La liberté du Fou

Depuis Momos, le bouffon des Dieux de l’Olympe, le fou est chargé à la Cour de divertir le Roi. Mais déjà Erasme lui désignait une autre fonction : miroir grotesque ou révélateur. C’est que, à la condition de l’exprimer sur le ton de la plaisanterie ou de la satire, il pouvait dire la vérité ou se moquer du Roi sans craindre d’être puni.

 

Au Moyen-Âge, l’accroissement du pouvoir royal faisant, le Roi a besoin de se divertir. Les premiers fous « en CDI » apparaissent, notamment à la Cour de Philippe V qui crée l’office de bouffon en 1316, occupé par Geoffroy. Rapidement, celui-ci est dévolu à d’anciens savants ou médecins devenus poètes, à l’image de Triboulet le bouffon de François 1er, et les fous vont suivre une véritable formation destinée à des hommes d’esprit.

 

En vers ou en prose, en chantant ou en contant, le bouffon use et abuse des mots. Si sa liberté d’expression est immense c’est que le Roi ne saurait s’abaisser à lui répondre, que ce soit par le verbe ou le glaive. L’un dirige l’Etat, tandis que l’autre amuse la galerie avec ses sarcasmes. N’est-ce d’ailleurs pas un signe de grandeur que de tolérer la dérision ?

 

« La satire est consubstancielle au pouvoir. C’est une hygiène mentale. Les gens qui ont le réflexe, même dans les situations graves, de savoir un peu déconner, sont à mon avis des gens utiles » (Philippe VAL, dans une autre vie)

 

Symbole de son essor à l’époque de l’émergence des Etats modernes, tous les manuels recommandent au Prince d’avoir son fou. Car « Bien plus qu’un simple amuseur, il rappelle en permanence au Roi ce qu’il est (un homme) et ce qu’il ne doit pas devenir (un tyran) », relativisant le pouvoir par ses outrances.

 

Qu’il se nomme Roi, Empereur ou Prince, le monarque baigne au milieu de conseillers et d’une noblesse d’Etat l’abreuvant de compliments. La liberté du fou est alors d’aborder avec légèreté les sujets les plus graves, ceux qui déplaisent et que les courtisans évitent. Il fait dans une certaine mesure office d’opinion publique au sein d’une cour servile. Ironie suprême, il joue en réalité le rôle de garde-fou!

 

Dernier bouffon célèbre, L’Angély qui officiait auprès de Louis XIV, symbolisait déjà une satire convenable et dévouée. La succession de monarques absolus et la formalisation des fonctions de gouvernement poussèrent les fous du Roi hors des murs du Palais. En se déplaçant sur le terrain médiatique, des feuillets artisanaux du 19e aux grands médias modernes, la satire est restée un miroir grossissant pour le souverain – si sa vanité ne l’a pas encore aveuglé - et devenue une loupe pour l’opinion.

 

D’une certaine presse, capable toute entière de se focaliser sur les bleus à l’âme du ballon rond, ou de l’humoriste qui souligne l’indécence de la Cour, l’esprit chagrin peut se demander qui est le « bouffon ». Les nouveaux manuels de gouvernance devront prescrire comme au Moyen-Âge que les fous du Roi, ces aiguillons du pouvoir, longtemps se portent bien.

 

( Source : Gilles Lecuppre, maître de conférences en histoire médiévale à l’Université Paris X - Nanterre. En 2005, il a publié aux PUF « L’imposture politique au Moyen-Age »)

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