Souffle divin et mémoires mortes

Tandis que la dématérialisation des œuvres musicales, vidéo-ludiques ou littéraires se poursuit, le phénomène du rétrogaming et l'attachement au support physique, parfois jusqu'au fétichisme, l'accompagne paradoxalement. Jusqu'à atteindre des prix inimaginables il y a encore quelques années.

L’histoire du jeu vidéo est magnifique de vitesse et de brièveté ; une personne encore verte peut avoir connu toutes les époques, tous les bonds graphiques et toutes les innovations techniques. La sortie imminente de la Nintendo Switch s’accompagne, comme pour toute nouvelle console de jeux vidéo, de sa série d’annonces révolutionnaires en mots et trop souvent décevantes en actes. L’univers chatoyant des nouvelles technologies – qui ne le sont plus tant – est particulièrement efficace pour créer un besoin là où n’existait aucun manque : la possibilité de consulter soudain une page du Père Goriot au milieu d’un vol Paris-New York, d’être joignable par son patron après le film du soir et donc, désormais, de jouer tout le temps et partout aux jeux les plus gourmands en ressources, du grand écran de son salon à celui, minuscule mais transportable, de sa console. Aux conditions de ne jouer qu’une poignée d’heures, de ne pas craindre vol et casse et de disposer d’une ludothèque conséquente.

Outre ces fragiles nouveautés, la Switch s’accompagne d’un retour à un support estimé des joueurs, la cartouche de jeu. Retour déjà amorcé avec la PlayStation Vita et dans une version toute modernisée, mais enfin, retour remarquable s’il n’est pas remarqué. Cette vieille innovation manque à la grande petite sœur de la Switch, la NES Mini.

Avec la cartouche, le jeu est palpable et bien à soi. On ne signe pas une licence douteuse pour une ébauche technique longue à télécharger et rongée de bogues, le jeu est achevé, livre prêt à l’emploi. On sait en décortiquer jusqu’au plus secret du code. Alors que la dématérialisation l’emporte, le joueur-collectionneur s’attache d’autant plus au matériel et conserve religieusement certaines pièces rares pouvant prendre la cote de meubles marquetés.

Avant d’insérer la cartouche dans la machine, il faut souffler. Le geste est inutile, c’est prouvé. Plus qu’inefficace, il serait même dangereux, oxydant les circuits. Croyant faire revivre des jeux oubliés, le joueur en accélérerait ironiquement la disparition. Qu’importe, le geste a quelque chose d’un chant invocatoire et doit être répété plusieurs fois pour que la console daigne se mettre en marche, comme ces véhicules de collection capricieux. Pas de joué sans pfff !, le geste est une de ces manies charmantes autant que rassurantes.

Le jeu démarré, quelques secondes plus tard, la partie commence. Pour être efficace dans son amusement, le jeu n’a pas besoin de sophistication. Avec son air lourdaud et archaïque, la cartouche de jeu vidéo a pour elle le bon sens de l’expérience, face à la folie du disque compact fragile, devenu rapidement obsolète. Le disque arbore des reflets arc-en-ciel déjà relégués au passé, jusqu’à ce qu’il retrouve lui aussi les grâces du purisme et de la nostalgie, lorsqu’on lui trouvera des qualités insoupçonnées ? Le goût du retrogaming est la nostalgie d’une enfance heureuse et simple où l’on n’avait qu’à s’occuper de grandir heureux. Alors que les améliorations graphiques n’impressionnent plus personne, on admire ce pixel art capable, d’une bouillie de points carrés et avec une simplicité trompeuse, de représenter tout ce que l’on peut imaginer ; qu’importe que l’on en devienne rétrograde ou injuste.

Associée à un soin maniaque, la cartouche de jeu s’accompagne d’attributs inessentiels mais esthétiques : le manuel que l’on ne lit pas, le boîtier – de plastique pour le camp Sega, de carton et rarement bien conservé pour le camp Nintendo – et jusqu’à l’hymen, le blister, qui garanti le caractère virginal du jeu. Malgré les précautions d’emploi qui occupent plusieurs pages du manuel et relèvent du bon sens le plus imbécile, comme ne pas mettre son jeu au four, la cartouche est solide, durable. Redevenue à la mode, elle enterre enfin la hache de la guerre des consoles. Devenu sage autant que riche, le joueur sait enfin reconnaître les qualités de chaque constructeur, au-delà des proclamations publicitaires et accumule dans des étagères surchargées autant de bleu que de rouge. À moins que l’enfant passionné et irrationnel en lui ne reste à jamais le plus fort ?

Collectionner renvoie à un malheur éternel. Pour être, la collection a besoin de se donner en partage, se montrer, et sans cesse s’agrandir alors que les murs et les étagères et les finances ne suivent plus. Il se trouve toujours quelqu’un de plus admiré et mieux fourni en raretés, un peu plus proche de l’illusoire complétude – le fullset –, s’étant levé plus tôt, ayant fait de meilleures affaires. Le joueur se console devant un classique maîtrisé, au sens propre, sur le bout des doigts, qu’il recommence pour la cinquantième fois. Dans un univers qu’il maîtrise et qui lui offre la sécurité, il a l’assurance de sa puissance, quand tout l’extérieur s’enfonce dans une violence bien réelle et lui hurle son inutilité et son absence de performance.

 

soufflecartridge

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.