Quel avenir pour les salles de cinéma Art et Essai/Recherche en France ?

La réouverture des salles de cinéma en France en mai 2021 a été accueillie avec une légitime satisfaction : nous avons eu plaisir à reprendre notre travail, à retrouver les collègues, à programmer des films et des animations, à renouer un lien direct avec le public. L’euphorie ne saurait cependant être de mise.

Plan du cinéma La Salamandre (SEW) de Morlaix, ouverture le 6 juillet 2021 © @ DR Plan du cinéma La Salamandre (SEW) de Morlaix, ouverture le 6 juillet 2021 © @ DR

Deux données de base

Dans un contexte encore marqué par de nombreuses incertitudes, deux grandes observations déjà s’imposent : 

La crise que nous sommes en train de vivre n’est pas conjoncturelle mais structurelle. Elle a certes été déclenchée et entretenue par la pandémie de la Covid-19 : fermeture abrupte de nos salles pendant le confinement, forte réduction de nos entrées et recettes dans les deux premiers mois de reprise. Mais la pandémie n’est pas la cause de nos problèmes, elle en est seulement le révélateur. L’industrie du cinéma dans son ensemble était déjà engagée dans une mutation, que la pandémie a accélérée au point de la rendre irréversible. Les plateformes numériques ont acquis un poids tel, dans la production et la diffusion des films comme les pratiques des spectateurs, que l’industrie du cinéma va se réorganiser autour d’elles et c’est précisément ce qui est en train de se passer sous nos yeux. 

Les salles de cinéma vont toutes devoir réinventer leurs modèles d’exploitation. Plusieurs scénarios sont certes encore possibles, selon les nouveaux équilibres qui vont s’établir entre studios, plateformes et circuits de salles aux Etats-Unis et à l’échelle internationale. Selon aussi la volonté et la capacité des Etats, en France et en Europe, à faire contribuer d’une manière régulée les plateformes numériques au financement du cinéma. La réinvention des salles sera plus ou moins radicale selon les différentes hypothèses mais elle ne pourra en tout état de cause pas être évitée, il n’y aura pas de retour au statu quo ante.

Quatre affirmations discutables

Au-delà des incertitudes sanitaires qui demeurent et des problèmes liés à l’embouteillage conjoncturel de films, plusieurs affirmations courantes demandent à être sérieusement nuancées :

Les spectateurs ont envie de revenir en salles.

Oui, certainement, après des mois de confinement, beaucoup de gens aspirent à nouveau à sortir de chez eux, à aller dans des bars et des restaurants, dans des stades et des salles de spectacles et aussi à voir des films en public dans des salles de cinéma. Sans doute même ce désir est-il plus sensible en France, au pays des frères Lumière, de Méliès et d'Alice Guy, du festival de Cannes et des 6 000 écrans de cinéma. Mais il faudra attendre plusieurs mois pour mesurer la portée de cette tendance, comme de la contre-tendance (déjà à l’œuvre avant la pandémie) qui consiste à consommer des films, parmi toutes sortes d’autres images, sur d’autres supports que les grands écrans des salles de cinéma.

Consommer des images sur des plateformes de streaming n’empêche pas de fréquenter les salles de cinéma.

Non, sans doute, d’une manière générale. Il est même avéré que les cinéphiles les plus convaincus sont souvent AUSSI de grands consommateurs d’images en tout genre. Mais il faut prendre en compte les contraintes de temps : les journées ne font que 24 heures et, après des heures passées chaque jour devant des petits écrans, le temps consacré à des sorties risque fort de se réduire, sinon de disparaître (peut-être aussi pour privilégier des sorties « libres de tout écran »). Il faut bien prendre la mesure aussi du modèle des plateformes de streaming, fondé sur un flux addictif (qui accorde donc moins d’importance aux films qu’aux séries, aux jeux interactifs, etc.), avec des techniques très sophistiquées de captation, de surveillance et de modelage du « temps de cerveau disponible » de leurs utilisateurs. Au bout du compte, la question est de savoir quelle proportion des consommateurs de plateformes de streaming, en particulier chez les plus jeunes, continuera à aller voir AUSSI des films en salles de cinéma et avec quelle fréquence.

Les salles de cinéma ont survécu à la télévision, elles survivront aux plateformes de streaming.

C’est possible, mais cela ne va pas de soi. Il faut se rappeler d’abord que l’arrivée de la télévision a effectivement affaibli les salles de cinéma aux Etats-Unis et les a fait pratiquement disparaître dans beaucoup de pays (par exemple, l’Italie). En France aussi, les salles de cinéma ont été menacées ; si elles ont finalement, à partir des années 1980, résisté et continué à prospérer, cela a été par une combinaison particulière d’initiatives de la société civile (schématiquement, d’un côté les créateurs de multiplexes, de l’autre les acteurs de l’Art et Essai) et de régulations de l’Etat. 

Ensuite, la menace des plateformes de streaming pour les salles de cinéma ET les télévisions est aujourd’hui beaucoup plus importante que celle de la télévision pour le cinéma il y a cinquante ans. Ce sont des structures plus puissantes financièrement et surtout plus globalisées : elles visent un public mondial et se déploient dans tout le champ des divertissements (pas seulement le cinéma, mais les séries, les jeux, les spectacles, les parcs à thèmes, le sport, etc.). Même si elles sont déjà devenues les principales productrices du cinéma mondial, les films ne sont pas au centre leurs préoccupations, ils ne sont qu’un élément secondaire, certes encore paré de certains prestiges, du flux addictif destiné à leurs utilisateurs.

Les télévisions, en France comme ailleurs, ont bien compris la menace et tentent d’y faire face à leur manière. Les salles de cinéma seraient dans l’illusion complète si elles s’imaginaient ne pas avoir besoin de se défendre et être à l’abri de leurs « lignes Maginot ». Elles doivent réinventer leurs modèles d’exploitation, sans doute pas les mêmes pour toutes, et c’est peut-être là justement une chance historique pour nos salles Art et Essai/Recherche.

De toute façon en France, l’Etat et le CNC soutiendront les salles de cinéma.

Oui, il y a une spécificité française et, de fait, pendant la pandémie, l’Etat et le CNC ont continué à apporter, à l’industrie du cinéma en général et aux salles de cinéma en particulier, un soutien sans équivalent dans d’autres pays. Des interventions puissantes de l’Etat seront encore plus indispensables pour assurer le maintien et le développement du cinéma en France dans la période qui s’ouvre. 

Mais quelles sont les interventions envisageables ? La France et les autres pays européens ont déjà perdu la bataille des plateformes, aujourd’hui toutes américaines. Certaines nouvelles plateformes peuvent émerger en Chine et en Asie, mais très probablement pas en Europe. Dans ces conditions, il est logique que le gouvernement français, de même que ses homologues européens, concentre ses efforts – comme il a commencé à le faire avant la pandémie – sur l’offre de contenus aux plateformes et donc sur le renforcement d’une production spécifiquement française et européenne. C’est tout l’enjeu des négociations menées actuellement par le CNC avec les principales plateformes (Netflix, Disney, Warner-Discovery, Amazon et Apple-HBO) dans le cadre de la directive européenne SMA.

Il faudra examiner de près le résultat de ces négociations, annoncé pour la fin juin. Mais il est déjà certain que la production cinématographique ne sera pas au centre des accords : les plateformes, et aussi de plus en plus les producteurs européens, sont surtout intéressés par les séries. Quant aux salles de cinéma et aux télévisions, elles bénéficieront au mieux d’un répit, à travers une nouvelle mouture de la chronologie des médias. Mais, de fait, si les grandes plateformes ne visent pas la disparition des salles de cinéma (certaines d’entre elles peuvent trouver un intérêt au maintien de réseaux de salles à leur convenance), elles y sont largement indifférentes : elles composeront sur ce point avec les exigences des gouvernements européens autant que cela sera utile à leurs propres fins, mais, pour les films qu’elles produiront en dehors du territoire européen, elles privilégieront toujours leurs abonnés, en décidant ou non en même temps de les diffuser selon une chronologie de leur cru, dans tel ou tel réseau de salles « amies », etc.

Une perspective autonome pour les salles Art et Essai/Recherche

La question plus précise qui se pose maintenant à nos établissements indépendants Art et Essai/Recherche est de savoir jusqu’à quel point nous pouvons redéfinir un modèle d’exploitation qui nous serait propre, sans rien sacrifier de ce qui fait notre raison d’être et notre spécificité : 

  • Qu’y a-t-il à faire évoluer dans nos pratiques de programmation, d’animation, de communication et de gestion du personnel ? 
  • Quelles locomotives pouvons-nous trouver, si les habituels blockbusters ne jouent plus ce rôle – ou seulement dans une moindre mesure – de manière à assurer la viabilité de nos établissements ? 
  • Comment pouvons-nous mieux affirmer notre rôle de point d’ancrage territorial ? Avec quels types de partenariats ? 
  • Jusqu’à quel point nos établissements peuvent-ils devenir (ou redevenir ?) des lieux hybrides, ouverts à d’autres pratiques culturelles et sociales, en complément de la projection de films ? 
  • Comment articuler les différents modes de diffusion des films permis par le numérique, d’une manière qui renforce nos établissements, aussi bien en tant que prescripteurs artistiques que d’un point de vue économique ? 
  • Quelles relations de solidarité et de services réciproques établir avec des partenaires choisis, non seulement dans le milieu de l’exploitation mais dans toute la filière du cinéma, parmi les producteurs, distributeurs, médiateurs culturels, opérateurs de plateformes indépendantes, etc. ?

Pressés par la nécessité, nous avons à rattraper notre retard dans l’élaboration de pensées et actions « alternatives », de manière à proposer une perspective crédible pour l’ensemble des établissements Art et Essai/Recherche, dans leur diversité.

 

Les mois à venir sont très incertains et l’avenir de nos établissements dépendra jusqu’à un point encore difficile à prévoir de décisions qui seront prises à Hollywood ou à Pékin, dans les bureaux de la Commission européenne à Bruxelles ou dans ceux du CNC à Paris. Mais il apparaît déjà clairement que, pour ce qui dépend de nos propres décisions, nous avons la chance historique dans la même période de nous orienter vers davantage d’autonomie dans nos programmations et animations ainsi que nos modes de fonctionnement. Cela pourrait à la fois nous permettre une plus grande affirmation de nos singularités artistiques et politiques et répondre à nos intérêts économiques bien compris, qui n’ont pas vocation à se subordonner indéfiniment à ceux des grands circuits. Le second point demande cependant à être établi sérieusement, en prenant en compte la diversité de nos établissements et les possibilités de partenariats et d’alliances, avec des élus locaux, des producteurs et distributeurs alternatifs, des acteurs indépendants du numérique, etc. 

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