Des murs se dressent

Le mur de Berlin tombé, ce devait être la victoire définitive du camp du bien. La fin de l’histoire, la fin du manichéisme, la démocratie à l’occidentale pour tous, l’économie de marché en plein triomphe. Depuis, le nombre de kilomètres de murs construits a explosé.

Étrange marche du progrès qui passe par la scarification du monde. Les murs de séparation, frontières plus fermées que jamais par des technologies modernes en plein essor, sont la réaction au monde ouvert. L’ouverture s’est faite financière plutôt qu’humaine car un billet est moins suspect qu’un individu. L’âge planétaire n’a pas tenu ses promesses. Quand il n’y a plus à espérer, la réaction grégaire est logique, le parfum national devient délicieux. Israël se coupe de la Cisjordanie, les États-Unis s’isolent de l’Amérique latine, l’Arabie saoudite de ses voisins remuants, etc. D’un côté la discipline, la prospérité et de l’autre l’anarchie, les rangs sont bien gardés et cela vaut toujours mieux que de se faire une guerre déclarée.

Pour que la société tienne dans la peur, il fallait un nouvel ennemi. Le rouge communiste devenu inoffensif, on le remplace par le vert ou le noir islamiste, bien trouvé, tombé au bon moment. C’est presque un soulagement de trouver vers quoi diriger les regards du bon peuple plutôt que vers d’autres formes d’injustices.

Le mur fascine, obsède, rassure tout autant qu’il inquiète. Il est toujours unilatéral, imposé par le plus riche, le plus puissant, le plus paranoïaque mais pas forcément le plus libre, sur l’autre. Un autre presque comme soi ; tout le rejet contenu dans ce presque. Pour être efficace, le mur veut dresser son corps menaçant, long et vertical. Au fond, l’idée de mur de séparation, contenue dans les fils tendus sur les prairies et les murs de pierre au bord des chemins, est aussi ancienne que la notion de propriété privée, le tien et le mien. L’idée de séparer celui qui a le droit, parce que plus blanc, plus propre, plus poli, né du bon côté surtout, de l’envieux qui n’a rien et qui veut profiter de l’abondance, le couteau entre les dents. L’arbre, l’animal et le rocher ne s’embarrassent pas de ces préoccupations toutes humaines : de quel côté de la frontière suis-je ? Quel est le peuple auquel j’appartiens ? Le mur part toujours des meilleures intentions et se justifie par la défense d’une liberté belle mais faible, menacée par le terrorisme. On ne négocie pas avec le terrorisme, on lui impose la diplomatie de l’infranchissable, jusqu’à ce qu’il pourrisse ou se soumette.

Avec ses barbelés, son béton d’un gris brut et sale avant même que d’être neuf, ses miradors et ses militaires patibulaires, le mur est fondamentalement laid. Comme un mal nécessaire, un temporaire qui ne peut pas connaître de fin, pour mieux séparer et isoler le beau, étroit et privilégié, avouant implicitement par cette réaction extrême que son idéal ne s’est pas fait sans malhonnêteté, n’est pas si solide. La laideur sécuritaire, sèche et froide, comme un tampon, s’oppose à une laideur de pauvreté et de convoitises, dégoulinante et aux reflets chauds inquiétants.

Le mur est cette solution du dernier recours. N’ayant pu comprendre ni faire entendre raison à l’autre ou ne cherchant plus à le faire, il faut le nier, le cacher à sa vue et l’empêcher de pénétrer dans son pré carré. Ce qui se passe au-delà du mur n’existe plus, n’a plus lieu d’être, n’est surtout pas intéressant. Ou au contraire, ce que l’on cache devient plus désirable et digne de curiosité. Car il faut aller voir le mur, le contempler dans son anomalie et son immuable, écrasante présence. On scrute le moindre interstice pour surprendre l’autre dans son quotidien misérable, vérifier sa différence, sa monstruosité, ou au contraire, guetter les signes de son asservissement et son humanité éclatante sous la suie. Détester l’autre, c’est aussi se le rendre indispensable, comme déversoir de haine et de reproches, et l’aimer de bien vouloir jouer ce rôle.

S’il est abattu, le mur devient plus vivant encore. Il faut comprendre pourquoi pour ne plus refaire. Il faut rendre un culte morbide. Il faut se trouver là où et se recueillir sur les derniers vestiges conservés avec un soin compulsif. Pas une grande ville qui n’ait planté sur une de ses places un tronçon du mur de la honte. À Berlin, le touriste achète son petit sachet de miettes de mur, un petit morceau de honte toute à soi. La tache reste, la cicatrice ne se résorbe pas et pour un mur de béton, combien de murs symboliques encore, à faire tomber dans les têtes bien réglées ?

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