Don de la famille Pinault : Notre-Dame des Suspicions

Alors que la France déplore la destruction partielle d’un des joyaux de son patrimoine, les promesses de dons émanant des plus grandes fortunes du pays suscitent un début de polémique. En cause : la promptitude de François Pinault, à se mettre en avant, doublée de soupçons d’opportunisme fiscal.

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Il flotte dans l’air assombri par l’incendie de Notre Dame comme un air d’indulgences. Au Moyen-Age, le commerce des indulgences permettait aux plus fortunés de s’acheter une place au Paradis en finançant les oeuvres de l’Eglise. La pratique a tellement choqué qu’elle a, dit-on, entraîné l’essor du protestantisme. Les temps ont changé, mais pas la propension des plus grandes fortunes à s’acheter l’indulgence, cette fois-ci de l’opinion, et sur le dos de l’Eglise.

Voilà ce que pourraient penser les esprits malicieux en voyant le déferlement de promesses de dons émanant de personnalités parmi les mieux loties du pays. Attitude certes louable tant les besoins de financement pour rendre à la cathédrale toute sa splendeur s’annoncent énormes, mais qui ne manque pas d’interroger, quand on voit la célérité de certains à dégainer leur promesse de dons, et surtout, leur capacité à le faire savoir.

Ainsi, alors que les cendres étaient encore chaudes, dans la nuit de lundi à mardi, la famille Pinault déclarait à l’AFP vouloir débloquer 100 millions d’euros par le biais de la holding familiale Artemis. Ce qui n’a pas manqué de faire tiquer certains observateurs, c’est l’empressement de Jean-Jacques Aillagon à appeler l’Etat à décréter Notre-Dame Trésor national, «de façon à ce que les dons faits pour sa reconstruction bénéficient de la réduction d'impôt de 90%» prévue dans loi mécénat. Or, l’ancien ministre de la culture n’est autre que… le conseiller de François Pinault dans ses affaires artistiques et culturelles.

La France étant au moins aussi attachée à sa passion pour l’égalité qu’à son amour du patrimoine, il n’en fallait pas plus pour relancer la polémique sur les niches fiscales. Alors que l’ampleur des réparations n’était pas encore connue, la polémique a monté au cours des dernières heures, à mesure que les journaux décrivaient les mécanismes de la loi mécénat. Interrogé par Mediapart, l’ancien chroniqueur du New York Times Anand Giridharadas, auteur d’une enquête sur la philanthropie en Amérique, n’y allait pas par quatre chemins : « les milliardaires ont trouvé une occasion de passer pour des héros ».

Alors que les niches fiscales sont dans le collimateur d’une partie des Français, comme l’a montré le mouvement des Gilets jaunes, dans la majorité comme dans l’opposition, on commence à s’émouvoir des effets pervers de cet élan de générosité.

Ainsi Gilles Carrez, député (LR) membre de la commission des finances, s’inquiétait dès hier de l’effet des exonérations fiscales sur les finances publiques, alors que les promesses de don s’élevaient à 300 millions - elles ont depuis dépassé le milliard. «C’est la collectivité publique qui va prendre l’essentiel [des frais de reconstruction] en charge ! Sur 300 millions d’euros, 180 millions seront financés par l’Etat, au titre du budget 2020.»

L’économiste Julia Cagé, proche de l’opposition (PS), tweetait pour sa part : «Les milliardaires doivent payer des impôts (dont l’ISF...), pas donner quand bon leur semble, en bénéficiant au passage d’énormes réductions d’impôt.»

Rétropédalage ou désir d’éteindre un départ de flamme ? Le PDG de Kering, en délicatesse avec le fisc italien pour des pratiques d’évasion fiscale attribuées à une des maisons (Gucci), s’est fendu d’un nouveau communiqué ce mercredi pour préciser le sens de sa démarche. «La donation pour Notre-Dame de Paris ne fera l'objet d'aucune déduction fiscale. La famille Pinault considère en effet qu'il n'est pas question d'en faire porter la charge aux contribuables français.»

Fin de la polémique ?

 

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