Convergence des rêves – pour une révolution démocratique (4/7)

Et si nous profitions de la réclusion qui nous est inopinément imposée pour repenser les voies d’une émancipation collective ?

Suite de la retranscription d’une conférence donnée en 2121 par l’historien Anastase Tée, à l’occasion du centenaire de la Convergence des rêves.

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D’abord, attardons-nous un moment sur le nom du mouvement suscité par la publication du second manifeste : « Convergence – pour une révolution démocratique », avec comme slogan, nous l’avons vu, « Révolutionnons la démocratie – Démocratisons la révolution ». Ce qu’il faut savoir, c’est que le terme de « convergence » était régulièrement utilisé, au sein des mouvements sociaux, dans l’expression « convergence des luttes », qui désignait l’espoir de voir se réaliser une union de toutes les luttes sociales et écologiques, aussi diverses et hétérogènes qu’elles puissent être, une union qui fasse de toutes ces petites rivières isolées un grand fleuve puissant qu’aucune digue ne pourrait contenir, et dont aucun barrage ne pourrait arrêter le déferlement. Bien sûr, cela restait chaque fois un vœu pieux, une sorte de ritournelle des mouvements sociaux, qui voyaient bien que l’enjeu était de dépasser les luttes particulières pour les fondre dans un engagement commun visant à la transformation intégrale du politique et, par conséquent, de la politique, mais ce désir d’union restait chaque fois lettre morte, confronté qu’il était à la difficulté toujours renouvelée de concilier les divergences et les antagonismes entre les différents intérêts en présence dans le mouvement social.

Eh bien, voilà que le mouvement révolutionnaire qui se lève à présent – mouvement explicitement révolutionnaire, comme on a vu - reprend à son compte ce désir de convergence des luttes, perpétuellement inassouvi, à ceci près que, cette fois-ci, il se dote d’une méthode pour y parvenir. Cette méthode, on peut l’appréhender à la fois du point de vue de l’idée qui anime le mouvement, et du point de vue des conditions matérielles concrètes de sa réalisation.

Commençons par l’idée, dont nous avons déjà parlé : c’est bien sûr celle du « consensus radical ». Or on voit bien le lien qu’il peut y avoir entre les deux notions de « consensus radical » et de « convergence des luttes ». En effet, c’est précisément parce que le « consensus radical » ne revendique aucun contenu qu’il se donne la possibilité d’en accueillir une grande diversité, et de les joindre dans un même et unique mouvement. C’est là toute la force de son minimalisme et de son caractère strictement formel : en ne proposant rien d’autre qu’un processus constituant, on permet non seulement à chaque lutte particulière de s’exprimer dans le cadre de ce processus, de témoigner de ses propres problématiques, mais aussi, on met en place un espace d’échange où vont circuler les différentes problématiques, où elles vont pouvoir chacune jeter leur lumière sur les autres, de sorte qu’une recherche collective de critique et d’articulation de ces différentes problématiques, les unes avec les autres, les unes envers les autres, peut avoir lieu. Ce qui permet, d’une part, de s’enrichir mutuellement, tout en se tenant chaud, si j’ose dire, mais aussi, d’autre part, d’informer le travail de détermination du processus constituant à la lumière de ces différentes problématiques, dans le feu de la convergence des différents intérêts et points de vue – et en dépit des antagonismes qui demeurent.

Or c’est précisément ce qui va se passer sur le terrain. Car si l’on examine maintenant les conditions matérielles de la naissance et de l’évolution du mouvement Convergence des rêves, qu’est-ce qui apparaît ? D’abord, c’est l’éclosion d’une myriade d’assemblées locales – on en compte en février 2021 plus de trois cent cinquante à travers toute la France, y compris dans les territoires d’Outre-mer – assemblées locales qui vont dès le début fonctionner en réseau. Bien sûr, elles ne sont pas toutes aussi actives les unes que les autres, mais dans l’ensemble c’est l’essor d’un prodigieux mouvement citoyen, qui montre une vitalité et un dynamisme exceptionnels. Cette explosion subite rappelle d’ailleurs la naissance du mouvement des gilets jaunes, à au moins une différence près, qui est de taille : c’est que le mouvement Convergence des rêves est extrêmement politisé dès le départ, et même, on l’a vu, explicitement révolutionnaire.

Or que vont-elles faire, ces multiples assemblées locales ? Eh bien, elles vont faire deux choses qui sont à la fois distinctes et complémentaires. D’un côté, elles vont se donner pour tâche d’aller interroger chaque domaine de la vie sociale en s’efforçant de comprendre les différents problèmes qui se posent, les difficultés auxquelles sont confrontés les différents types de collectifs, les différents corps de métier, et elles vont s’efforcer de relater ces problèmes, de les retraduire de la façon la plus claire possible – et tout en respectant au maximum la complexité du réel, à travers notamment les rapports de force qui se posent dans chaque cas particulier ; car il ne s’agit en aucune manière d’évacuer les conflits qui peuvent exister, mais au contraire d’en faire apparaître la logique, de montrer la façon dont ils structurent la réalité actuelle. Interroger le réel, donc, dans chaque compartiment de la vie de la société, mais aussi, ce faisant, demander chaque fois aux acteurs que l’on interroge, comment, au-delà des différentes difficultés qu’ils peuvent éprouver, comment ils pourraient concevoir qu’une révolution démocratique modifierait cet état de choses, ou autrement dit, comment ils imagineraient pouvoir résoudre leurs problèmes dans le cadre d’un processus révolutionnaire.

C’est-à-dire que se joue là une articulation entre l’enquête sociale sur ce qui est, et le travail d’élaboration politique sur ce qui devrait ou pourrait être. On perçoit toute la fécondité potentielle d’un tel ouvrage collectif. Interroger la société à la lumière de la perspective révolutionnaire ; et inversement, d’un autre côté, comme on va voir, préparer la révolution – et en l’occurrence, ici, le processus constituant – à la lumière de la vaste enquête citoyenne en train de se faire.

Alors, il y a au moins trois choses essentielles à souligner pour ce qui est de cette première phase de la révolution démocratique française, parmi un bon nombre dont nous pourrions discuter longtemps – car je puis vous assurer que la littérature est très abondante sur le sujet, ce matériau historique étant particulièrement riche et foisonnant…

La première chose sur laquelle j’aimerais insister, c’est le fonctionnement en réseau. Je vais prendre un exemple, un peu au hasard, celui de la petite ville d’Uzès, dans le Gard. Dans cette petite ville, il y a une assemblée, la troisième du département après celle de Nîmes et celle d’Alès. Cependant, vu la taille de cette assemblée locale – on lit dans les comptes-rendus des réunions plénières qu’il y a en général entre cinquante et cent participants – il est évident que son activité ne va pas être la même que celle des assemblées des grandes métropoles comme Montpellier ou Toulouse, ou des assemblées qu’on trouve en région parisienne. On ne va pas avoir dans ce cas une cinquantaine de commissions qui font chacune du travail de terrain, auditionnent des témoins, rédigent des documents, etc. Non, à Uzès, plutôt que de produire eux-mêmes un travail aussi titanesque, les participants vont privilégier la reprise, la relecture, la confrontation des documents thématiques rédigés par d’autres assemblées. Car ces documents sont créés comme des outils collaboratifs, des « wiki », c’est-à-dire des documents qui comportent en eux-mêmes les différentes strates de texte correspondant à chaque phase de leur élaboration, et où peuvent être consignés les désaccords, les controverses, les avis marginaux, etc. – documents évolutifs, absolument passionnants pour l’historien que je suis, dans le sens où ils assument ouvertement, au présent de leur écriture, une fonction d’archivage selon laquelle chaque prise de position, chaque idée est censée laisser une trace, et une trace féconde, qui doit rendre possible une germination, une articulation avec d’autres idées, etc.

Que font donc nos révolutionnaires en herbe de la petite ville d’Uzès ? Eh bien, avant tout, ils lisent les documents produits par d’autres assemblées, ils les trient, les confrontent entre eux, les critiquent, et les reformulent, c’est-à-dire qu’ils s’efforcent à chaque fois, pour chaque sujet, de faire apparaître en toute clarté les différentes problématiques et les différents points de vue. Cercle de lecture, en quelque sorte, dont on trouve de très nombreux exemples un peu partout sur le territoire, et aussi lieu de débat, car bien entendu cet exercice de reprise ne les empêche pas de prendre eux-mêmes position, ou de faire intervenir des témoins. Au contraire, ils sont d’autant plus pertinents dans leur sollicitation des acteurs dont ils entendent recueillir le témoignage, qu’ils ont préalablement fait un travail de synthèse des documents déjà rédigés sur le sujet par d’autres assemblées, plus avancées ou actives que la leur. Voilà donc ce que je voulais vous faire apercevoir : c’est qu’au sein de cet immense chantier collectif d’enquête sociale et de problématisation proprement politique, chantier collectif qui a lieu dans de nombreuses assemblées citoyennes à travers toute la France, au sein de ce chantier il y a toujours aussi un travail continu, en temps réel, d’ « archéologie de la pensée », qui permet d’interroger sans cesse ce qui est en train de s’élaborer, de le clarifier, de souligner les points d’accord ou de désaccord, c’est-à-dire, au fond, de construire ensemble une architecture idéologique commune à partir de l’expérience de ce vaste chaudron révolutionnaire qui est en train de se réchauffer.

Ensuite, la deuxième dimension sur laquelle je veux mettre l’accent, c’est celle de la mixité sociale du mouvement, ainsi d’ailleurs que son caractère intergénérationnel. Dès le départ, on peut faire le constat de la diversité sociologique des assemblées locales : il y a là à la fois des étudiants, des retraités, des actifs du secteur public et aussi du secteur privé, des artisans, des artistes, des membres des professions libérales, des chômeurs, des précaires, etc. Or on peut donner au moins deux raisons qui expliquent que cette diversité se soit non seulement maintenue, mais se soit même accrue au fil du temps et tout au long de l’activité du mouvement. La première, c’est que le Collectif Spartakus avait préalablement posé un certain nombre de garde-fous pour lutter contre cette fâcheuse habitude des mouvements sociaux à laisser les « professionnels du militantisme », si j’ose dire, prendre les rênes de la direction, pour ne plus les lâcher. En s’appuyant notamment sur les travaux du psychiatre Jean Oury, un des fondateurs du courant de la « psychothérapie institutionnelle » dans la seconde moitié du XXème siècle, ils analysaient, pour tenter de la déjouer, la tendance « paranoïaque » des organisations militantes, qui ont souvent tendance à favoriser leur propre perspective, et leurs propres intérêts, au détriment de la collaboration avec les autres dans le cadre du mouvement social. Tirer la couverture à soi, s’empresser de prendre les places, tout faire pour les garder, cela au besoin en discréditant les autres de façon déloyale et malhonnête, autant de travers à éviter pour que la mobilisation puisse produire du neuf, et intégrer justement de nombreuses personnes a priori exclues de ce genre de dynamique. Or, outre le fait de prévenir cette tendance par l’analyse et le discours, le principal garde-fou était certainement qu’en fait de « places » à prendre, il n’y en avait tout simplement pas, la responsabilité des commissions étant à la fois tournante et collective, et le droit de regard et à la transparence sur la construction de l’architecture étant reconnu à toutes et à tous, sans aucune restriction – mais je reviendrai là-dessus tout à l’heure. Quant à la deuxième raison qui explique le maintien de cette diversité sociale du mouvement Convergence, elle tient naturellement à la vaste enquête sociale qui se trouve au cœur de son activité, et suivant laquelle il s’agissait de considérer les différentes fractions de la société, les unes après les autres, et d’abord bien sûr en interrogeant les principaux concernés. Voilà pourquoi la jonction tant désirée a pu finir par se produire avec les classes populaires ghettoïsées des « quartiers », comme on disait, populations majoritairement d’origine étrangère, issues en grande partie de la décolonisation, populations reléguées aux marges de la communauté politique et dont on répétait à l’envi, sans jamais toutefois y parvenir, qu’il était impératif de les intégrer dans les mouvements sociaux. Ici encore, la convergence a bel et bien fonctionné ! Pas tout de suite, bien sûr, mais petit à petit – et surtout, comme nous verrons, au cours de la deuxième phase de la révolution – mais ça a commencé dès le début du mouvement, parce qu’on a simplement pris la peine de s’adresser à ces populations délaissées, qu’on leur a pour une fois demandé de s’exprimer, et cela non seulement sur leurs difficultés, mais aussi sur la façon dont ces difficultés pourraient trouver à se résoudre dans le cadre d’un mouvement démocratique et révolutionnaire. Plutôt que de parler à leur place, on les a laissé parler, et on les a aussi encouragé à créer, à imaginer : « Quels sont vos rêves, leur a-t-on demandé, et voyons comme ils peuvent se joindre aux nôtres… » : vaste et beau programme, n’est-ce pas ?, mais qui n’a été rendu possible, comme on a vu, que par cette absence de programme a priori qui constituait un creuset de mobilisation et de convergence, ce fameux consensus radical.

Enfin, troisième point à relever, l’exemplarité démocratique. Alors, ça aussi c’est très important, parce qu’au fond c’était la nature même de ce mouvement que de faire la preuve, par l’expérimentation sociale et politique réalisée en direct, ici et maintenant, c’était dans la nature même de ce mouvement, disais-je, que de tenter de faire la preuve de la validité et de la « productivité », si j’ose dire, du fonctionnement démocratique. C’est-à-dire qu’un des fils directeurs de la Convergence des rêves va consister à s’éprouver pleinement soi-même comme sujet politique, aussi bien en tant qu’individu qu’en tant que collectif, il va s’agir de comprendre véritablement ce qui est en jeu dans la démocratie, et de le mettre en actes, de le mesurer à l’aune de chaque situation particulière, de chaque rencontre, de chaque micro-événement de la séquence révolutionnaire. Alors, là encore, il y aurait mille choses à dire, qui ont trait aussi bien à l’autogestion des collectifs qu’aux modalités de prise en compte de l’altérité politique ou sociale, il faudrait évoquer différents corpus concernant les techniques d’écoute et de non-violence en vue de la pacification et de la fécondité des échanges, le développement des pratiques de solidarité concrète, les multiples formes d’expérimentation artistico-politique, etc. mais je vais me contenter ici d’aborder un seul élément de cette nébuleuse, parmi les plus significatifs. A savoir les modalités de sélection des participants aux échelons supérieurs de la marmite révolutionnaire.

Car si on trouve à la base du mouvement les nombreuses assemblées locales, dès le printemps 2021 on assiste à la mise en place des premières réunions des assemblées régionales, dont l’essentiel du travail va se partager entre la coordination des assemblées locales, d’un côté, et de l’autre, l’élaboration du processus constituant. Or comment vont être désignés les mandataires des assemblées locales, qui seront chargés des allers-retours entre les différents niveaux – et qui, notons-le, seront tous rémunérés à plein temps pour leur activité, à partir des multiples souscriptions citoyennes lancées dès le mois de janvier. Ils ne vont pas être tirés au sort, mais ils vont être désignés, comme le préconisait le Collectif Spartakus, selon la procédure de l’élection sans candidat, qui était encore à l’époque quelque chose de relativement nouveau et original, pratiqué seulement dans certains milieux alternatifs. Et cela, dans l’idée de choisir les citoyens qui auront à assumer des responsabilités supérieures parmi celles et ceux d’entre les participants aux assemblées locales qui auront montré d’éminentes qualités démocratiques : sens de l’écoute, ouverture d’esprit, capacités d’analyse, de rédaction, de reformulation, aptitudes dans la gestion des conflits, et bien entendu, honnêteté intellectuelle et morale, sincérité, droiture, franchise, bref tout ce qu’on peut résumer par le mot « probité ». Ces mandataires, ce seront donc souvent, finalement, celles et ceux qui auront excellé auparavant dans un rôle de facilitation, qui auront su mettre le doigt sur les difficultés du débat politique et cherché la meilleure façon de les résoudre, plutôt que de les dissimuler ou de les escamoter. De sorte qu’on se retrouve, à l’issue de cette procédure de désignation, avec une poignée d’assemblées régionales composées de personnes hautement capables d’assumer le rôle qui leur est dévolu, à savoir celui d’une courroie de transmission entre la base et l’échelon supérieur, et aussi, comme on a vu, un rôle de conception, à la lumière des travaux réalisés par les assemblées locales, du processus constituant qui sera proposé comme programme de convergence pour les élections de 2022. Et, de fait, l’exemplarité démocratique de ces assemblées régionales aura été, sans aucun doute, un puissant stimulant pour la suite du mouvement.

 

Alors, nous allons maintenant entrer, justement, dans la deuxième phase de la séquence révolutionnaire, celle qui nous conduit jusqu’à l’élection présidentielle de 2022. Or, pour comprendre l’extraordinaire adhésion dont a fait l’objet la Convergence des rêves parmi la population française il y a cent ans de cela, il nous faut prendre en considération plusieurs éléments, sans lesquels le succès décisif de la flamboyante campagne de boycott de janvier/février 2022, en particulier, resterait énigmatique.

[à suivre...]

 

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