Trouver les termes d'une fusion des candidatures de gauche

Quel que soit le dégoût que peut nous inspirer le fonctionnement du système électoral sous le régime de la manipulation médiatique de masse – et en particulier, selon le jeu des institutions politiques actuelles – il faut malgré tout se poser la question de la manière d’en tirer le meilleur parti au regard de la poursuite de ses propres fins

 

Trouver les termes d’une fusion des candidatures de gauche

 

Quel que soit le dégoût que peut nous inspirer le fonctionnement du système électoral sous le régime de la manipulation médiatique de masse – et en particulier, selon le jeu des institutions politiques actuelles – il faut malgré tout se poser la question de la manière d’en tirer le meilleur parti au regard de la poursuite de ses propres fins – parmi lesquelles pourrait figurer en bonne place, justement, une refonte démocratique intégrale des institutions politiques républicaines.

 

A cet égard, la situation politique inédite que nous connaissons maintenant offre une perspective pour le moins intéressante. C’est que l’alternative qui s’offre aujourd’hui à la gauche (de gauche) a le mérite d’être claire.

 

Selon la première branche de cette alternative, le maintien concomitant des deux candidatures Mélenchon – Hamon/Jadot, en empêchant la victoire de l’une d’entre elles, n’aurait pour enjeu qu’une recomposition relative du champ politique – et encore, suivant une formule grossière et sans doute assez stérile, celle d’une lutte fratricide entre deux « champions » par défaut, « hérauts » non désirés de partis de gauche en perdition (à ne considérer que le fossé qui les sépare du mouvement social dans toute sa diversité).

 

Selon la seconde branche de l’alternative, la victoire presque certaine d’une candidature unitaire de la gauche à l’élection présidentielle ouvrirait la porte – pour autant qu’on prenne la peine de s’en assurer en amont – à une ressaisie collective radicale du politique.

 

L’énonciation explicite de cette alternative est, à mon avis, le meilleur fruit à retirer de l’analyse de cette campagne rocambolesque. Elle aurait le mérite de placer chacun devant ses responsabilités, lesquelles, au vu des enjeux colossaux de notre époque et de la trajectoire probable des sociétés contemporaines, me semblent considérables et proprement historiques. Pour le dire simplement : à laisser filer des occasions comme celle-ci, (très) bientôt il sera trop tard, et nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer.

 

Mais commençons par résumer brièvement les épisodes précédents, afin de jeter toute lumière sur l’épisode crucial qui se joue en ce moment.

 

En amont du « vote Hamon », si j’ose dire, la stratégie de Mélenchon pouvait finalement paraître pertinente et judicieuse, en dépit des multiples réticences – pour ne pas dire répugnances – suscitées par la méthode employée1. Face à la candidature attendue d’un Hollande ou d’un Valls, candidats à leur propre succession, entièrement comptables d’un bilan gouvernemental désastreux mais tout à fait exemplaire de la dérive libérale des partis « socio-démocrates » européens, on allait jouer sur du velours : il n’y aurait qu’à réclamer en substance « la séparation du Medef et de l’Etat », suivant l’excellent slogan apparu lors des mobilisations sociales du printemps dernier. Le paysage politique, parfaitement clair et lisible pour tout-un-chacun, semblait enfin pouvoir donner lieu à un véritable mouvement de bascule, du moins du côté gauche…

 

De fait, on pensait alors se retrouver dans le cadre d’une « quadrangulaire »2 assez ouverte, même si le candidat de la droite apparaissait comme celui qui avait le plus de chances de l’emporter, dans le cadre d’un (douloureux) second tour « droite vs extrême-droite ». Mais, quoique les chances de la gauche de gauche ne fussent pas tout à fait nulles en de telles circonstances, le véritable enjeu était ailleurs : faire mordre la poussière au PS, une fois pour toutes, de façon à pouvoir opérer enfin une profonde recomposition de la gauche durant le quinquennat 2017-2022, à l’instar de ce qu’on observe ailleurs en Europe.

 

Or les choses se sont passées autrement que prévu, et la donne a totalement changé. En effet, le renoncement piteux du président Hollande, suivie de la défaite de Valls à la primaire du PS, ont fait bouger les lignes en faveur de Macron. Le PS se retrouve désormais tiraillé entre un loyalisme nominal envers le vainqueur de sa primaire, et une proximité idéologique (ainsi qu’une trajectoire politique) qui l’incline plutôt vers un syncrétisme (social)-libéral à la Macron. Le déport du PS sur sa gauche ainsi que les déboires de Fillon ont créé un boulevard pour le vote centriste, ce qui menace de faire affluer vers Macron les soutiens opportunistes (dits « pragmatiques ») des hiérarques du PS.

 

Avant de nous pencher plus précisément sur ce qui se passe – et pourrait se passer – sur la gauche de l’échiquier, considérons un instant le jeu tel qu’il se présente à présent : on a bel et bien affaire non pas à une quadrangulaire, mais à une « quinquangulaire » dans laquelle le second (celui qui arrivera derrière le FN) remportera l’élection. Or pour autant que les deux partis de gauche se neutralisent mutuellement, la partie se jouera essentiellement entre Fillon et Macron ; la donne apparaissant pour l’instant plutôt en faveur de celui-là.

 

Maintenant, observons la gauche de l’échiquier. La situation est absolument saisissante.

 

En effet, tandis qu’une logique enfantine voudrait que l’union des candidatures Mélenchon et Hamon/Jadot aboutisse à un second tour entre la gauche (de gauche) et l’extrême-droite – en France, en 2017, c’est encore la gauche qui l’emporterait (même de peu) – d’inexorables mésententes politiques vont nous entraîner, selon toute vraisemblance, dans un duel de seconde zone entre la gauche (de gauche) et la gauche (de droite mais qui prétend ne plus l’être), qui laissera la voie parfaitement dégagée aux deux candidats soyeux de l’oligarchie capitaliste3.

 

Voyons cela de plus près.

 

Le piège dans lequel les électeurs potentiels de Mélenchon se trouvent pris ressemble à un épouvantable traquenard. Alors qu’il devait être question d’administrer une claque monumentale au PS qui aurait eu pour effet d’en provoquer la dissolution – tout en espérant par ailleurs remporter la présidentielle sur un vrai programme de gauche – voici le PS qui renaît encore une fois de ses cendres par la grâce d’une rupture feutrée avec la politique menée durant le dernier quinquennat et qui, allié de nouveau à un parti écologiste désireux de ranimer la flamme de la « gauche plurielle », en vient naturellement à couper l’herbe sous le pied de la « France insoumise » de Mélenchon. On voulait en découdre, et voici qu’on se retrouve en situation (au yeux de nombreux électeurs de gauche) de devoir s’associer. De nouveau le coup du « vote utile » et du rassemblement dès le premier tour...

 

L’alternative que nous posions tout à l’heure prend alors la forme d’un redoutable dilemme. S’associer au PS – si cela doit signifier lui céder le pas – c’est remporter la victoire au prix de l’abandon (d’une grande partie) de sa propre politique, et en s’exposant par la suite à toutes sortes de perfidies, revers et trahisons ; mais refuser de s’associer, dans la dynamique présente, c’est jouer à coup sûr perdant-perdant – en espérant toutefois chuter moins brutalement que le PS, et se relever plus rapidement de cette lutte intestine (et de la déroute annoncée) de la gauche4.

 

Essayons de considérer les choses calmement, et sereinement.

 

D’un côté, si l’hypothèse d’un désistement de Hamon en faveur de Mélenchon était difficilement envisageable dès le départ5, elle est devenue quasiment impensable depuis l’alliance avec EELV. D’un autre côté, Hamon n’a pas grand-chose à gagner d’un jeu perdant-perdant lors de la présidentielle : son succès lors de la primaire ne signifie pas que la tendance qu’il représentante soit majoritaire au sein de sa formation politique ; il aura au contraire toutes les peines du monde à se donner une quelconque marge de manœuvre au sortir d’un quinquennat calamiteux ainsi que d’une campagne fratricide qui n’aura pas manqué d’envenimer les rapports au sein du « peuple de gauche ».

 

En revanche,, Hamon a énormément à gagner d’un désistement de Mélenchon en sa faveur. D’une part, cela lui donne toutes les chances de devenir lui-même Président de la République. D’autre part, cela lui permet de faire aussitôt le ménage dans son parti, en précipitant le partage entre les élus PS qui préféreront soutenir Macron, et ceux qui le suivront dans l’aventure de la candidature unitaire à gauche.

 

Mais quand on dit : « Hamon a énormément à gagner d’un désistement de Mélenchon en sa faveu», cela signifie d’abord et avant tout que Mélenchon pourrait obtenir énormément de Hamon pour prix de son désistement.

 

C’est là ce que nous voulons entendre par l’intitulé de ce billet :trouver les termes d’une fusion des candidatures de gauche6.

 

Soyons clair : on pourra discuter pendant des heures de savoir si c’est plutôt à Mélenchon de se désister, ou plutôt à Hamon. Le fait est que, si aucun des deux ne se désiste, on en restera une fois de plus aux grandes phrases sans suite.

 

Pour ma part, je propose une formule qui repose, négativement, sur une égale neutralisation politique d’unepartie par l’autre – les deux se tenant en respect, du moins a priori – tout en engageant positivement une ouverture vers un immense chantier de réappropriation collective du politique.

 

Cette proposition consiste en un désistement de Mélenchon en faveur de Hamon, assorti essentiellement des deux conditions suivantes:

 

- une entente fiable sur la constitution d’une substantielle minorité de blocage à l’Assemblée7 ; en clair, si la gauche de gauche se sait contrainte d’abandonner une bonne partie de son programme en acceptant de s’allier avec le PS/EELV, elle se donne en revanche les moyens, non seulement de trouver des points d’entente pour gouverner avec lui si cela s’avère possible, mais aussi bien, de le contrecarrer chaque fois que nécessaire si cela ne l’est pas.8

 

- la garantie de la mise en œuvre d’un processus constituant digne de ce nom dès après l’élection (et non pas du genre de la tartufferie démocratique proposée par Hamon/Jadot), c’est-à-dire susceptible de mobiliser la société entière sur l’ensemble des enjeux du monde contemporain, suivant une procédure ascendante suffisamment longue et inclusive pour que chacun puisse trouver à s’y intégrer. L’objectif étant, ni plus ni moins, la démocratisation radicale de la vie politique en France (puis en Europe).

 

Que l’on joigne à cela tous les (dés-)accords programmatiques que l’on voudra, cela importe relativement peu, en fin de compte9, auprès de l’élan qui procéderait d’une telle ouverture. Car ce seraient alors les citoyen-ne-s eux-mêmes qui se chargeraient de reprendre la main sur les institutions politiques (et médiatiques) de leur pays, et de les remodeler à leur convenance.

 

D’abord, une « révolution citoyenne ». Une vraie, pas une de pacotille10.

 

Et ensuite ?

 

 

 

 

 

1On ne s’attardera pas ici à faire la liste des éléments qui composent le caractère autoritaire et autocratique de cette méthode, dont les partisans revendiquent l’efficacité en vertu de la prétendue nécessité de « personnifier » la candidature à l’élection présidentielle sous la Vème République.

 

2Dans l’hypothèse d’une candidature Hollande ou Valls, celle de Macron ne pouvait que jouer le rôle de « lièvre » ou de « poisson-pilote », destinée à lui rabattre in fine un hasardeux électorat centriste flatté de se croire affranchi de toute étiquettes partisane.

 

3L’un étant désormais nettement plus présentable que l’autre...

 

4 En escomptant notamment profiter indirectement d’une victoire de Macron (et d’un affaiblissement corrélatif du PS).

 

5 C’est-à-dire au soir de la primaire remportée par Hamon. Celui-ci disposait pourtant d’une fenêtre de tir pour réaliser un geste hautement improbable, mais d’une portée réellement « historique » : il eût pu se désister aussitôt pour rejoindre Mélenchon (se présentant par exemple comme son futur premier ministre), ce qui aurait automatiquement signifié le suicide du PS. Bien entendu, si la chose est souhaitable depuis longtemps, pour de multiples raisons, et si le moment était (objectivement) tout à fait approprié pour cela, on comprend bien que Benoît Hamon (subjectivement) n’incline pas vraiment dans ce sens (sans quoi il eût déjà acté sa rupture avec le PS suite à sa démission ministérielle – notons d’ailleurs qu’une telle rupture ne l’aurait nullement empêché de se présenter à la primaire de la « belle alliance populaire »…).

 

6 Paradoxalement, si beaucoup souhaitent une telle fusion, rares sont ceux qui se donnent la peine d’interroger ses conditions de possibilité ; on se contente plutôt, en règle générale, de fulminer contre les querelles d’égos et le caractère diabolique de l’attrait du pouvoir.

 

7 J’en conviens sans difficulté : ce premier point est un pur « accord d’appareils ». Si Mélenchon feint de l’ignorer dans sa lettre à Hamon du 17 février, il faut pourtant être honnête : un rassemblement comme celui que l’on envisage n’a strictement aucun sens sans un « accord d’appareils ».

 

8 Cela signifie certes que le Front de Gauche, ou ce qu’il en reste, ne gouvernera pas souverainement durant la prochaine mandature. Qu’on se le dise : ce sera aussi le cas s’il refuse de faire alliance – c’est là ce qu’on va vérifier prochainement selon toute probabilité. Je crois pour ma part que la question n’est pas tant de savoir si et comment Untel ou Untel peut ou doit gouverner en 2017, que de savoir dans quelle mesure la victoire d’une nouvelle « gauche plurielle » aux prochaines élections (présidentielles et législatives) pourrait apporter un bouleversement des conditions réelles de l’exercice du politique (entendons : un vaste processus constituant) – le reste venant « naturellement » par la suite...

 

9 Ne vaut-il pas mieux assumer d’avoir de profonds dissensus, tout en concourant à faire lever un vaste mouvement de subversion de l’ordre établi, plutôt que de se contenter d’affirmer son identité doctrinale… avant de rentrer chacun chez soi ?

 

10 Au vu de la tentative dérisoire du M6R, on peut hélas avoir des doutes sur la capacité de l’entourage de Mélenchon à proposer un « processus constituant » susceptible de garantir une réelle démocratisation de la vie politique...

 

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