Uber modernité

Syndrome d'un système économique inique qui n'en peut plus d'agoniser ou idée géniale visant à offrir à chacun revenus et liberté d'entreprendre, l'ubérisation apparaît aussi comme une grande opération de communication cachant mal les réalités qui sont les siennes.

     Dans cette époque où tout se sait, tout se commente et tout se diffuse, l’image a tourné. On y voit Travis Kalanick transporté à l’arrière d’un véhicule qui l’a pris en charge en compagnie de deux jeunes femmes. Le directeur d’Uber, l’un des trois cents Américains les plus riches, se vante de mener la vie dure à ceux qui sillonnent les rues du monde dans des berlines de luxe pour son compte. Lorsque le chauffeur lui reproche sa politique tarifaire agressive qui l’a poussé à l’endettement et mis dans la difficulté, Kalanick se dédouane, rétorque que chacun est responsable de sa situation et lui souhaite bonne chance, non sans ironie, avant d’aller terminer sa soirée au chaud et bien entouré. Chacun est responsable de ses actes, de ses échecs et de sa réussite. Est-ce autre chose, l’Amérique, terre de liberté ? Terre de justice aussi, tandis que l’un rentre ouvrir un magnum de champagne, l’autre retourne éponger ses dettes.

    Uber libère. Kalanick n’est pas le patron du chauffeur Uber. Le chauffeur Uber n’est pas salarié d’Uber. L’un ne fait que fournir à l’autre un service de mise en relation avec des clients, mais il reste son propre patron. Libre de choisir ses horaires de travail, tant qu’elles sont supérieures à dix heures par jour et de préférence de nuit pour dégager un bénéfice décent. Libre de choisir son véhicule, tant qu’il est luxueux. Libre aussi de payer lui-même son carburant, son assurance et les petites bouteilles d’eau offertes à la clientèle. Libre de payer lui-même ses taxes et ses cotisations s’il veut partir quelques jours voir la mer ou  investir dans une paire de lunettes. Libre de reverser vingt pour cent de son chiffre d’affaire à saint Uber, patron du braconnage. Mais, enfin, libre, fier, indépendant et son propre patron, comme cet autre qui vend chaque mois en ligne cinq ou six pots de confiture à la rhubarbe. Libre bientôt de vendre des repas, des vêtements ou ses charmes. Uber révolutionnaire, qui fera demain le tour de la Terre.

    L’ubérisation de l’économie, c’est la rupture définitive entre le consommateur de services et leur producteur. Ils resteront irréconciliables, ne se comprendront plus ou feindront de le faire tout en restant chacun dans leurs arguments.

    Le premier, bourgeoisement attaché à son porte-monnaie, veut en tout légitimité pouvoir rentrer chez lui le soir après le restaurant, voir en quelques clics puis quelques secondes apparaître un beau véhicule noir dont on vient vous ouvrir la portière. Voyager en Uber c’est accéder au luxe que la petite urbaine branchée mérite au prix auquel elle peut le payer. La ville est cette forêt dangereuse dans laquelle il faut impérativement être au sommet des arbres. Avec Uber, le petit chaperon rouge échappe au loup des banlieues qui en veut à sa peau de femme fragile. Du haut de son carrosse, elle surplombe et passe, libre de rêvasser, toute à ses affaires pâtissières. Uber pas cher et uber confortable. Uber, c’est la noblesse à la portée de tous et l’abolition des privilèges des taxis, les accapareurs. Liberté de ceux qui possèdent la laiterie de regarder d’en haut les affamés se déchirer pour lécher le fond du petit pot de beurre.

    Le second travaille, ce qui est mieux que le chômage. Il reste à définir ce que l’on nomme travail et ce qu’est l’oisiveté, si une personne qui travaille à son enrichissement propre est plus utile ou néfaste à ses semblables qu’un bénévole d’une association caritative. Est-il heureux de son sort ou résigné ? A-t-il choisi ou n’a-t-il pas d’autre alternative ? Uber sélectif.

    Génie incontestable d’Uber qui rend moderne ce qui précarise et obsolète ce qui protège. La modernité sauvage, mais uber colorée et uber excitante. La rivalité viriliste entre celui qui tape le plus fort et celui qui a le plus mal, mais uber empaquetée et uber égalitaire.

    Au-delà du carnaval de la communication et des beaux chauffeurs en noir, dignes et polis, la belle statute du mythe se fendille et les vers sortent du tronc. Regardez, l’obligation faite à Uber de considérer ses chauffeurs comme des salariés. Regardez, l’augmentation soudaine des tarifs qui scandalise, lorsqu’un attentat a lieu dans une ville dont tout à coup tout le monde veut quitter les quartiers les plus lupifères. Regardez, les frasques de Travis Kalanick, reconnaissant finalement qu’il a un problème et qu’il faut l’aider. Liberté de ne pas être seul et de pouvoir compter sur les autres ? Dans cette époque où tout se sait, tout se commente et tout se diffuse, Uber n’est pas moins spectaculaire et funambulique qu’une autre entreprise. Sous les berlines, la rage.

 

 

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