Résistance ! / la revue de presse

"Dans une livre sous forme à la fois d’enquête journalistique et de réflexion théorique, Antoine Peillon appelle à la “résistance” dans une République crépusculaire. Une colère sincère et étayée, nourrie de nombreuses lectures, qui invite à une nécessaire conversion intellectuelle et morale..."

liberation1944
"Contre le culte de l’argent, la concurrence et la démoralisation", Antoine Peillon appelle à résister

04/03/2016 | 10h38

Dans une livre sous forme à la fois d’enquête journalistique et de réflexion théorique, Antoine Peillon appelle à la “résistance” dans une République crépusculaire. Une colère sincère et étayée, nourrie de nombreuses lectures, qui invite à une nécessaire conversion intellectuelle et morale.

Parce qu’il est tellement chargé symboliquement, tellement ancré dans les pratiques politiques depuis des siècles, le mot “résistance” invite à une certaine prudence dans l’usage qu’on en fait. Qu’est-ce qu’être en résistance aujourd’hui ? Contre quoi, contre qui, avec qui, pour quoi ? Tel le mot “indignation”, réactivé avec succès en 2010 par Stéphane Hessel, le mot “résistance” bute forcément sur le risque d’un abus de langage. Et pourtant, nous l’avons tous à la bouche, comme l’eau et la salive qui signifient le surgissement d’une envie d’en découdre. “Résistance” : le journaliste et essayiste Antoine Peillon assume le goût du mot et revendique son appel, dans son nouveau livre éponyme, qui rassemble tous les motifs d’une insurrection des consciences en ce début d’année 2016.

Tout le monde devrait, aujourd’hui, résister”

Grand reporter à La Croix, auteur de Ces 600 milliards qui manquent à la France en 2012 et de Corruption en 2014, Antoine Peillon s’est spécialisé dans les enquêtes sur l’exil fiscal et sur les pratiques dévoyées d’une République gangrenée par les conflits d’intérêt et les petits arrangements avec la morale civique. Dans ce troisième livre, il prolonge ce diagnostic inquiet des mœurs politiques et économiques devant lesquelles un sursaut républicain s’impose, ou plus radicalement encore, un “esprit de résistance”.

Dès le début de son constat étayé d’un pays qui marche sur la tête (populisme, dictature du marché…), Peillon rappelle les mots d’Edgar Morin définissant le double cadre de la résistance contemporaine : “Aujourd’hui, contre quoi faut-il résister ? Il faut résister contre deux barbaries. Une barbarie que nous connaissons tous, qui se manifeste par les attentats, par les fanatismes les plus divers. Et l’autre barbarie, qui est froide, glacée, qui est la barbarie du calcul, du fric et de l’intérêt. Dans le fond, face à ces deux barbaries, tout le monde devrait, aujourd’hui, résister”.

Fixer “un cap à la Résistance actuelle”

Ce qu’il faut défendre aujourd’hui, ce sont des zones, comme on parle de “zones à défendre” (ZAD). Des zones que, déjà, les Résistants français de la seconde guerre avaient circonscrites dans leur fameux programme du Conseil National de la Résistance publié en mars 1944 sous le titre“Les jours heureux” : accueil des étrangers, progrès social, solidarité économique, démocratie, non-violence, écologie. “Les lignes de fond de l’idéal et de l’action du Résistant perpétuel étaient clairement tracées afin d’orienter les citoyens d’aujourd’hui”, estime Antoine Peillon.

L’auteur se souvient fidèlement de ces lignes politiques tout en les reformulant à la mesure de notre époque. Ce qu’il dessine, c’est “un cap à la Résistance actuelle à la mondialisation de la guerre civile, au totalitarisme financier et néolibéral, à la destruction de la nature et à la domination impériale et inhumaine des peuples”. Ce qu’il défend avec ses pairs, ce sont “la liberté personnelle, refondée par l’individuation ou la subjectivation, la responsabilité fraternelle vis-à-vis de tous les êtres humains, sans discrimination d’origine, la sauvegarde de la planète entrée dans l’âge de l’anthropocène…”

L’art renouvelé de la résistance intellectuellement armée

Lecteur prolifique de tous les livres récents qui donnent à penser et à se révolter (comme une sorte de synthèse exhaustive d’une masse d’essais stimulants parus depuis une dizaine d’années), mais aussi de livres anciens fondateurs de l’esprit de résistance (Thoreau, Dewey, Arendt, Camus, Ellul…), Antoine Peillon associe à l’étude empirique de dérives navrantes (sur le terrorisme, les échecs du renseignement, le capitalisme financier…) une réflexion plus théorique sur l’art renouvelé de la résistance intellectuellement armée.
Pour lui, résister n’est pas affaire d’héroïsme, “mais bien plus de fidélité à soi-même, de présence à soi, d’obligation vis-à-vis d’un idéal et d’une éthique, souvent reçus en héritage”. La Résistance est une “tradition”, rappelle-t-il. Surtout pas une tradition figée dans des souvenirs stériles, mais une tradition “qui vit dans toutes les dissidences, objections de conscience et désobéissances civiles plus ou moins organisées qui resurgissent dans l’histoire chaque fois que la liberté et la dignité sont trop menacées pour que la vie demeure encore vie humaine”.
Comme l’ont écrit dès le début des années 2000 nombre d’auteurs affligés – Daniel Bensaïd dans son Eloge de la Résistance à l’air du temps, Florence Aubenas et Michel Bensayag, dans Résister, c’est créer… -, Antoine Peillon voudrait “renverser l’insoutenable”, comme l’y invitait en 2012 le sociologue Yves Citton.

Faire émerger l’exigence du commun

En cette époque d’effondrement démocratique, de “politique au crépuscule”, un premier chantier s’impose : réinventer la République. L’une des pistes qu’il propose de suivre pour échapper à la ruine démocratique de nos régimes actuels se trouve dans “la tradition de l’associationnisme civique” : une tradition oubliée qui a constitué l’une des matrices principales de la pensée politique et des sciences sociales du 19e siècle et du premier tiers du 20e en France et aux Etats-Unis. Une évidente résistance civique s’étend en effet aujourd’hui sous différentes formes partout dans le monde, observe-t-il. Cette “commune intelligence”lui semble ainsi le signe rassurant de la sauvegarde possible d’une“délicate essence de la cité”, comme le disait Marcel Mauss.
Cette délicate essence s’incarne aujourd’hui dans la catégorie politique largement réinvestie du “commun”. “En faisant émerger l’exigence du commun, les mouvements de résistance et les insurrections démocratiques ont depuis plus de dix ans accompli un premier pas important dans la formation d’une rationalité alternative”, souligne Peillon, en se référant notamment au travail de Pierre Dardot et Christian Laval. Le commun constitue la nouvelle raison politique qu’il faut substituer à la raison néolibérale. Afin de lutter contre la remontée des nationalismes, les fermetures des frontières, les exaspérations xénophobes, communautaires et fondamentalistes… Toutes ces menaces“nous obligent à affirmer la nécessité première d’un cosmopolitisme renouvelé fondé sur une idée universaliste de l’homme et sur le constat lucide qu’un Nouveau monde est né”. Cette révolution espérée du cosmopolitisme, mais aussi de l’écologie, ne pourra se déployer “qu’à la condition qu’une transition culturelle radicale disqualifie tout à la fois l’idolâtrie de l’argent, le culte de la concurrence et de la croissance, la démoralisation sur fond de nihilisme”.

La résistance comme horizon vital et fatal

Il serait tentant et facile de voir dans ce sombre réquisitoire de son époque et cette invitation à tout changer le signe d’une naïve utopie, dont les êtres cyniques et désenchantés ne cessent de se gausser depuis des années au nom d’un suspect principe de réalité. On peut au contraire lire dans ces pages insurgées et calmes à la fois le symptôme d’un mouvement intellectuel général pour lequel la résistance n’est plus qu’un simple mot ou un seul souvenir, mais un horizon vital et fatal.
Parce qu’il importe pour Antoine Peillon de “promouvoir une conversion intellectuelle, morale et spirituelle qui replace l’individu, ou le sujet, comme acteur de sa propre vie, mais aussi comme gardien et inventeur d’une démocratie et d’un Etat de droit perpétuellement continué, voire recréé”, son livre Résistance ! ne pourra que ranimer la flamme de la révolte, dont les jours heureux portent depuis toujours la promesse. 

Par Jean-Marie Durand

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Le sponsoring du mal

Vendredi, 18 Mars, 2016

L'Humanité

La chronique philo de Cynthia Fleury

Une des causes explicatives de l’engouement pour l’idéologie radicale serait, pour certains, l’attraction, la séduction que celle-ci opère sur les esprits juvéniles, cette chère jeunesse en manque de grandes causes à défendre, en manque d’aventure, en manque de sens. Certes. Certes. Une des causes du déploiement d’une telle idéologie est aussi – bien plus hélas – à chercher dans la puissance économique et financière sur laquelle elle s’appuie. En fait, il est assez rare que seule la vaillance des idées, de la conviction, des valeurs soit derrière la prolifération idéologique. « Follow the money », aurait dit le « mythique » Deep Throat. L’adage est toujours bien efficace.

Antoine Peillon a donc repris les habits jamais délaissés du grand reporter qu’il est pour continuer son œuvre de lanceur d’alerte : il fait paraître Résistance ! (Seuil, 2016), et décrit les circuits du blanchiment d’argent, mais aussi de son noircissement. Alain Chouet, chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, confirme : « Oui, il y a les sponsors idéologiques et financiers du terrorisme. Les pétromonarchies du Golfe, qui essayent par tous les moyens – et en particulier par la diffusion de l’idéologie salafiste – d’empêcher la constitution d’un axe chiite du Liban jusqu’à l’Iran, qui ont un problème de légitimité musulmane, et qui veulent empêcher toute dérive démocratique. L’Arabie saoudite, par exemple, s’emploie depuis trente ans à distiller le message salafiste et wahhabite en Europe, à travers les écoles et des fondations, et le résultat est là aujourd’hui. »

Oui, officiellement et d’ailleurs réellement – c’est là la spécificité de la realpolitik –, l’Arabie saoudite combat Daech. Officieusement, chacun joue l’idiot utile de l’autre. Sans parler des ONG islamiques, fortement soupçonnées, qui sous couvert d’humanitaire financeraient également à tour de bras la radicalisation des esprits : Qatar Charity &Co, Munazzamat al-Da’wa al-Islamiia (organisation d’appel à l’islam), Interpal (Royaume-Uni), Islamic National Bank (Gaza), Palestinian Relief Society (Suisse), Wafa (Pakistan), Rabbit (Pakistan), Afghan Support Committee, al-Taqwa Bank (Bahamas), IHH (Turquie), International Development Fund (Royaume-Uni), Islamic Relief Worldwide (Royaume-Uni), pour ne citer que les principales.

La taqwa (« piété ») a bon dos, et devient l’alibi parfait, via une cascade de virements sur des comptes non déclarés ouverts dans des paradis fiscaux et judiciaires, de quantité d’activités de prolifération sectaire, voire terroristes. La thèse n’est pas nouvelle, la tribune de Kamel Daoud, dans le New York Times (décembre 2015), le dénonçait avec style, alors que les renseignements savent depuis 1979 (au moins) que l’Arabie saoudite est l’un des principaux bailleurs de fonds des mouvements extrémistes sunnites, armés ou non (cf. les historiens Bessis et Harbi).

L’islam est aujourd’hui l’otage de ces pétromonarchies – Arabie saoudite et Qatar en tête – et de « leur stratégie d’incitation à la guerre civile » (Pierre-Jean Luizard).

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« Résistance ! ». Se libérer de la servitude volontaire

Antoine Peillon, considérant que la menace principale était davantage au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses, est partisan d’une révolte civique. Il nous invite à résister pour sortir de cette servitude volontaire de laquelle nous ne nous sommes que rarement libérés.

Antoine Peillon, considérant que la menace principale était davantage au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses, avait clos son « Corruption », paru en 2014, par un chapitre intitulé « pour un révolte civique ». Son nouvel opus, « Résistance ! », pousse l’idée d’une « nouvelle forme d’expression citoyenne » plus loin et la met en scène d’une façon documentée et convaincante, notamment dans un chapitre qu’il appelle « Les désobéissants », altermondialistes, indignés, forums sociaux, réfractaires à l’état d’urgence et à la guerre civile, Zadistes, faucheurs de chaises, etc.
Ce « Résistance ! », qui s’inscrit dans une lignée d’ouvrages récents*, révèle les asservissements, les silences, la corruption d’une époque, qui sont autant d’encouragements pour chaque citoyen à se lever pour faire l’histoire qu’on leur a confisquée.
Car nous en sommes là. Soit les citoyens assistent sans rien faire à la « défragmentation de leur monde** » et à son effondrement, laissent une minorité imposer sa loi à une majorité, soit ils s’insurgent, dans la lignée de ce qui a été tracé à l’orée de ce siècle par les altermondialistes, en prenant « ces pistes suivies par les mouvements de désobéissance civique et de résistance civile ».
Peillon, qui ne prône pas une révolution violente précise : « La résistance n’est pas – elle n’a jamais été – principalement contre. La résistance est aujourd’hui, comme elle l’était dans les années les plus sombres de l’occupation, unanimement pour la révolution, la liberté, l’égalité, la fraternité, le bien-vivre (Buen vivir), la dignité humaine et la durabilité du monde, la république, le bien commun et la démocratie, en bref, pour « les jours heureux ». Ceux de l’appel lancé par la résistance, qu’un vice-président du Medef a dit vouloir déconstruire pièce par pièce.
« Créer, c’est résister. Résister, c’est créer », ont écrit les résistants du CNR. Peillon reprend, avant de poursuivre : « En cette époque d’effondrement démocratique et républicain, de « politique au crépuscule », un premier chantier s‘impose à nous : « Réinventer la république… ressusciter une authentique « constitution morale », ce que l’historien Vincent Duclert présente par ailleurs « comme un contre-pouvoir à la politique institutionnelle ou professionnelle ».
Car vous l’aurez compris, c’est à renverser le matérialisme effréné de notre époque  que Peillon nous convie, avec tous ceux auprès de qui il se sent en compagnie, et nous avec, les Arendt, Camus, Orwell, Ellul, Habermas, Castoriadis, porteurs de philosophies qui rejettent obstinément l’idéologie libérale qui veut que l’être humain ne se résume qu’à un homo aeconomicus », les Tony Judt, dénonçant dans son dernier livre, en 2015, « Contre le vide moral », « l’esprit commercial de notre temps », les Thoreau rédigeant en 1837 « un texte sur l’esprit commercial des temps modernes… dans lequel il appelait expressément à la résistance contre l’affairisme ambiant ».
Comment définir une résistance positive aujourd’hui, lance Peillon ?  Grand reporter à la croix, il s’appuie sur Durkheim qui soutenait qu’il ne peut y avoir de solidarité sociale qui ne se fonde sur une véritable religion de l’Humanité, plus précisément sur un culte voué à la dignité de l’individu ». On pourrait lui chipoter le terme religion, qui n’est pas indispensable. Mais on l’acceptera s’il n’est pas l’occasion de mettre en place une morale de groupe.
L’ouvrage de Peillon fait donc réfléchir, mais il n’est pas qu’un ouvrage d’idées. Il est aussi profondément inscrit dans la réalité, nous entrainant à faire le lien entre la question du terrorisme, de son financement, et donc de la détermination ou non des banques et des Etats à coopérer, de l’efficacité de nos polices et de la destruction du renseignement, du big business sécuritaire, de nos relations avec les pays du Golfe, du rôle des Etats Unis et de leur influence sur notre politique extérieure, d’un Parlement godillot, de l’urgence climatique, de la pauvreté et de l’instabilité sociale, de la haine des causes du premier ministre. En gros tout ce qui nous mène du mensonge à la violence.
Peillon conclut son chapitre dans ces termes à méditer : « Il se pourrait bien que soit venu le temps de la rébellion et de la révolte. Celles-ci prendront la forme de la guerre civile annoncée, ou plutôt de la résistance espérée par beaucoup ? A cette question cruciale, il faut répondre par un clair appel à la résistance. « Résistance ! » est plus que jamais à l’ordre du jour.
« Résistance ! » Un livre indispensable pour nous aider « A dire non », pour reprendre le titre d’un livre d’Edwy Plenel, qui, tout comme Antoine Peillon, mais aussi Michel Onfray dans « Le miroir aux alouettes » qui vient de sortir, fait de La Boétie le premier rebelle contre la sujétion, par son invitation à sortir de la servitude volontaire. « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libre » écrivait La Boétie, jeune homme de 18 ans.
Qu’attendons-nous ?

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Enquête

La réalité est connue, mais le constat, nourri de chiffres, de réflexions et de documents inédits, n'en est pas moins implacable. Antoine Peillon, journaliste à La Croix, nous met sous les yeux la mise à sac politique, économique et morale de la République par une caste mondialisée dont les intérêts ont pris le dessus sur l'intérêt général, empêchant tout horizon commun. Violence sociale et corruption prospèrent derrière le paravent opportun du secret défense, du secret des affaires et maintenant de l'« état d'urgence ». Mais une nouvelle résistance s'organise. Ici et là, des initiatives citoyennes spontanées battent le rappel. « Antisystème », mais aux antipodes du populisme nationaliste qui contamine l'Europe. Alternatifs, libertaires, désobéissants, écologistes : ces mouvements multiformes cherchent d'abord à remettre l'homme au cœur du jeu. C'est, somme toute, une question de survie. Comme le rappelle Peillon, « résister n'est pas affaire d'héroïsme, mais bien plus de fidélité à soi-même, de présence à soi, d'obligation vis-à-vis d'un idéal et d'une éthique, souvent reçus en héritage ». Alors, allons z'enfants ?

Olivia Recasens / Le Point, 24 mars 2016

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Résistance !

Là où la très grande majorité d'entre nous cherche ses clés de compréhension du monde sous les lampadaires, Antoine Peillon s'avance loin dans l'obscurité. Et ce qu'il en ramène sur le fonctionnement de notre République n'est pas très joli. Défaillance des services de renseignement censés nous protéger et destruction volontaire du renseignement financier par Nicolas Sarkozy, avance l'auteur. Des relations plus qu'ambiguës de notre pays avec une Arabie Saoudite, acteur important du « noircissement d'argent propre », ou comment faire passer des capitaux légaux vers des opérations criminelles, voire terroristes. Ajoutez la dénonciation des dérives guerrières et sécuritaires de François Hollande et vous comprenez l'appel à la résistance du titre. Des désobéissants, il y en a, détaille Antoine Peillon. Des abstentionnistes aux zadistes en passant par les faucheurs de chaise, mais aussi une longue tradition littéraire, politique et philosophique dont l'auteur retrace les chemins. Une mobilisation non pas essentiellement contre, mais pour la liberté, le bien-vivre et la dignité humaine, la durabilité de la planète et le vivre ensemble. Résiste !

Christian Chavagneux / Alternatives économiques, avril 2016

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LA CROIX / 7 avril 2016 / François Ernenwein

L’almanach des résistances
"Résistance !"
Tout est affaire de regard porté sur le monde. Comment interpréter ses secousses, ses violences, la spirale folle dans laquelle il semble engagé, la fièvre terroriste et guerrière qui le ravage, l’épuisement frénétique de ses ressources, la cupidité organisée qui laisse des millions d’individus, privé de l’indispensable à une survie digne ?
Il y a, pour chacun là où il se trouve, un choix à faire. Se voiler pudiquement la face et passer à autre chose. L’autre logique est d’entamer un travail critique sur tant d’errements, et tenter, en s’appuyant sur de bons auteurs, de montrer que d’autres choix sont possibles.Et de les soutenir.
C’est à tous ceux qui éclairent les dérives du monde d’une lumière critique, et/ou qui passent à l’action (les formes sont diverses) qu’Antoine Peillon, grand reporter à "La Croix", a dédié son dernier livre "Résistance !". Le choix du mot et le point d’exclamation peuvent sembler emphatiques. Où et comment commence-t-elle, cette fameuse résistance ? Qui peut prétendre en être ? N’existerait-il pas une résistance sans héroïsme, plus discrète, plus modeste ? Le combat contre « le mariage pour tous » est-il une forme de résistance ? Dans ce cas, il faut bien admettre que tout ce qui non aux pouvoirs est résistance.
À vrai dire ce livre en prolonge d’autres, sous cette même signature, consacrés à la fraude fiscale ou à la corruption en France (1). C’est peu dire qu’en dressant ces tableaux du vol organisé, Antoine Peillon n’a jamais été démenti. Ni par les faits, ni par les tribunaux. Il faut donc prendre au sérieux le réquisitoire que ce journaliste dresse contre l’abus organisé du « secret défense » , du « secret des affaires », de l’« état d’urgence » qui servent à bien plus que ce pourquoi ils ont été imaginés. En jeu, rien d’autres que nos libertés et la transparence nécessaire, marque des démocraties apaisées…
Une bonne moitié du livre montre à quel point une mauvaise analyse de ce qui fonde le terrorisme a mené les services de renseignement, sur fond d’intense désorganisation, à des impasses. Antoine Peillon n’est assurément pas de ceux qui minorent le danger terroriste – son livre détaillé démontre aussi à quel point il est réel. Mais il conteste, exemples à l’appui, la complaisance d’une partie de l’Occident pour l’Arabie saoudite, une des principales sources de financement. Expliquer cela ne sert évidemment pas excuser. Mais à mieux comprendre ce qui se passe.
Barbarie du terrorisme et barbarie de l’intérêt qui détruisent les hommes se répondent comme l’avaient déjà expliqué Edgar Morin et beaucoup d’autres, portés par les traditions spirituelles ou par une haute idée de la République. Antoine Peillon parcourt alors la pensée et les propositions de ceux qui cherchent à « réinventer » le monde ou la République. Le catalogue s’élargit à ceux qui, ici ou là, à coups de « résistance civique », s’organisent contre les violences si justement dénoncées. Ces prises de conscience successives ont en effet ouvert un vaste front.
Mais l’admiration pour ces élans laisse encore de côté la question centrale posée à toute résistance : son unité, sa capacité à construire une alternative non-violente et un débouché politique. Un autre livre sans doute, pas simple non plus à écrire.

1. "Ces 600 milliards qui manquent à la France" (2012) et "Corruption" (2014)

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Résister : de l'exercice spirituel à l'engagement sociétal

Présentée par Stéphanie Gallet / RCF, lundi 21 mars 2016

Depuis dimanche 20 mars, le printemps est là. Synonyme de naissances et de renaissances, il éveille en chacun un esprit de résistance. On a toutes les raisons de se trouver englué dans la trivialité du quotidien mais non pas de bonnes raisons. Et il a tout lieu de blâmer la seule recherche de son propre confort ou l'unique obsession de la réussite. Résister, pour Hannah Arendt, c'est d'abord précisément sortir de la quotidienneté, comme le rappelle Jean Merckaert: "c'est d'abord réfléchir à son action, son engagement, l'état de la société." L'esprit de résistance va dans le sens de l'engagement et de la fraternité.

"Résister c'est se tenir debout avec d'autres." Jean Merckaert

Mais à quoi résister en 2016 ? "Dans notre pays les violences sont en train d'atteindre des niveaux insupportables vis à vis de certaines personnes, notamment les immigrés, les réfugiés", pour Antoine Peillon. Violence donc, mais aussi individualisme, pouvoir de l'argent, obsession sécuritaire, paresse intellectuelle... Les raisons de s'indigner na manquent pas.
Le consumérisme aussi, qui menace "la planète et le pacte social", pour Jean Merckaert. Mais protester ne suffit pas, il faut faire des propositions. Considérant ainsi la publicité comme "un mal social" et "une violence" à l'égard de ceux qui n'ont pas accès aux richesses, le directeur de la
revue Projet propose de taxer la publicité "au profit de la production d'information d'intérêt général".

"La résistance c'est d'abord un exercice spirituel, c'est choisir la vie." Antoine Peillon

Résister c'est aussi vouloir comprendre le monde et aiguiser son esprit critique. Pour le journaliste Antoine Peillon, "la recherche et l'analyse des faits" sont "vitaux pour la démocratie et toute société humaine qui ne veux pas basculer dans la barbarie". Lui qui dit avoir grandi dans l'admiration des combattants de la Résistance, durant la Seconde guerre mondiale, entend rappeler que ces mêmes Résistants avaient en horreur la violence.

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Lecture d'Alain Houziaux / LibreSens, avril 2016, bulletin du Centre protestant d’études et de documentation (CPED)

            Les livres d’Antoine Peillon, journaliste d’investigation à La Croix, sont vraiment passionnant et documentés ; de plus, ils incitent au courage. A. P. a publié il y a deux ans Corruption en montrant comment ce fléau gagnait la France au plus haut niveau. Il fait paraître aujourd’hui Résistance ! qui traite des accointances liant deux barbaries, celle du terrorisme de Daech et celle du fric.

            Tout au long de l’ouvrage, on en apprend de bien belles :

           Le terrorisme djihadiste est l’expression d’une revanche contre la richesse de l’Occident et contre ses actions militaires qui tuent en Irak de nombreux civils. De plus, il est aussi favorisé par les désastres écologiques dus au changement climatique.  Ainsi, la sécheresse qui a affecté la Syrie en 2006-2010 a été, déjà à cette époque, à l’origine du déplacement d’un million d’habitants ; elle a été un facteur de déstabilisation du pays qui a suscité guerre civile

           L’islamisme radical et le terrorisme sont financés à partir de l’Arabie Saoudite et du Qatar ; et la France entretient avec ces deux puissances un commerce prospère, en particulier dans le domaine de l’armement. Ainsi, le terrorisme sur le sol français est financé indirectement par le versement, par la France, de « commissions » à ces états lors de la vente de centrales nucléaires et d’armements servant à bombarder les populations civiles et les trésors architecturaux du Yémen. Comme le dit un général français : « On adore les fondamentalistes religieux s’ils sont libéraux économiquement ».

           En décembre 2011, les fonctionnaires de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur ont détruit sur ordre venu d’en haut, les informations qu’ils avaient collectées sur l’évasion fiscale, l’affaire Karachi et autres secrets et méfaits financiers, et ce afin qu’elles ne tombent pas entre les mains de la Justice et que de très hauts fonctionnaires de l’Elysée et de divers ministères ne soient pas inquiétés.

           En France, la quantité d’armes à feu (10 millions) détenue par des particuliers s’est notablement accrue, alors que le nombre de chasseurs diminue inexorablement depuis 1970.

            Dans le dernier tiers de son ouvrage, A.P. dresse un inventaire très complet des actions de résistance vis-à-vis de l’empire de l’argent et des banques (HSBC, BNP Paribas). Il rappelle la place de l’éthique de la non-violence ; il revient sur les formes d’insoumission qui sont apparues lors de la guerre 39-45 et cite des textes et des faits peu connus, entre autres le financement de l’accueil des réfugiés juifs du Chambon sur Lignon par les Quakers, le Mouvement International pour la Réconciliation et les Eglises protestantes américaines. Il fait confiance à tous les lanceurs d’alerte et à tous les indignés qui, chacun à leur manière, sont des créateurs de démocratie, de convivialisme et de décroissance. Chacun d’entre nous peut et doit être un petit Hans qui, par la force de son doigt, peut « résister », c’est-à-dire empêcher l’effondrement de la digue qui s’oppose aux forces immenses de la barbarie sous toutes ses formes. Et ce sera efficace, dit-il, parce qu’il y a de par le monde des millions de petits Hans.

            Comme le disait déjà Saint Augustin, l’espérance a engendré deux beaux enfants : la colère devant les injustices et le courage de s’y attaquer.

Alain Houziaux / LibreSens, avril 2016, bulletin du Centre protestant d’études et de documentation (CPED)

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Résistance !

Société |  Antoine Peillon |  Seuil, 2016, 318 p., 19 € Par Vivien d’Andrésy | PROJET, 7 juillet 2016

 

 

Antoine Peillon, grand reporter à La Croix, est connu pour son ouvrage dédié à l’évasion fiscale, Ces 600 milliards qui manquent à la France (Seuil, 2012). Dans Résistance !, il nous confronte à ce paradoxe où, à l’heure de la surveillance de masse, une grande opacité règne en France dans le domaine du renseignement financier. Si cette opacité organisée a ainsi pu masquer d’éventuelles irrégularités dans le financement de la vie politique, elle a indirectement empêché certains services compétents de traquer le financement du terrorisme. Pourtant, de nombreuses structures proches de la mouvance des Frères musulmans et du salafisme se développent en France depuis vingt ans, distillent la propagande djihadiste au cœur des banlieues et sont financées par de riches individus, voire directement par des États du Moyen-Orient, ceux-là même avec lesquels les gouvernements français successifs font commerce, pour soutenir la croissance bien sûr !

Selon Antoine Peillon, c’est aussi dans un but « commercial » que les États victimes du terrorisme, des États-Unis à la France, utilisent la terminologie infondée de la guerre, qui alimente le cercle vicieux de la violence et de la guerre civile. Il reprend ici la thèse de Naomi Klein selon laquelle ces États et les lobbies qui leur sont proches organisent un « complexe du désastre », permettant à certains de s’enrichir par le business sécuritaire et à d’autres de contrôler toute opposition politique grâce à la mise en place brutale d’un contrôle, voire d’une dictature qui ne dit pas son nom : l’état d’urgence permanent.

C’est ainsi que, en France, pays des droits de l’homme, des militants écologistes ont été assignés à résidence pendant la Cop21, des parlementaires ont tenté de réintroduire la censure de la presse, l’on a étendu les pouvoirs de la police de manière drastique et renforcé la surveillance généralisée des citoyens. On voit ainsi l’avènement du « Security State », dénoncé par Giorgio Agamben, dans lequel aucune expression politique n’est possible, la négation même de la démocratie.

Analysant la montée de la violence dans notre société globalisée, qui s’expliquera par l’accroissement des inégalités et des formes d’exclusion, Antoine Peillon reprend les arguments de Jacques Généreux selon lesquels les dérives sécuritaires des démocraties s’autoalimentent dans une spirale de mensonges et de violences, intérieures et extérieures. Cette logique mortifère risque de déboucher sur une guerre civile mondialisée, prédite par Hannah Arendt et Carl Schmitt, qui verrait l’Orient prendre sa revanche, dans une forme terroriste, contre l’Occident.

Face à cette sombre prédiction, Antoine Peillon appelle à la résistance. Historiquement inspirées par des convictions philosophiques ou religieuses (Calvin, Thoreau), les pratiques de désobéissance civile prennent aujourd’hui un tour politique. Leurs auteurs seront, selon le journaliste, les héritiers directs de la Résistance, à condition de proposer des solutions alternatives à grande échelle, sans repli sur soi, au nom de l’humanité tout entière. C’est ainsi tout un programme politique général qu’A. Peillon nous propose à la fin de son ouvrage. Il appelle tout d’abord, au niveau national, à revenir au sens historique de la République comme « autogouvernement des citoyens associés ». Au niveau mondial, un cosmopolitisme rénové est à organiser dans ce village global qu’est la planète, en mettant au cœur de l’action publique l’écologie, la justice sociale, le « buen vivir ». Mais ces bouleversements politiques ne sauraient advenir sans une révolution des imaginaires. A. Peillon évoque ainsi une nécessaire transition culturelle et morale qui disqualifie le culte de l’argent, de la croissance et de la concurrence. Ce faisant, il jette les bases d’une nouvelle anthropologie humaniste, celle du citoyen engagé, moteur de changement, résistant, « irremplaçable » (Cynthia Fleury), aux antipodes de l’homo œconomicus, consommateur sans âme ni identité, que certains souhaitent produire à la chaîne. Nourri de nombreuses références historiques, Antoine Peillon veut ainsi éclairer l’actualité et l’avenir ! Parce que « résister, c’est créer », il ouvre ainsi des perspectives d’espérance.

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