L'effet et les fées de Mai

En interrogeant des témoins de la soirée nanterroise du 22 mars 1968, qui figurent sur la photographie de Gérard-Aimé choisie par Mediapart pour évoquer l'effervescence de ce printemps désormais quadragénaire, une concomitance et un télescopage riches d'enseignements se font jour. L'occupation de la salle du conseil de l'université fut en effet entreprise alors même qu'avait lieu, dans le grand amphithéâtre du cru, un concert de l'orchestre de Paris que devait diriger son chef, Charles Munch, qui fit défection au dernier moment pour raison médicale. La rencontre de ce mouvement du 22 mars, anti-autoritaire par excellence, et d'une phalange philharmonique où règne la discipline la plus absolue, prend valeur de fable. Dix ans plus tard, dans un film à petit budget pour la télévision, Répétition d'orchestre (Prova d'orchestra), Federico Fellini devait montrer avec une finesse infernale la collision entre l'esprit contestataire de Mai et un chef à l'accent tudesque habitué à mener son monde à la baguette. Le chaos naissant puis déchaîné (avant que ne revienne l'harmonie) au sein des pupitres lors d'une séance sous les voûtes d'une chapelle du XIIe siècle, que scrute le cinéaste italien, s'avérera un jour comme une clef primordiale pour comprendre la seconde moitié du XXe siècle européen.

 

Par ailleurs, dans les propos des vétérans du 22 mars, revient régulièrement la référence aux actes héroïques de la Résistance française durant l'occupation nazie. Cette jeunesse d'alors secouait le vieux monde en s'accaparant ses fondements, comme on tire un tapis sous les pieds de quelque indésirable. Charles de Gaulle fut réprouvé par de turbulents néo-compagnons de la Libération, entièrement pris dans l'ivresse de ce que l'historien Jean-Pierre Azéma appelle le « re-jeu ». Il y eut là, en toute beauté, en toute fraîcheur, comme un acte d'anthropophagie symbolique : les étudiants anarchistes et troskystes se nourrissant du foie de leurs adversaires gaullistes ; incarnant la Résistance pour déboulonner l'incarnation précédente pourtant dûment patentée. Il y eut là comme une cruauté d'ordre biologique, qui eût peut-être permis de filmer Mai 68 tel un documentaire animalier : une troupe d'éléphanteaux poussant de vieux pachydermes à se cacher pour mourir.

 

Enfin le point saillant de ce mouvement du 22 mars touche à l'irruption de la femme, dans la raideur masculine, corsetée, d'une époque directive. Elles ne sont que huit sur la photographie, huit sur vingt-deux, la parité n'est pas atteinte et pourtant : « Regarde, quelque chose a changé, l'air semble plus léger, c'est indéfinissable », comme chantera plus tard Barbara au sujet d'autre chose (mai 1981). En 1968, une double révolution était à l'œuvre, puisqu'elle ne se contentait plus d'embrayer sur de mâles conquêtes mais tentait une féminine promesse. Comme si un doux terreau n'aurait pu mentir, aussi englouti fût-il, celui de ce mois de dévotion à la Vierge Marie s'offrant à la contestation fulgurante, ainsi que le ressentit si bien ce grand chaman que fut Maurice Clavel. Et comme l'avait chanté Apollinaire voilà quatre-vingt-quinze ans, avec une allusion prophétique à Cohn-Bendit (le Rhin !) :

« Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne (...)
Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers. »

(Alcools, 1913)

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