fiscales et de l’Office central de répression de la grande délinquance financière ont interrogé ce « parrain de parrain », lui-même placé en garde à vue, sur l’origine de ses revenus, son train de vie et ses relations avec le chef de l’État malien, Ibrahim Boubacar Keita, dit « IBK », pour des faits qualifiés de corruption. L’Express a consacré cinq pages à une enquête intitulée : « Corse-Afrique. Les jeux dangereux de Monsieur Tomi » (n° 3283, 4 juin 2014). Lire aussi Jacques Follorou, « Qui est Michel Tomi, le “parrain des parrains” poursuivi par la justice ? », Le Monde, 28 mars 2014, et Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « Lajustice sur la piste du “parrain des parrains” », Le Monde, 28 mars 2014.

4. Marcel Francisci, né le 30 novembre 1919 et mort le 16 janvier 1982, était un homme d’affaires et un gangster, conseiller général de la Corse-du-Sud (UDR) et membre du SAC. Frère de Roland Francisci (proche de Jacques Chirac, puis de Nicolas Sarkozy) et de Xavier Francisci. Son neveu Marcel Francisci (fils de Roland) est l’actuel président de l’UMP en Corse-du-Sud, conseiller général, conseiller régional.

5. Haut fonctionnaire de police, ancien commissaire et préfet, il est directeur de la surveillance du territoire (DST), puis directeur central du renseignement intérieur (DCRI) du 2 juillet 2008 au 30 mai 2012. En février 2013, il crée sa société de renseignement privé, Kyrnos Conseil, et intègre, en juin 2013, le cabinet d’intelligence économique américain Arcanum, leader mondial de l’espionnage industriel, qui a des bureaux à Washington, Londres, Tel-Aviv, Dubaï, Zurich, New York et Hong Kong. Le 17 octobre 2011, alors qu’il est toujours patron de la DCRI, Bernard Squaricini est mis en examen par la juge Sylvia Zimmermann pour « atteinte au secret des correspondances », « collecte illicite de données » et « recel du secret professionnel » (surveillance électronique de journalistes du quotidien Le Monde). En juin 2013, il est renvoyé en correctionnelle. Le 8 avril 2014, il est condamné à 8 000 euros d’amende pour « collecte de données à caractère personnel par un moyen frauduleux, déloyal ou illicite » et ne fait pas appel du jugement.

6. Le commissaire Paul-Antoine Tomi, demi-frère de Michel Tomi (le « parrain des parrains », selon Le Monde du 28 mars 2014), a été recruté et employé à la toute-puissante Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) par son directeur, Bernard Squaricini (2008-2012). Cf. Olivia Recasens, Didier Hassoux, Christophe Labbé, L’Espion du président. Au cœur de la police politique de Sarkozy, Robert Laffont,2012, p. 239 et 240.

Depuis plus de trois ans, certains officiers du renseignement intérieur, mais aussi des avocats et des magistrats, ainsi que des confrères ès investigations, me font part de l’omertà qui entoure le nom de Michel Tomi. Terreur mafieuse… À Propiano, à Porto-Vecchio et sur les quais d’Ajaccio, alors que je venais d’assister aux obsèques de l’avocat Antoine Sollacaro, assassiné le 16 octobre 2012, j’ai écouté une dizaine de personnalités corses aux esprits particulièrement élevés. Toutes m’ont parlé, le plus discrètement possible, de Michel Tomi, mais aussi de Bernard Squaricini, « juge de paix » dans les affaires politico-mafieuses de l’île de Beauté1.

Quelques officiers du renseignement m’ont aussi parlé des anciennes « Corse connections » – très ancrées dans les Hauts-de-Seine – de Nicolas Sarkozy. C’est ainsi Achille Peretti, maire de Neuilly de 1947 à 1983 (!), qui lui a offert, en 1977, son premier mandat de conseiller municipal. Peretti est cofondateur du SAC, avec Charles Pasqua, lequel cornaque aussi les débuts du futur président de la République en politique, avec le soutien de Charles Ceccaldi-Raynaud, maire de Puteaux (1969-2004), André Santini, maire d’Issy-les-Moulineaux (depuis 1980), ou encore de Paul Graziani, député (1973-1978), sénateur (1986-1995) et maire de Boulogne-Billancourt (1991-1995). Puis Nicolas Sarkozy épouse Marie-Dominique Culioli, dont le père est pharmacien à Vico, près de Sagone, le 23 septembre 1982. Charles Pasqua est l’un des témoins de ce mariage. Le député de Corse-du-Sud Camille de Rocca Serra2 affirme avoir présenté Marie-Dominique Culioli, nièce d’Achille Peretti, à Nicolas Sarkozy, lors d’un dîner à Neuilly-sur-Seine…

1. Témoignages enregistrés et mis à l’abri.

2. Camille de Rocca Serra a été épinglé par le journaliste Enrico Porsia à propos d’« anomalies » dans l’attribution de permis de lotir, en1998, à Punta Oru (Porto-Vecchio, Corse-du-Sud). En effet, en 2008, l’enquêteur du site Amnistia.net avait affirmé que le président du conseil exécutif de la collectivité territoriale de Corse, l’UMP Ange Santini, ainsi que le président UMP de l’Assemblée de Corse, le député Camille de Rocca Serra, tentaient, via le Plan d’aménagement et de développement durable de la Corse (PADDUC), de rendre constructibles des terrains leur appartenant et jusqu’alors protégés. Dans Backchich.info, le journaliste Xavier Monnier résumait l’affaire ainsi : « Accusé de préparer le terrain à une bétonnisation du littoral, le PADDUC présente la particularité de rendre constructibles certains terrains d’élus corses. Notamment, Camille de Rocca Serra (président de l’Assemblée), Ange Santini (président de l’exécutif) et Jérôme Polvérini. Ô hasard, tous trois élus UMP… »

En 2008, ces parrainages politiques et intimes ont failli coûter cher, judiciairement parlant, à l’ex-président de la République. L’histoire concerne, une nouvelle fois, les liens suspects tissés entre les univers politique et criminel. En 1987, le ministère de l’Intérieur fermait le Cercle Concorde, établissement de jeux soupçonné de blanchir l’argent de la pègre, sous le contrôle du clan Francisci. Selon un ancien policier : « Dans les années 1980, le Concorde était très fréquenté par les gens du SAC1. » En 2004, deux associés, Paul Lantiéri et François Rouge, montent un projet de réouverture du Cercle Concorde avec les héritiers du clan Francisci : Edmond Raffali et son fils, Jean-François. Les premiers apportent les fonds, les seconds leur savoir-faire en matière de jeux. Edmond Raffali, 75 ans alors, avait travaillé avec les Francisci. Lantiéri est un homme d’affaires corse, François Rouge un banquier français installé à Genève. Après enquête, la Commission supérieure des jeux (CSJ) du ministère de l’Intérieur donne un avis négatif qui motive le refus de Dominique de Villepin, alors ministre de l’Intérieur. Huit mois plus tard, Nicolas Sarkozy, nouveau ministre de l’Intérieur, donne son feu vert à la réouverture du Cercle.

1. Rue89, 21 janvier 2008.

Lors d’une information judiciaire menée à Marseille depuis novembre 2007, dans laquelle François Rouge était poursuivi pour blanchiment d’argent et association de malfaiteurs, le banquier genevois « aurait été extrait de sa cellule pour s’entendre proposer un deal par l’un des juges : l’éclaircissement sur le rôle d’un proche du président français, Patrick Devedjian, et de Nicolas Sarkozy lui-même, en échange d’un statut de témoin repenti, comme en Italie. L’enquête a en effet conduit les policiers à s’interroger sur l’étrange bienveillance des pouvoirs publics à l’égard d’un Cercle Concorde autour duquel gravitent tous les caïds corses et marseillais. Sa demande de réouverture a été plusieurs fois refusée jusqu’à l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 20051 ».

D’excellents articles et livres d’enquête ont courageusement sondé cette « généalogie Pasqua », cruciale dans la vie politique et les « affaires » françaises, depuis plus de cinquante ans. Mais leurs lecteurs peuvent parfois en retirer le sentiment que ces travaux d’information relèvent du folklore ou du roman policier. Pourtant, depuis les bastions politico-mafieux, centraux et articulés des Hauts-de-Seine, de Marseille et de la Corse, comme à travers leurs excroissances au Gabon, au Cameroun, au Bénin, au Niger, au Sénégal, au Tchad, au Togo, et désormais au Mali, mais encore en Serbie, dans le golfe Persique (Dubaï), en Asie…, la « République des mallettes2 » et la « République des réseaux » submergent la République tout court, exacerbant la peur de ceux qui savent et solidifiant l’indifférence de ceux qui ne veulent rien voir3.

1. Alain Jourdan, « Sarkozy a-t-il joué un rôle dans l’affaire du banquier genevois détenu à Marseille ? », La Tribune de Genève, 19 janvier 2008.

2. Pierre Péan, La République des mallettes. Enquête sur la principauté française de non-droit, Fayard, 2011.

3. Sur les Hauts- de-Seine, dans l’ombre de Charles Pasqua et de ses héritiers : Hélène Constanty et Pierre-Yves Lautrou, 9-2. Le clan du président, Fayard, 2008 ; Noël Pons et Jean-Paul Philippe, 92 Connection. Les Hauts-de-Seine, laboratoire de la corruption ?, Nouveau Mondeéditions, 2013 ; Gérard Davet et Fabrice Lhomme, French Corruption, Stock, 2013. Sur le crime organisé d’origine corse, ses connexions avec certains milieux policiers et politiques, ainsi que ses ramifications marseillaise, parisienne et internationale : Jean-Michel Rossi et François Santoni, entretiens avec Guy Benhamou, Pour solde de tout compte. Les nationalistes corses parlent, Denoël, 2000 ; François Santoni, Contre-enquête sur trois assassinats. Érignac, Rossi, Fratacci, Denoël, 2001,et Gallimard, coll. « Folio », 2002 ; Nicolas Beau, La Maison Pasqua, Plon, 2002 : Jacques Follorou et Vincent Nouzille, Les Parrains corses, Fayard, 2009 ; Justin Florus (pseudonyme), Guerre des polices et affaires corses, Nouveau Monde éditions, 2009 ; Olivia Recasens, Didier Has-soux, Christophe Labbé, L’Espion du président. Au cœur de la police politique de Sarkozy, Robert Laffont, 2012 (sur Bernard Squaricini) ;Thierry Colombié, La French Connection. Les entreprises criminelles en France, Observatoire géopolitique des criminalités (OGC) et Non-Lieu,2012 ; Jacques Follorou et Vincent Nouzille, La Guerre des parrains corses. Au cœur du système mafieux, Fayard, 2013 ; Jean-Michel Verne, Main basse sur Marseille et… la Corse, Nouveau Monde éditions, 2013 ;Thierry Colombié, Les Héritiers du Milieu. Au cœur du grand banditisme, de la Corse à Paris, La Martinière, 2013 ; Jacques Follorou, « Quiest Michel Tomi, le “parrain des parrains” poursuivi par la justice ? », art. cit. ; Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « La justice sur la piste du “parrain des parrains” », art. cit.

Au royaume des aveugles…

Le journaliste Ian Hamel, qui travaille à Genève, s’est interrogé, en conclusion de son remarquable Sarko et Cie1, sur l’« effacement » de notre République, laquelle « souffre gravement des conflits d’intérêts » qui prolifèrent au point de représenter « une véritable pandémie, que ce soit au niveau politique, économique, boursier, judiciaire ou sanitaire ». Il s’attriste aussi en constatant que « les malversations ne dérangent apparemment pas les électeurs », puisque « sanctionnés pour prise illégale d’intérêts, trafic d’influence ou corruption, les hommes politiques savent qu’ils parviendront toujours à se faire réélire, souvent triomphalement ».

1. Sarko et Cie. La République des copains et des réseaux, L’Archipel, 2011.

Comment le rassurer, au vu de certains résultats électoraux spectaculaires issus des dernières élections municipales de mars 2014 ? À Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), l’UDI André Santini, condamné en janvier 2013 à deux ans de prison avec sursis et à une peine d’inéligibilité de cinq ans1 pour détournement de fonds, a été réélu au premier tour avec 67 % des voix ; de même, le sarkozyste Patrick Balkany, plusieurs fois condamné depuis dix-huit ans, a été réélu – dès le premier tour ! – à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) ; ainsi que Manuel Aeschlimann, autre sarkozyste et ancien maire d’Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine), qui avait été condamné à dix-huit mois de prison avec sursis, en 2011, 20 000 euros d’amende et un an d’inéligibilité, pour favoritisme dans l’attribution de marchés publics ; de même Pierre Bédier, à Mantes-la-Jolie (Yvelines), qui avait été condamné à dix-huit mois de prison avec sursis, 25 000 euros d’amende, trois ans de privation des droits civiques et six ans d’inéligibilité pour corruption passive et recel d’abus de biens sociaux… Ce sont ainsi « des dizaines de maires de villages ou de grandes villes réélus en 2014 » qui figurent dans l’ouvrage Délits d’élus, qui recense pêle-mêle quelque quatre cents hommes et femmes politiques qui sont aux prises avec la justice ou ont été condamnés2.

1. André Santini a fait appel de ce jugement en première instance. Il a déclaré être prêt à aller jusqu’en cassation, se donnant ainsi quelques années de répit.

2. Graziella Riou Harchaoui et Philippe Pascot, Délits d’élus. 400 politiques aux prises avec la justice, Max Milo, 2014 ; ÉricNunès, « Municipales : ces élus condamnés et réélus », Le Monde, 7 avril 2014.

(…)

« La République des mallettes »

En France, la corruption atteint parfois le plus haut niveau de l’État, et le phénomène peut même être démontré ou dénoncé avec la plus grande rigueur judiciaire ou journalistique, sans que l’opinion publique s’en émeuve plus que cela : « tous pourris », dit-on alors volontiers.

Dans son beau livre sur la corruption, Brigitte Henry, alors commissaire divisionnaire aux Renseignements généraux, relevait déjà, en 2000, que le « dépérissement » de la République, « qui procédait inévitablement de la corruption, […] tend[ait] à être banalisé à travers un discours “tous pourris” fataliste ». En policière lectrice des philosophes, elle tentait d’expliquer le pourquoi et le comment de cette banalisation : « L’analyse morale ou éthique que l’opinion pouvait attendre de ces affaires [de corruption] a été pratiquement absente des débats politiques ou médiatiques jusqu’à une époque récente. Le discours moral a disparu des écoles primaires où l’instruction civique permettait de maintenir un certain degré d’éthique et de sens critique au sein de la société. Tout cela fait que la société globalise la corruption sans réellement en connaître les fondements, l’évolution et les mécanismes ; elle l’accepte de façon tacite, la jugeant inéluctable et parfois même salvatrice, faute d’avoir trouvé une meilleure solution1. »

1. Brigitte Henry, Au cœur de la corruption, par une commissaire des RG, Éditions 1, 2000, p. 197.

L’ex-commissaire de police des RG était particulièrement bien placée pour prendre la mesure de la gangrène, dans les années 1990, elle qui avait enquêté sur les affaires des HLM de Paris, des lycées d’Île-de-France, de la nouvelle ligne du TGV-Nord (qui avait donné lieu à bien des dérives financières), de la GMF, de la vente de la tour BP sur le site de la Défense et même sur le dossier monstre d’Elf… Au fil de ses enquêtes, elle avait croisé les chemins d’ombre des « grands de ce monde qui se protèg[ent] en prenant appui sur des réseaux intouchables », les dévoiements de Jean-Pierre Destrade, alors conseiller général des Pyrénées-Atlantiques, de Michel Noir, maire de Lyon, de Michel Mouillot, maire de Cannes, et… d’Alain Carignon, maire de Grenoble. Elle avait aussi constaté combien la corruption « s’est érigée en système de plus en plus perfectionné », au point que « désormais, elle touche à peu près toutes les couches de la société, chacun tentant, à son propre niveau, de profiter de cette manne ». Et, bien sûr, tous les camps politiques.

Hélas, quinze ans plus tard, la situation s’est clairement aggravée. Car la corruption politique, dont l’outil magique est devenu la rétro-commission1, n’a cessé de se porter sur des « marchés » internationaux de plus en plus dangereux pour la sûreté de notre pays. Les révélations sidérantes publiées par la dernière enquête de Pierre Péan, sous le titre parfait de La République des mallettes2, en font la démonstration la plus probante.

1. Pratique illégale, qui consiste, pour un vendeur, à verser une commission (ou « pot-de-vin ») plus importante que demandée à un intermédiaire, afin de récupérer ensuite, de façon occulte, la partie de la somme superflue après la transaction initiale. Ainsi, dans l’affaire Karachi, la justice soupçonne que les commissions versées à deux intermédiaires sur un marché d’armement pakistanais ont donné lieu à des rétro-commissions, lesquelles auraient financé la campagne présidentielle d’Édouard Balladur en 1995. L’arrêt du versement des sommes promises, par le président Chirac et son ministre de la Défense Charles Millon, aurait conduit, par vengeance, à l’attentat contre des Français à Karachi, en 2002.

2. Pierre Péan, La République des mallettes, op. cit.

Au cœur de ce livre, les lecteurs font la connaissance de l’invraisemblable Alexandre Djouhri, un intermédiaire protégépar Bernard Squaricini, le patron de la DCRI jusqu’au 30 mai 2012, qui est à tu et à toi avec Claude Guéant, Dominique de Villepin, Nicolas Sarkozy et nombre de P-DG du CAC 40 : Serge Dassault, Antoine Frérot (Veolia), Patrick Kron (Alstom) et, surtout, Henri Proglio (EDF). Très présent en Libye et en Algérie, entremetteur dans nombre de contrats d’armement, « M. Alexandre » vit alors en Suisse, ou dans des palaces parisiens (Ritz, Crillon…), mais ne possède aucune société ni adresse déclarées en France. L’ex-balladurien Didier Schuller, qui l’a rencontré en 1994, affirme : « On me l’avait présenté comme le chef de l’antenne de la DGSE au Gabon. »

Quoi qu’il en soit, il est avéré que les débuts d’Alexandre Djouhri ont prospéré à l’ombre des « réseaux Pasqua ». Piloté par François Antona, un policier corse inféodé à Charles Pasqua, le jeune homme « a noué d’étroites relations avec la place Beauvau, alors dirigée par Charles Pasqua (1986-1988), quand, dans le même temps, il se rapprochait grandement d’Elf, plus précisément d’André Tarallo (M. Afrique du groupe pétrolier) », raconte Pierre Péan. Avant de préciser que c’est « sur les conseils de François Antona et de ses nouveaux amis qu’il [Alexandre Djouhri] crée, en 1987, sa première société en Suisse, pays dont il deviendra le résident fiscal ».

Plus profondément, l’enquête de Pierre Péan montre comment toutes les affaires politico-financières des quinze dernières années n’ont eu qu’un seul enjeu : constituer un trésor de guerre en vue de la campagne présidentielle suivante, en exploitant les opportunités corruptives des grands contrats civils ou militaires négociés par l’État ou les grands groupes industriels français à l’étranger. Car, désormais, comme dans l’emblématique affaire Karachi, la pratique des rétro-commissions est devenue la règle. Au prix de nombreuses vies humaines et même de la sûreté du pays.

C’est ainsi qu’à partir de juin 2009, « un petit groupe de personnes a décidé, seul, de placer sous sa coupe la filière nucléaire française », affirme Pierre Péan1. Ce « petit groupe » réunit Henri Proglio (EDF), Alexandre Djouhri, Claude Guéant, François Roussely (ex-P-DG d’EDF et alors P-DG de Crédit suisse en France), assistés de l’agence de stratégie et communication Euro-RSCG, laquelle s’appuie sur Ramzy Khiroun, conseiller spécial d’Arnaud Lagardère et ami de Dominique Strauss-Kahn. Jean-Louis Borloo, alors numéro deux du gouvernement, ministre de l’Écologie et de l’Énergie, soutient politiquement cette mainmise sur le nucléaire français. Les relations du ministre avec Henri Proglio « sont intimes », dénonce Pierre Péan, le dirigeant industriel ayant embauché la fille de Borloo à Veolia, à Hong Kong.

1. Ibid., p. 427 à 458.

L’objectif de ce « petit groupe », qualifié de « lobby affairo-nucléaire » par le journaliste, opportunément dopé par le rapport Roussely (juin 2010) intitulé « Avenir de la filière française du nucléaire civil » (classé « secret défense »), est d’obtenir l’abaissement drastique des exigences de la sûreté nucléaire française concernant ses nouveaux réacteurs, afin d’en abaisser le coût pour les rendre « compétitifs face aux réacteurs produits par les Chinois ». L’enjeu ? « Avec 9 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, dont 75 % à l’exportation, assurément Areva pourrait se muer en l’un des plus gros producteurs de commissions potentielles au cours des prochaines années », analyse Pierre Péan. Les promesses de rétro-commissions toujours plus astronomiques méritent sans doute qu’on prenne le risque de jouer avec le feu atomique.

Pis encore, si c’est possible, la même oligarchie politico-affairiste écume aussi les marchés internationaux d’armement, y compris ceux qui portent sur les armes les plus sensibles. En toute fin de son livre, qui brosse un tableau effrayant de « la principauté française de non-droit », citant à l’appui le non moins terrible Armes de corruption massive de Jean Guisnel1, Pierre Péan revient sur les rétro-commissions versées à la faveur des contrats de vente d’armements lourds et ultramodernes : frégates de Taïwan2, Sawari II3, Agosta4, Miksa5, Mistral6

Et l’inventaire est loin d’être complet.

1. Armes de corruption massive. Secrets et combines des marchands de canons, La Découverte, 2011.

2. Contrat signé en août 1991, portant sur la vente par des industries françaises (menée par Thomson-CSF) de six frégates à la marine taïwanaise. Environ 520 millions de dollars furent versés sous la forme de commissions aux autorités chinoises et taïwanaises. Une partie de ces commissions illégales est revenue en France sous la forme de rétro-commissions.

3. En novembre 1994, le contrat « Sawari II » portait sur la fourniture de trois frégates de classe La Fayette à l’Arabie Saoudite, pour un prix de 19 milliards de francs (environ 3 milliards d’euros). Plusieurs témoignages affirment que des commissions versées à hauteur de près de 5 milliards de francs ont pu donner lieu au versement de rétro-commissions, en vue de financer la campagne présidentielle d’Édouard Balladur.

4. Le contrat Agosta, signé en septembre 1994 par le gouvernement Balladur, prévoyait la vente de trois sous-marins d’attaque de type Agosta 90B au Pakistan. Montant du contrat : 5,5 milliards de francs (826 millions d’euros). Les commissions s’élevaient à 10 % du montant de la vente. Nous sommes ici, avec le contrat Sawari II, au cœur de « l’affaire Karachi ».

5. Projet de sécurisation des frontières de l’Arabie Saoudite par déploiement de missiles.

6. Contrats signés sous Nicolas Sarkozy en 2011 qui prévoient la construction de deux bâtiments de type Mistral pour un montant de 1,2 milliard d’euros, le Vladivostock et le Sebastopol, pour une livraison à la Russie.

Le philosophe visionnaire Alain Badiou écrivait déjà il y a sept ans : « Cet usage constant des “affaires”, des diplomaties secrètes et des coups tordus, cette ostentation, aussi, des pouvoirs de la fortune, de l’univers potentiellement illimité qu’ouvre la richesse, tout cela compose un des traits les plus frappants de Sarkozy : il pense, visiblement, que tout le monde est corruptible. Le moment est venu, et il s’en attribue la gloire, de montrer que la corruption n’est pas un vice marginal, mais qu’elle est au cœur de notre univers. Acheter, être acheté, prébendes, postes, yachts, cadeaux somptuaires ? Qu’avez-vous là contre, bonnes gens ? Avec Sarkozy s’ouvre une nouvelle page des liens entre politique et corruption1

Cette page est-elle désormais refermée ? Telle est la question.

1. Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Lignes, 2007, p. 117 et 118.

II

Dans les écuries d’Augias

Il ne faut pas s’attendre à ce que des rois philosophent ou à ce que des philosophes deviennent rois, mais il ne faut pas non plus le souhaiter, parce que détenir le pouvoir corrompt inévitablement le jugement libre de la raison.

Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle, deuxième édition, 1796,annexe II (« Article secret »)1.

Depuis plus de trois ans que j’enquête sur l’évasion fiscale et sur les corruptions qui lui sont organiquement liées, j’ai souvent fait les mêmes constats que certains de mes confrères. Les informations, témoignages et documents que j’ai réunis en abondance, vérifiés et mis en sûreté, dessinent un paysage de prévarication généralisée dont l’horizon déborde outrageusement les « affaires », pourtant gravissimes, liées à la « garde rapprochée » de Nicolas Sarkozy et à l’ex-président de la République lui-même.

1. Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle. Que signifie s’orienter dans la pensée ? Qu’est-ce que les Lumières ?, Garnier-Flammarion,coll. « GF », 1991, p. 109.

À l’ombre du « secret défense »

Du coup, j’ai bien du mal à comprendre pourquoi certaines opérations d’évasion fiscale et de blanchiment, parmi les plus importantes de celles que j’avais moi-même dévoilées en mars 2012 dans Ces 600 milliards qui manquent à la France, n’ont pas été explorées judiciairement, alors qu’ilest évident que l’instruction menée à Bordeaux, quant au financement éventuellement illégal de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy en 2007, s’en serait trouvée confortée. C’est ainsi qu’au jour où j’écris ces lignes, je m’étonne que le financier et un certain officier de police qui pourraient produire tel document confidentiel (que je possède) et une analyse détaillée sur telle opération de blanchiment portant sur quelque 20 millions d’euros entre la Suisse et la France, de 2007 et 2010, n’aient jamais été entendus par la police ni par la justice pour éclairer ces faits. En page 183 du livre, j’écrivais pourtant explicitement : « Les juges d’instruction du tribunal de grande instance de Bordeaux n’arrêteront plus leurs considérables investigations. Au-delà du “trésorier” Éric Woerth, ils remonteront inexorablement jusqu’à la tête du système de corruption nationale qui, sous les chefs de trafic d’influence et de complicité à l’évasion fiscale, a couvert, depuis plus de quinze ans, une fraude phénoménale aux frais des contribuables français. »

Coupable optimisme ! Car en conclusion de leur instruction judiciaire sur l’affaire Bettencourt, en juillet et octobre 2013, les juges de Bordeaux n’ont envoyé que des seconds couteaux, parmi lesquels figuraient tout de même Éric Woerth et Patrice de Maistre, au tribunal correctionnel…

Afin de protéger une source trop exposée, j’ai enregistré, le 28 mai 2014, le témoignage détaillé du financier en question. C’est lui qui a relevé et conservé tous les mouvements de fonds en cascade qui ont masqué une opération « d’évasionfiscale, de blanchiment et de recel de blanchiment provenant de l’évasion fiscale » de Liliane Bettencourt. Cet enregistrement contient tous les noms des fonctionnaires, et même des hauts fonctionnaires du renseignement intérieur (Tracfin, DST, RG, puis DCRI), du renseignement militaire et du ministère de la Défense qui, de 2003 à 2011, ont systématiquement recueilli les informations les plus complètes et les plus sensibles sur les activités illégales de la banque UBS. Cet homme m’a affirmé alors que tous s’intéressaient particulièrement aux mouvements des comptes Bettencourt. L’enregistrement a été confié à un tiers de confiance, lequel saurait, en cas de besoin, comment lui donner le plus grand retentissement.

Le 5 juin suivant, ce financier a été longuement entendu par les juges d’instruction du pôle financier du tribunal de grande instance de Paris, qui mènent, depuis le 12 avril 2012, une information judiciaire sur l’évasion fiscale organisée par la banque suisse UBS. Déjà, en avril 2013, les mêmes juges avaient entendu, comme témoin, un officier du renseigne-ment intérieur (DCRI) qui avait eu connaissance, et dans le détail, de la protection organisée – sous couvert du « secret défense » – par certains dirigeants et au moins un autre officier de la DCRI, de l’organisation de l’évasion fiscale à grande échelle, du nom des grands fraudeurs et clients VIP de la banque suisse, parmi lesquels Liliane Bettencourt…

Cette audition très importante avait suivi de peu la saisie, par les mêmes juges d’instruction, d’une note confidentielle remise par un collectif d’officiers de renseignement et de police à un député socialiste intrépide qui travaillait sur l’évasion fiscale et la grande délinquance économique et financière. J’avais moi-même publié la substance de ce document, dans La Croix du 5 avril 2013, ce qui a déclenché, je le note enpassant, d’étranges réactions de la part de certains de mes soi-disant « confrères », notamment une délation calomnieuse d’une de mes sources, sur la base d’insinuations – non recoupées ni vérifiées – distillées par la direction de la DCRI et par des responsables du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, Bruno Le Roux et Jean-Jacques Urvoas1. Dans un beau livre consacré à l’exercice de notre métier, Edwy Plenel a très judicieusement brocardé « notre époque un peu basse » et ce « désastre devenu trop fréquent », quand « des journalistes se livrent eux-mêmes à la chasse aux sources d’autres journalistes, concurrents ou dérangeants, afin de les discréditer ou de les contredire2 ».

1. « Une note prétendument attribuée à la DCRI sème le trouble dans le renseignement », Le Monde, 7 avril 2013. Les mêmes parlementaires ont déposé, le 16 juillet 2014, une proposition de loi instaurant un délit de violation du secret des affaires, qui constitue une menace supplémen-taire sur le droit à l’information et sur les lanceurs d’alerte (cf. Laurent Mauduit, Mediapart, 22 juillet 2014).

2. Le Droit de savoir, Don Quichotte, 2013, p. 121.

Voici ce que l’on pouvait lire dans mon article à propos du rapport des officiers de renseignement et de police insurgés : « Cette note très précise, que La Croix a pu consulter, encourage les élus à interroger, si possible dans le cadre d’une commission d’enquête parlementaire, les anciens et actuels patrons ou responsables de la DCRI (dont Bernard Squaricini, Gilles Gray, Éric Bellemin-Comte…), notamment celles et ceux qui étaient et sont encore chargés du renseignement économique et financier, ainsi que ses chefs du “département sécurité” ou du “groupe action” de la sous-direction chargée du renseignement économique. Car les auteurs de la note se livrent à un véritable réquisitoire, révélant d’une part la surveillance étroite opérée par le renseignement intérieur sur l’organisation de la fraude fiscale internationale, notamment celle qui fut organisée en France par la banque suisse UBS, et dénonçant d’autre part la non-transmission à la justice des informations considérables recueillies lors de cette surveillance. “Pourquoi, après avoir découvert cette infraction pénale [NDLR : celle commise par UBS], la sous-direction K [renseignement économique et financier] de la DCRI ne l’a-t-elle pas dénoncée au procureurde la République […] ? Pourquoi la sous-direction K a-t-elle axé son travail de surveillance sur les cadres de l’UBS qui dénonçaient le système de fraude plutôt que sur ceux [qui étaient] à l’origine du système ?”, peut-on lire dans ce document confidentiel. Plus grave encore, les rédacteurs de la note pointent du doigt “les services extérieurs à la DCRI qui ont travaillé sur le dossier Tracfin [Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins]” concernant l’organisation de l’évasion fiscale massive de la France vers la Suisse, notamment le service interministériel d’intelligence économique. Selon l’un de ces officiers, “la presque totalité des cadres de la DCRI et de ces autres services de police ou de renseignement, toujours en responsabilité, sont ceux qui ont servi avec zèle le président de la République précédent”. »

Le message était clair : des dirigeants et des officiers des services de renseignement auraient protégé l’organisation de la grande évasion fiscale, les fraudeurs les plus importants et auraient ainsi « servi avec zèle » Nicolas Sarkozy et son clan. Et au printemps 2013, presque tous étaient encore en fonction, aux mêmes postes qu’avant mai 2012, tandis qu’aucune reconnaissance n’était manifestée (jusqu’à aujourd’hui !) par l’administration ou le gouvernement à celles et à ceux grâce auxquels la France récupérera sans doute des centaines de millions d’euros qui lui avaient été volés impunément pendant au moins dix ans. Les principaux lanceurs d’alerte d’UBS, Nicolas Forissier et Stéphanie Gibaud, laquelle a publié un remarquable livre de témoignage en février 20141, vivent au contraire dans l’angoisse quotidienne du lendemain.

1. La femme qui en savait vraiment trop, Le Cherche-Midi, 2014.

« Secret défense » ! Invocation si simple ! La note confidentielle dont j’ai publié, le 5 avril 2013, des extraits en signalait les usages abusifs, insistant sur le fait que le fonctionnement des services de renseignement représente une entrave majeure à la justice : « Il conviendrait de ne plus abusivement protégerle recueil de renseignements économiques et financiers par le “secret défense”, car ce type de renseignements ne menace [concerne] pas la défense ni la sécurité nationale », écrivaient les fonctionnaires. Avant de conclure : « Généraliser la classification des activités et des informations recueillies par la DCRI empêche la justice d’avoir à connaître des informations dont elle a rapidement besoin pour ses enquêtes. »

« Secret défense » ! À l’ombre d’une telle mise en garde, les pires arrangements, corruptions et viols de la loi, ont été commis depuis plus de vingt ans, offrant en outre une protection parfaite vis-à-vis de la justice, ainsi qu’en témoignent les trafics nucléaires (Cogema et CEA), les affaires Elf, Karachi, Thalès et même Clearstream : Hervé Cosquer, un grand professionnel de la sûreté, l’a montré.

Alors : « Secret défense » ou omertà ? La question n’est pas anecdotique. Car l’enjeu, c’est l’assujettissement de l’État à l’argent.

 

EXTRAIT de Résistance !, Seuil, mars 2016

Les hommes du président

Parmi les noms cités dans la note des policiers aux députés, celui d’Éric Bellemin-Comte retient à nouveau particulièrement l’attention d’Aleph, car ce haut fonctionnaire de police est toujours, et depuis juin 2011, « conseiller auprès du coordonnateur national du renseignement », un poste ultra-sensible créé par Nicolas Sarkozy en 2008. Un poste installé à l’Élysée. Depuis le 2 septembre 2015, le coordonnateur est Didier Le Bret, diplomate, ministre plénipotentiaire. Ses adjoints sont un préfet hors-cadre et un administrateur civil hors-cadre. Éric Bellemin-Comte, conseiller, est le n° 4 de ce service présidentiel [10]. Jusqu’en 2010, le policier était adjoint au sous-directeur de la protection économique (sous-direction K) de la DCRI, sous les ordres de Gilles Gray (sous-directeur) et de Bernard Squaricini (directeur), ce qui trace une carrière très particulière.

En effet, en mars 2012, je révélais le profil excessivement politique – sarkozyste – de la fameuse sous-direction K de la DCRI [11]. En 2009, en pleine découverte de l’évasion fiscale organisée à grande échelle par la banque suisse UBS en France, la sous-direction K est dirigée par Gilles Gray, un contrôleur général de la police qui ne tarde pas à se rapprocher de l’Élysée. En janvier 2010, Gilles Gray est nommé adjoint d’Olivier Buquen, délégué interministériel à l’intelligence économique (DIIE), un proche de Brice Hortefeux. Le DIIE est alors rattaché en réalité à l’Élysée, où Claude Guéant et même Nicolas Sarkozy se montrent très intéressés par ses travaux.

En novembre 2009, Gilles Gray est secondé, à la DCRI, par un très fidèle adjoint, le commissaire divisionnaire Éric Bellemin-Comte, lequel ne tarde pas non plus à être embauché à la présidence de la République, où il travaille ensuite dans l’équipe constituée par Joël Bouchité, alors conseiller pour la sécurité intérieure, en compagnie d’Ange Mancini, le coordonnateur national du renseignement (CNR) [12], lui-même connu pour appartenir aussi à la très sarkozyste « maison Guéant ». Gilles Gray et Éric Bellemin-Comte ont ainsi grimpé ensemble sur le sentier escarpé de « la K », le cœur de la DCRI, afin d’atteindre les sommets de l’Élysée, sous la présidence de Nicolas Sarkozy.

Mais il y a plus troublant encore.

Alors que je finissais d’enquêter sur UBS et l’évasion fiscale, j’appris que le vendredi 2 décembre 2011, « une furia de destruction de documents et de cédéroms avait saisi les fonctionnaires de la DCRI, depuis une bonne semaine » et que leurs ordinateurs tournaient alors en permanence en mode « maintenance », ce qui signifiait que tous les fichiers sensibles étaient effacés des disques durs ou des serveurs courants et qu’ils étaient éventuellement transférés vers un serveur invisible [13].

C’est un véritable vent de panique qui soufflait alors dans les bureaux et les couloirs des quatrième et cinquième étages du 84, de la rue de Villiers, à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), adresse du siège de la DCRI dirigée par Bernard Squaricini, depuis sa création en 2008, et employant quelque 3 000 fonctionnaires, dont plus de 160 commissaires de police, presque tous habilités « secret défense ».

Mais, pour quelle raison, cette furia et ce vent de panique s’étaient-ils emparés du saint des saints du renseignement intérieur ?

Une de mes meilleures sources dans l’enquête sur UBS m’expliquait, en ce début décembre 2011, que « la destruction de preuves » avait été « ordonnée par le “patron” » (Bernard Squaricini), car il y avait « le feu au lac ». Le 10 novembre 2011, une décision du Conseil constitutionnel [14] avait en effet fixé au 1er décembre suivant l’application d’une limitation importante du « secret défense », lequel couvrait extraordinairement, depuis une loi du 29 juillet 2009, les locaux de la présidence de la République, de grands ministères (Défense, Affaires étrangères, Intérieur) et… des services secrets. Les neuf Sages avaient ainsi ouvert les portes, entre autres, de la DCRI, aux juges d’instruction Roger Le Loire et Renaud Van Ruymbeke, qui étaient saisis du volet financier de l’attentat de Karachi [15].

Karachi, l’inavouable secret

En octobre 2013, le nom d’Éric Bellemin-Comte resurgissait, précisément dans le cadre de l’instruction judiciaire sur l’affaire Karachi. Ancien commissaire de la DST (1991-2008) [16], il aurait été très tôt destinataire de notes de renseignement expliquant l’attentat de Karachi par des désordres internationaux générés par le financement occulte de la campagne présidentielle d’Édouard Balladur [17].

Lundi 7 octobre 2013, le juge antiterroriste Marc Trévidic [18] avait procédé à une audition importante. Devant le magistrat, le journaliste Guillaume Dasquié [19] affirmait en effet qu’Éric Bellemin-Comte aurait été tenu au courant très tôt de l’hypothèse selon laquelle l’attentat du 8 mai 2002 serait lié à l’arrêt du versement, par la France, de commissions promises en marge des grands contrats d’armement signés avec le Pakistan (Agosta) et l’Arabie saoudite (Sawari II, contrat de 3 milliards d’euros). L’un des informateurs du commissaire de la DST, Gérard Willing, chef d’une entreprise de renseignement privé (Ciex), excellent connaisseur du Moyen-Orient, entretenait d’excellentes relations avec la famille royale saoudienne.

En fait, dès 1994, Gérard Willing alertait par écrit ses interlocuteurs de « l’arrivée inopinée » du réseau d’intermédiaires de Ziad Takieddine, dit « réseau K », dans les négociations des contrats Agosta et Sawari II, liée, affirmait-il, à un système de financement secret du Parti républicain et de la future campagne présidentielle d’Édouard Balladur par un jeu de rétro-commissions. Pis, au lendemain de l’attentat de Karachi, le même informateur expliquait dans une nouvelle note datée du 13 mai 2002 que l’attentat meurtrier pourrait avoir été organisé du fait de l’arrêt du versement de commissions à certains intermédiaires, arrêt décidé par Jacques Chirac peu après son accession à l’Élysée. Or, Gérard Willing aurait remis ces notes à la DST, où Éric Bellemin-Comte était responsable du suivi de l’informateur.

À partir de 2013, la question de savoir ce que sont devenues ces notes de renseignement a obsédé le juge Trévidic. Mais le « secret défense » systématiquement opposé au magistrat l’a toujours empêché d’avancer de façon décisive dans son instruction judiciaire. Pourtant, en novembre 2015, de nouveaux témoignages ont confirmé le rôle central joué par Éric Bellemin-Comte dans ce dossier stratégique. Apparaissant sous son seul pseudonyme, « Verger », un ancien agent de la DST a ainsi été entendu et son témoignage, consulté par Le Monde et France Inter [20], a été déclassifié par le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, le 23 octobre 2015. Cette déposition confirme les informations dissimulées si longtemps par les responsables du renseignement : la DST, chargée en 2002 de l’enquête sur l’attentat, avait travaillé dès les années 1990 sur un certain Ali ben Moussalem, aujourd’hui considéré comme un personnage clé de l’affaire, mais sur lequel la DGSI, affirme ne retrouver aucune trace dans ses archives…

En réalité, ce cheikh saoudien était à la tête d’un réseau d’intermédiaires – dont faisait partie Ziad Takieddine – mobilisé par le gouvernement Balladur à l’occasion de la réalisation de plusieurs marchés d’armement en 1994 : la vente des sous-marins français Agosta au Pakistan et des frégates Sawari II à l’Arabie saoudite. Il est la clé de voûte de l’hypothèse selon laquelle l’attentat de Karachi aurait été commis en rétorsion à l’interruption du paiement des commissions prévues par ces contrats. Un certain Ali ben Moussalem, décédé en 2004, en Suisse, dans des conditions qui demeurent obscures, avait été lésé de quelque 120 millions d’euros du fait de cette interruption du versement des commissions. Ses relations étroites avec les services secrets pakistanais et le terrorisme islamique laissent penser que c’est lui qui fut probablement le commanditaire de l’attentat de mai 2002. Ali ben Moussalem était, par ailleurs, un homme d’affaires fortuné, propriétaire de palaces à Londres et à Paris, mais également un représentant officiel du royaume saoudien, titulaire d’un passeport diplomatique. Homme clé des contrats d’armements au Moyen-Orient, il était considéré comme proche des réseaux djihadistes et d’Al-Qaïda, lié pour certaines affaires à l’un des frères d’Oussama ben Laden.

Quoi qu’il en soit, le témoignage de « Verger » confirme que le renseignement intérieur a surveillé les transactions entre Ben Moussalem et certains membres du gouvernement Balladur, dans les années 1990. Or, aucune trace de cette surveillance n’a été retrouvée dans les archives de la DGSI… Pourtant, un document versé au dossier judiciaire prétend détailler de multiples rencontres entre Ben Mussalem, Édouard Balladur lui-même et ses soutiens, entre 1993 et 1995. Gérard Willing, l’« honorable correspondant » de la DST, avait affirmé lui aussi, dans le bureau du juge Trévidic, le 28 janvier 2013, avoir enquêté sur Ben Moussalem dès 1994 et en avoir rendu compte à « Verger », son officier traitant. Il précisait même avoir transmis une note de renseignement évoquant la piste politico-financière, cinq jours seulement après l’attentat…

Jusqu’à aujourd’hui, Éric Bellemin-Comte continue d’affirmer que, « de mémoire », aucun travail n’a été effectué sur Ben Moussalem par son service…

Après le 11 septembre 2001, Ben Moussalem est visé par l’administration américaine, qui le soupçonne de financer des réseaux djihadistes et Al-Qaïda [21], en compagnie de l’homme d’affaires et financier égyptien Youssef Moustafa Nada, qui dirigeait la banque islamique Al-Taqwa de Lugano (canton du Tessin, Suisse) depuis sa création, en 1988, et qui était l’un des plus hauts responsables de la branche internationale des Frères musulmans [22].

Comme presque toujours, la clé de décryptage complet de ces « blocages » qui paralysent le renseignement, et surtout la justice, dans la lutte antiterroriste, se trouve donc probablement en Suisse et à Washington. Mais, à ce jour, elle est demeurée introuvable. Elle permettrait sans doute de comprendre comment le financement du terrorisme international passait (passe toujours ?) par les grands contrats d’armement, les commissions pharaoniques perçues par de douteux intermédiaires finissant, pour une grande part, en liquide, dans les poches de certains chefs djihadistes comme Oussama ben Laden. Mais aussi de comprendre comment le financement politique illégal passait (passe encore ?) par les grands contrats d’armement, les rétro-commissions reversées par les mêmes douteux intermédiaires finissant, en liquide toujours, dans les coffres de certains partis…

Devant le juge Trévidic, l’ex-honorable correspondant de la DST Gérard Willing a raconté avoir évoqué le « cas » Ben Mussalem à l’occasion d’un déjeuner, en 2004, à Paris, avec Éric Bellemin-Comte : « Nous avons abordé le cas Ben Mussalem. Je m’étais souvent posé la question de savoir comment il avait pu être commandeur de la Légion d’honneur. Je me souviens qu’au sujet d’Ali ben Moussalem, Éric Bellemin-Comte m’a dit : “Vous allez arrêter de nous emmerder avec vos bâtons merdeux !” [23]. »

Big business sécuritaire

Parmi les autres noms cités par la note des policiers aux députés, note dont j’avais révélé le contenu dans La Croix, celui de Bernard Squaricini [24] symbolise, pour Aleph, le mélange des genres, depuis 2008 surtout, entre la police de renseignement et l’affairisme, un mélange qui fut et reste particulièrement préjudiciable à la défense sans entrave de la sécurité publique. « Cette dérive a malheureusement entraîné beaucoup d’autres cadres de la police », regrette le spécialiste, qui relève que, au cours du premier semestre 2013, trois hauts fonctionnaires corses du renseignement et de la police, « choyés sous Nicolas Sarkozy », ont rejoint le secteur privé de la sécurité des groupes et patrons du CAC 40. Tous trois sont membres d’un même cercle corse qui se réunit chaque mois.

Ainsi, Ange Mancini, jusqu’alors coordinateur du renseignement à l’Élysée, a pris sa retraite en juin 2013, mais est aussitôt devenu conseiller pour les questions de sécurité de Vincent Bolloré, président du groupe qui porte son nom [25]. Avant lui, une vingtaine de hauts fonctionnaires de police d’origine corse étaient déjà passés des services de l’État à la sécurité privée. Ensemble ils constituaient un « club des Corses », qui se réunissait une fois par mois, pour dîner, tout au long de la présidence de Nicolas Sarkozy, et qui continue de se rassembler régulièrement. Parmi eux : Bernard Squaricini, bien sûr, mais aussi Jean-Louis Fiamenghi, qui a commandé le RAID (de 2004 à 2007), comme son créateur Ange Mancini (1985 à 1990), avant d’assurer, depuis octobre 2012, la direction de la sécurité de Veolia.

Pionnier de la conversion dans le privé et, lui aussi, pilier du « club des Corses », l’ex-commissaire divisionnaire Charles Pellegrini dirigea l’Office central pour la répression du banditisme (OCRB), en 1981 et 1982. Dès 1990, il fondait sa société de sécurité et d’intelligence économique, CP Conseils, laquelle s’est beaucoup développée dans la sécurité aérienne. En 2013, il devient le conseiller d’un autre fidèle des dîners corses, Pierre-Antoine Lorenzi, qui travaillait à la direction de la stratégie de la DGSE avant de fonder en 2007 sa propre société de sécurité, Amarante International [26], laquelle a connu un développement fulgurant [27].

Selon la lettre numérique confidentielle « Intelligence online » du 12 juin 2013, tous ces anciens hauts fonctionnaires d’origine corse « travaillent peu ou prou pour les mêmes clients ». Elle précise : « Ainsi, LVMH compte parmi ses consultants Charles Pellegrini et Bernard Squaricini, et fait protéger sa direction par Management & Private Protection, la société de Jean-François Rosso, neveu de Charles Pellegrini. » Ces affaires intelligemment partagées sont visiblement portées par une croissance mondiale exponentielle du secteur très peu contrôlé de la sécurité et du renseignement privés [28].

Ainsi, fin octobre 2015, l’ex-patron de la DCRI Bernard Squaricini créait une nouvelle société de conseil d’affaires, Trama Conseil, qui vient s’ajouter à Kyrnos Conseil, alors qu’il dirige également la branche européenne d’Arcanum Global, une tentaculaire et très conservatrice société internationale de renseignement stratégique et de sécurité [29], agence dont la puissance est telle que l’on s’étonne qu’elle n’ait pas su avertir à temps son associé parisien, à l’automne 2015, de la préparation d’attentats d’une ampleur inédite.

En 2007, dans La Stratégie du choc, une enquête phénoménale, la journaliste canadienne Naomi Klein affirmait que, depuis 2001, l’émergence spectaculaire de l’industrie de la sécurité intérieure était un effet des attentats du 11 Septembre, et même un effet « attendu » par le « capitalisme du désastre » : « Quand arrive le désastre tant attendu, ils savent que leur heure est enfin venue. Pendant trois décennies, [Milton] Friedman et ses disciples exploitèrent de façon méthodique les chocs subis par d’autres pays. À partir de la chute des tours jumelles, l’idéologie née dans certaines universités américaines et nourrie par les grandes institutions de Washington eut enfin l’occasion de rentrer au bercail. L’administration Bush profita de la peur suscitée par les attentats non seulement pour lancer sans délai la “guerre contre le terrorisme”, mais aussi pour faire de cette dernière une entreprise presque entièrement à but lucratif, une nouvelle industrie florissante qui insuffla un dynamisme renouvelé à une économie chancelante. C’est ce qu’il convient d’appeler le “complexe du capitalisme du désastre”, entité tentaculaire beaucoup plus vaste que le complexe militaro-industriel contre lequel Dwight Eisenhower avait mis les Américains en garde à la fin de sa présidence [30]… »

Barbouzeries actuelles

Est-ce la puissance de ses nouvelles bases arrière privées et internationales qui encouragèrent Bernard Squaricini à commenter les attentats du vendredi 13 novembre, dans le journal d’extrême droite Valeurs actuelles [31] ? « Conscients de ces erreurs politiques et diplomatiques [de François Hollande et de Manuel Valls], les islamistes de Daech ont commis un attentat remarquable » [sic], n’hésite-t-il pas à dire, après avoir affirmé que Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, avait refusé de recevoir, par son intermédiaire, « la liste de Français combattant en Syrie » établie par les services de Bachar al-Assad.

Pour mémoire, le 3 février 2015, Yves de Kerdrel, directeur de Valeurs Actuelles, a été condamné à 2 000 € d’amendes pour provocation à la haine raciale, à la suite d’une plainte déposée par plusieurs associations en raison de la reproduction, en couverture du même numéro du 22 décembre 2013 de l’hebdomadaire, d’une Marianne voilée rehaussée du titre : « Naturalisés. L’invasion qu’on cache ». Et, le 5 mars 2015, le même directeur de Valeurs Actuelles a été condamné à 3 000 € d’amendes pour provocation à la discrimination, à la haine et à la violence envers les Roms et diffamation, à la suite de la publication, le 22 août 2013, d’un dossier intitulé « Roms : l’overdose ». Yves de Kerdrel et la société Valmonde, éditrice du magazine, ont également été condamnés à verser solidairement 2 000 euros de dommages et intérêts à la Licra et 1 000 euros à l’association La Voix des Roms. Ces condamnations ont été confirmées, sur le fond, en appel.

Enfin, le magazine a été impliqué dans une opération peu reluisante et parfaitement significative. En octobre 2014, il publiait un article qui détaillait les rendez-vous professionnels de deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme. La direction du quotidien annonçait aussitôt qu’elle allait demander l’ouverture d’une « enquête pour espionnage et déposer une plainte pour diffamation et injure », tandis que les rédactions de quatorze grands médias français publiaient un communiqué commun dénonçant une « atteinte grave au secret des sources ». L’auteur de l’article de Valeurs actuelles n’était autre que Louis de Raguenel, militant UMP, ancien responsable de la communication numérique de Claude Guéant au ministère de l’Intérieur en 2011 et 2012, ancien du groupe « nouvelles technologies et veille » au cabinet du directeur général de la police nationale de 2012 jusqu’à mars 2013. C’est également Louis de Raguenel qui fut l’intervieweur de Bernard Squaricini dans le fameux entretien publié par l’hebdomadaire à la suite des attentats du 13 novembre 2015[32].

 


[1] Décision n° 2011-192 QPC du 10 novembre 2011. Le Conseil constitutionnel avait été saisi le 6 septembre précédent par la Cour de Cassation au nom des familles des victimes de l’attentat de Karachi.

[2] Le 8 mai 2002 un attentat-suicide tue 14 personnes, dont 11 employés français de la Direction des constructions navales (DCN), à Karachi. Jusqu’en juin 2009, l’attentat fut attribué à Al-Qaida, notamment par l’ex-juge Bruguière chargé de l’enquête de 2002 à 2007. Depuis, les juges du pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris, Marc Trévidic et Yves Jannier, privilégient l’hypothèse de représailles à l’encontre de la France, pour des motifs financiers ou stratégiques encore obscurs.

[3] « “K” comme Das Kapital, le maître-livre de Marx, plaisantent entre eux les officiers de la DCRI », me raconte Aleph.

[4] Le 17 septembre 2009, le décret n°2009-1122 institue un Délégué interministériel à l’intelligence économique auprès du Secrétaire général du ministère de l’Economie, Dominique Lamiot. Ses orientations de travail sont supervisées le Comité directeur de l’intelligence économique (CDIE), lequel est rattaché à la Présidence de la République. Le CDIE est présidé par Claude Guéant.

[5] Le 16 mai 2007, Nicolas Sarkozy l’a nommé secrétaire général de la présidence de la République. Son pouvoir exorbitant lui vaut les surnoms de « cardinal », « Premier ministre bis » ou « vice-président ». Il est ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration depuis le 27 février 2011.

[6] Fichier « Centralisation du renseignement intérieur pour la sécurité du territoire et des intérêts nationaux », classé « secret défense », qui  rassemble les données personnelles sur les personnes fichées, mais aussi sur leurs proches et leurs relations. Cristina n’est pas soumis au contrôle de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).

[7] Cette policière intègre a connu une mutation de précaution, de Lille à Limoges, au début de la décennie, alors qu’elle enquêtait sur le corrupteur Roger Dupré, puis elle eut à connaître le dossier Clearstream. Aleph décrit cette commissaire de police comme étant désormais « cassée, complexée, éteinte »…

[8] David T. fut nommé directeur-adjoint de la direction départementale du renseignement intérieur des Alpes-Maritimes (siège au 1, ave du Maréchal-Foch, à Nice), puis passé à Marseille, est resté en relation avec Nicolas F. jusqu’à début avril 2011.

[9] Le 2 décembre 2011, l’Assemblée nationale a voté la prolongation de trois à dix ans du délai de prescription sur les avoirs financiers non déclarés détenus à l’étranger, dans tous les pays, qu’ils soient classés « paradis fiscaux » ou non. Un délai qui reste toujours plus court que ceux pratiqués aux Etats-Unis (20 ans) et au Royaume-Unis (30 ans).

[10]. Le 3 juin 2013, Éric Bellemin-Comte, jusqu’alors commissaire divisionnaire, mis à disposition des services du Premier ministre pour exercer les fonctions de conseiller auprès du coordonnateur national du renseignement à Paris, fut promu contrôleur général des services actifs de la police nationale, par décret du président de la République.

[11]. Ces 600 milliards qui manquent à la France, op. cit., p. 48-58.

[12]. Il restera à l’Élysée, au même poste ultra-sensible, sous la présidence de François Hollande, jusqu’en juin 2013.

[13]. Ces 600 milliards qui manquent à la France, op. cit., p. 45-48.

[14]. Décision n° 2011-192 QPC du 10 novembre 2011. Le Conseil constitutionnel avait été saisi le 6 septembre précédent par la Cour de cassation au nom des familles des victimes de l’attentat de Karachi.

[15].Le 8 mai 2002, un attentat-suicide tua 14 personnes, dont 11 employés français de la Direction des constructions navales (DCN), à Karachi. Jusqu’en juin 2009, l’attentat fut attribué à Al-Qaïda, notamment par l’ex-juge Bruguière chargé de l’enquête de 2002 à 2007. Depuis, les juges du pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris, Marc Trévidic et Yves Jannier, privilégient l’hypothèse de représailles à l’encontre de la France, pour des motifs financiers.

[16]. Entré à la DST en octobre 1991, il y avait pris la tête de la division B3, chargée notamment de surveiller les sociétés d’intelligence économique, en septembre 2001.

[17]. Élisabeth Fleury, « Karachi : un conseiller à l’Élysée au cœur des interrogations », Le Parisien, 13 octobre 2013.

[18]. Le juge Marc Trévidic fut chargé de l’enquête, depuis 2007, jusqu’à son départ contraint du pôle antiterroriste en août 2015. Deux proches de Nicolas Sarkozy, Nicolas Bazire (ex-directeur de campagne électorale d’Édouard Balladur en 1995) et Thierry Gaubert, ont été mis en examen dans ce volet politico-financier de l’affaire Karachi, ainsi que l’ancien ministre UMP Renaud Donnedieu de Vabres et Ziad Takieddine, intermédiaire dans les ventes d’armes, proche de Jean-François Copé et de Brice Hortefeux.

[19]. Journaliste d’investigation hors pair, auteur, entre autres, de Secrètes Affaires, Flammarion, 1999, de Ben Laden. La vérité interdite, Denoël, 2001 (nouv. éd. en coll. « Folio documents », 2002), et de Al-Qaïda vaincra, Flammarion/Privé, 2005.

[20]. Soren Seelow, « Attentat de Karachi : le témoignage qui révèle les mensonges de la DST », Le Monde (lemonde.fr), 13 novembre 2015, et Benoît Collombat, « Ali ben Moussalem : le fantôme de l’affaire Karachi », France Inter, 14 novembre 2014.

[21]. Mémoire du Trésor américain, daté du 4 janvier 2002, signé George B. Wolfe.

[22]. Voir le chapitre 4 de ce livre.

[23]. Révélations de Benoît Collombat, dans « Ali ben Moussalem : le fantôme de l’affaire Karachi », art. cit.

[24]. Haut fonctionnaire de police, ancien commissaire et préfet, il est directeur de la DST, puis directeur central de la DCRI, le renseignement intérieur, du 2 juillet 2008 au 30 mai 2012. En février 2013, il crée sa société de renseignement privé, Kyrnos Conseil (du nom grec de la Corse) et intègre, en juin 2013, le cabinet d’intelligence économique américain Arcanum, leader mondial de l’espionnage industriel, qui a des bureaux à Washington, Londres, Tel-Aviv, Dubaï, Zurich, New York et Hong Kong. Le 17 octobre 2011, alors qu’il est toujours patron de la DCRI, Bernard Squarcini est mis en examen par la juge Sylvia Zimmermann pour « atteinte au secret des correspondances », « collecte illicite de données » et « recel du secret professionnel » (surveillance électronique de journalistes du quotidien Le Monde). En juin 2013, il est renvoyé en correctionnelle. Le 8 avril 2014, il est condamné à 8 000 euros d’amende pour « collecte de données à caractère personnel par un moyen frauduleux, déloyal ou illicite » et ne fait pas appel du jugement. Le commissaire Paul-Antoine Tomi, demi-frère de Michel Tomi (le « parrain des parrains », selon Le Monde du 28 mars 2014), a été recruté et employé à la toute-puissante DCRI par son directeur, Bernard Squarcini (2008-2012). Cf. Olivia Recasens, Didier Hassoux, Christophe Labbé, L’Espion du président. Au cœur de la police politique de Sarkozy, Robert Laffont, 2012, p. 239 et 240.

[25]. En 2013, le groupe Bolloré réalisait 10,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires et employait 55 000 personnes dans le monde. Il opère dans le transport, la logistique, la distribution d’énergie, le papier, l’automobile, la communication et la publicité, les médias et les télécommunications.

[26]. Pierre-Antoine Lorenzi est réputé proche d’Arnaud Montebourg, de Manuel Valls et de Cédric Lewandowski, directeur de cabinet du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian. Ainsi que de Bernard Squarcini.

[27]. Lire Vincent Lamigeon, « Pourquoi ce Français est la bête noire de la DGSE », Challenges, 4 février 2014. En octobre 2015, les parts de Pierre-Antoine Lorenzi dans Amarante (44% du capital) ont été cédées au groupe SERIS qui se définit dès lors comme « leader français sur le marché mondial de la sécurité ».

[28]. Cf. Marina Robin, Bénédicte Mordier, division Services, INSEE : « La sécurité, un secteur en pleine expansion » (INSEE Première, n° 1432, janvier 2013). On y lit : « Depuis la fin des années 1990, le secteur des enquêtes et de la sécurité est en forte croissance, du fait notamment du dynamisme de grands groupes. De 1998 à 2010, le chiffre d’affaires du secteur progresse fortement : + 5,5 % par an en volume, contre + 3,4 % pour l’ensemble des services marchands, et atteint près de 8 milliards d’euros en 2010. Même la crise de 2009 a peu ralenti l’activité. » L’instauration, en décembre 2011, du Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), entré en vigueur le 1er janvier 2012, illustre la place significative acquise par le secteur : cette instance, placée sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, est présidée par Alain Bauer. À noter encore qu’avec près de 64 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel, le marché de la sécurité privée américain est l’un des plus importants au monde. Avec une croissance de près de 5% par an dans les prochaines années, ce marché devrait approcher les 64 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2016.

[29]. Son siège social est à Zurich. Cette multinationale de l’espionnage privé est une filiale du groupe d’investissement américain RJI Capital Holding, fondé par Ron Wahib, un Américain originaire du Bangladesh. Elle emploie, entre autres, l’ancien chef du Mossad Meir Dagan et l’ancien général américain Joseph B. DiBartolomeo, spécialiste de très haut niveau des « opérations spéciales » qu’Arcanum présente ainsi : « Vice-président des opérations spéciales et de la guerre irrégulière à Arcanum. Dans ce rôle, il conseille les clients d’Arcanum sur les questions stratégiques, y compris sur les questions liées à la lutte contre le terrorisme et contre les insurrections, à la sécurité militaire, à la planification et au développement militaire, au développement de la doctrine militaire, à la formation aux opérations spéciales, à la sécurité des frontières. La richesse des connaissances et de l’expérience qu’il apporte à ce poste provient de sa carrière distinguée dans l’armée. Avant de se joindre à Arcanum, il a servi comme commandant en chef adjoint des forces spéciales de l’armée américaine. »

[30]. Naomi Klein, La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Actes Sud, 2008 (titre original : The Shock Doctrine. The Rise of Disaster Capitalism), p. 23.

[31]. Valeurs actuelles, n° 4121, 19-25 novembre 2015, p. 43 et 44.

[32] Bernard Squarcini : « Nous sommes entrés dans la terreur de masse », Valeurs actuelles, n° 4121, 19-25 novembre 2015, p. 43 et 44.

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  • 30/09/2016 16:45
  • Par DORIS

Félicitations. Mais ensuite, comment dormir la nuit:)