Un de plus | Un de moins

Un nouveau mort, un nouveau rassemblement. Au delà de la tristesse générée, le sentiment d'habitude et d'actions qui en deviennent rituelles aggrave les émotions partagées. Récit de ce dernier rassemblement, en l'hommage de Cédric Chouviat, le mercredi 8 janvier, place de la République, à Paris.

18h sonnent place de la République, à Paris. Karim a rendez-vous avec Michel, « on se retrouve à l’endroit de d’habitude ? ». Car l’habitude, ils l’ont.

            Ce soir, c’est pour Cédric que le rassemblement a lieu. Cédric, encore un prénom à ajouter à une longue liste que l’on égraine comme un macabre rituel. Des prénoms érigés en symboles, reportés sur des stickers, ou graphés sur les murs. Des prénoms derrières lesquels se comptent des défunts, des familles brisées et meurtries.

            Karim arrive par le Faubourg du Temple, et retrouve Michel près de la statue, sans même lui téléphoner. Michel est converse, déjà, et Karim salue quelques personnes avant de se joindre à la discussion. On échange sur les dernières sorties du ministre, sur les justifications fallacieuses d’un préfet. On n’est plus dupe, on y est désabusé.

            La petite centaine de personnes commence à se connaître, au moins de vue. Les visages sont fermés. Pour surmonter les peines, le cynisme est de mise. On garde toujours à l’œil les deux bataillons CRS postés à une centaine de mètres. L’humeur n’est pas à la provocation, d’un côté comme de l’autre.

             Karim reconnait un couple croisé à la Marche pour Adama, et des retraités présents lors d’un rassemblement précédent pour Geneviève. Pas de drapeaux, quelques pancartes. La nuit est froide et la sono fébrile. On écoute, au début, puis on regarde dans le vide, on tourne même le dos aux familles. On perd peu à peu le respect de rigueur pour échanger quelques blagues, humour noir. Le cerveau fait bien les choses : il nous pousse à relativiser pour faire abstraction, ne pas prendre personnellement chaque agression. Se montrer, manifester son soutien aux proches, et sa résistance au gouvernement.

            Puis vient la minute de silence. Michel s’en va chercher une connaissance qu’il sait habituée de ces rassemblements. Karim cherche les larmes dans les yeux des familles.

            Vingt-cinq minutes, et c’est déjà terminé. Une demi-heure tout au plus pour une vie brisée. On vient jeter à la figure de parents déboussolés ce patchwork absurde de citoyens : SDF, marginaux, punks, cadres sortis plus tôt du bureau, retraités, ados…

            Karim s’interroge sur le regard que peuvent bien poser cette mère, ce père, sur eux. Il est clair qu’ils n’ont jamais mis un pied en manif, qu’ils n’ont pas l’habitude de cet étrange mélange. Ils écoutent les mots de soutien, abasourdis. Ils ne savent pas si la dignité de leur fils est élevée ou rabaissée par ces comportements, ce brouhaha, ces gens.

            Michel et Karim analyse les attitudes qui, objectivement, paraissent désintéressées et irrespectueuses. Les militants, si on peut les appeler ainsi, savent user de ce vide, conscients que ce non-respect doit être répercuté sur l’État, sur ceux qui les gouvernent. Certains catalysent ici leur haine des flics, d’autres celles de leur hiérarchie qui laissent la place à ces bavures. Les anarchistes sont là par principe, comme toujours.
Pour plaisanter, Michel conclut que le respect, c’est comme la TVA : il doit être redistribué pour que le système fonctionne. Ici, il a fait défaut : on est face à un trou, une abîme. 

            Karim enfourche son vélo et salue son ami. « À demain », lancent certains. On ne connait pas les noms, mais on sait qu’on sera de la manifestation. Comme si être présent pour commémorer une mort implique tacitement qu’on est contre telle ou telle réforme. Malheureusement, on se répond sans surprise : « à demain ! ».

            Karim pédale, stoïque. Le surlendemain, il rejoindra la vingtaine de journalistes dits indépendants en soutien à l’arrestation de l’un des leurs.
Il se rappelle son enfance à l’étranger : un préfet qui provoque la mort, des preneurs d’images derrière les barreaux. C’est mauvais signe.

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