mot de passe oublié
onze euros les trois mois

Restez informé tout l'été sur Mediapart !

Profitez de notre offre d'été : 11€ pour 3 mois (soit 2 mois gratuits) + 30 jours de musique offerts ♫

Je m'abonne
Le Club de Mediapart mer. 24 août 2016 24/8/2016 Dernière édition

Conflit de pouvoirs : pour Rémi Fraisse

Je ne connaissais pas Rémi Fraisse. Et je ne pensais pas en acceptant de défendre ses parents, en qualité de parties civiles, que j’aurai également à le défendre. Car depuis une semaine, depuis le moment où il s’est effondré, touché par une grenade lancée par un membre de la gendarmerie mobile, il ne se passe pas un moment sans que l’on fasse offense à sa personne et à sa mémoire.

Je ne connaissais pas Rémi Fraisse. Et je ne pensais pas en acceptant de défendre ses parents, en qualité de parties civiles, que j’aurai également à le défendre. Car depuis une semaine, depuis le moment où il s’est effondré, touché par une grenade lancée par un membre de la gendarmerie mobile, il ne se passe pas un moment sans que l’on fasse offense à sa personne et à sa mémoire.

Casseur, djihadiste vert, ecoloterroriste…. Le discours du gouvernement ou de certains syndicats agricoles s’est établi et n’a cessé de monter en puissance. D’abord pour tenter de nier l’existence même des origines de sa mort. Rappelons-nous que dans les premiers moments, on ne parlait que d’un corps découvert dans la foret. On apprendra plus tard que le parquet, la direction de la gendarmerie et le gouvernement savaient déjà ce qu’il s’était passé puisque les gendarmes avaient quelques instants après sa mort ramassé le corps de Rémi.

Alors pourquoi  pendant deux jours, ce silence assourdissant, pourquoi cette absence de réaction du parquet, du gouvernement, pourquoi le refus de dire cette vérité que l’on connait depuis le début ? Pourquoi le parquet a-t-il tenté de semer une confusion indécente sur les circonstances de sa mort en ne donnant que des bribes d’informations, en ne parlant lors de la première conférence de presse que d’une explosion, laissant croire à la possibilité d’un décès dû à un Cocktail Molotov, pourquoi avoir lancé de fausses pistes, comme celles du sac à dos disparu, volontairement récupéré par les manifestants, et qui aurait pu contenir des substances explosives ? Simplement pour discréditer un jeune homme pacifiste, militant de la fédération Nature Environnement, botaniste, qui n’a jamais fait usage de violence ou eu maille à partir avec les forces de l’ordre. Salir l’image d’un jeune homme mort qui militait pour l’environnement et pour les générations avenir?

Y a-t-il attitude plus basse et plus veule ?

Pourquoi ne pas assumer ses responsabilités et dire : nous l’avons tué. Notre politique l’a tué. Nous n’avons pas voulu choisir la voie du dialogue, nous avons voulu montrer que nous sommes forts aux yeux des Français, et cela passe par des démonstrations de violences contre ces militants majoritairement pacifistes. Nous les avons harcelés, frappés, nous avons brulé leurs effets personnels, les avons délogés sans autorisations judiciaires, puis nous avons fait usage de Flash balls, de grenades fumigènes et de désencerclement. Et comme ils ne partaient toujours pas, nous avons fait lancer des grenades contenant des explosifs, en les jetant sans sommations, sans respecter les règles élémentaires d’usage de ces grenades, en l’air directement sur les manifestants, ou même dans des lieux clos, comme dans une caravane occupée. Nous les avons blessés, alors qu'ils tentaient simplement de sauver notre patrimoine naturel, eux qui ont cette conscience que nous n’avons plus, à force de vouloir produire et gagner toujours plus.

Je suis désolé de dire cela, je ne suis qu’avocat. Je ne devrais pas parler de ce qui me dépasse, de ce qui dépasse mon champ d’action, le droit. Mais c’est plus fort que moi. Je me dois aujourd’hui de défendre Rémi Fraisse, ou plutôt ce qu’il en reste. Un corps dans une morgue. Un corps au centre d’un conflit de pouvoir. De tous les pouvoirs, politiques, judiciaires, militaires, médicaux, médiatiques. Un corps autopsié, malmené, disséqué par la France entière qui se le déchire, comme Damien supplicié en place publique, objet de la toute-puissance de la souveraineté. Un corps auquel le pouvoir refuse de redonner un nom, une dignité. Un corps que le pouvoir refuse de rendre à ses parents qui à ce jour n’ont toujours pas pu voir leur enfant, auquel ils ont donné naissance, qu’ils ont vu faire ses premiers pas, dire ses premiers mots, crier ses premières révoltes, et qu’ils ne pensaient pas devoir inhumer, envers et contre toute logique générationnelle.

Ce n’est pas qu’un drame ou une tragédie qui s’est nouée autour de Rémi. Il est mort parce qu’il s’est retrouvé par hasard au milieu d’une déflagration de pouvoir et d’expression de la violence publique. Ce qui a tué Rémi Fraisse, ce n’est pas seulement un gendarme jetant une grenade offensive en pleine nuit en direction de jeunes manifestants, quelle que soit la violence de ceux-ci. Ce qui a tué Rémi, c’est la violence Etatique. Un Etat gouverné par des hommes dont la boussole n’est orientée que vers la prochaine échéance électorale,  des hommes motivés par leur stratégie de communication, et qui en ont oublié que l’Etat dont ils sont les représentants n’était finalement qu’une simple fiction destinée en premier lieu à protéger ceux qui avaient accepté de se soumettre à sa violence légitime. Mais lorsque la violence n’est plus légitime, lorsque l’on utilise des armes de guerre non pas contre un autre Etat belligérant, mais contre sa propre population,  lorsque l’Etat tue ceux qu’il est sensé protéger, alors la question de l’Etat, de son fonctionnement, de ses intérêts et de ses représentants doit inéluctablement être posée.

 Dimanche à 16H00, je serais devant le mur de la paix, avec une renoncule à feuille d’ophioglosse sur le torse, et je penserai aux parents de Rémi Fraisse, je penserai à Rémi, et à toute cette vie, plus importante que tout le reste, qui s’est en allée. Pour Rémi Fraisse.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires

Malheureusement on ne connaît pas vraiment les circonstances de ce drame car l'Etat ne veut pas assumer, cela est très grave.

Cet été, Mediapart vous accompagne partout !

onze euros les trois mois

À cette occasion, profitez de notre offre d'été : 11€/3 mois (soit 2 mois gratuits) et découvrez notre application mobile.
Je m'abonne

L'auteur

arié alimi

Avocat au Barreau de Paris
Paris - France

Le blog

suivi par 93 abonnés

COMBAT : LE RACISME D'ETAT

À propos du blog
Voilà maintenant deux ans que pour la première fois j’ai ressenti le besoin d’écrire pour partager publiquement mon désarroi. J’avais défendu des personnes à qui l’on reprochait d’avoir commis des actes à connotation antisémite, pendant les émeutes de Sarcelles en juillet 2014 ainsi que des personnes parties faire le Jihad. Cela m’a été reproché, parfois violemment, non pas du fait de ma qualité d’avocat, mais parce que de tradition Juive. J’évoquais déjà un racisme d’Etat à venir. Je ne pensais pas que celui-ci pourrait s’exprimer aussi précocement. Les combats menés depuis m’ont donné tort. Je pense aujourd’hui à ces familles, de confession musulmane, par naissance, tradition familiale ou simplement par choix. Ces familles qui en quelques mois ont subi tous les outrages de la république. L’état d’urgence d’abord, au cours desquelles elles ont été perquisitionnées, violentées, assignées à résidence par un Etat désorienté. Un état d’urgence rendu permanent par le législateur, consacré par des juridictions administratives devenues de vulgaires annexes du ministère de l’intérieur. Je les entends encore au téléphone, plusieurs mois après que les arrêtés d’assignation à résidence aient été abrogés, me demander pourquoi ? Pourquoi nous ? Qu’avons-nous fait de mal ? Que puis-je leur répondre ? Que l’état d’urgence est une loi votée et prorogée par le législateur, presqu’unanime ? Que l’injustice et l’horreur qu’ils ont eu à subir est le fait d’une loi ? Ou bien encore qu’il y a désormais une doctrine d’Etat qui fantasme une continuité entre certaines formes de pratique religieuse au terrorisme de l’Etat Islamique, qu’il vaudrait peut être mieux être discret, pratiquer en cachette, préférer les sous-sols pour la prière, l’ombre à la lumière, mais de ne surtout ne pas renoncer complètement à leur croyance au risque d’être dans la dissimulation, présomption presque irréfragable de terrorisme. Je n’ai pas su trouver les mots quand à cette première injustice s’est ajouté la déchéance de nationalité. Ce sombre débat touchant à nos plus solides fondements républicains, l’égalité, le droit du sol. Cette pantomime législative, expression violente du refoulé national de la guerre d’Algérie. Pouvais-je seulement imaginer leurs angoisses de voir que leur identité, leur appartenance à la citoyenneté Française pouvait être remise en cause par les représentants qu’ils avaient élus. Je me souviens encore de cette dame qui avait la grandeur de justifier les exactions commises contre elle, son mari, ses enfants, acceptant d’être sacrifiée sur l’autel de la lutte contre le terrorisme. La déchéance de nationalité n’était-elle pas réservée aux seules personnes condamnées pour des actes de terrorisme ? Nous sommes une famille honorable, comment pourrions-nous être concernés si nous ne commettons pas de tels actes ? Je me suis alors abstenu de leur dire qu’il n’existait pas de définition réelle du terrorisme, que d’une époque à l’autre, d’une alternance à l’autre, la simple expression, appartenance ou pratique pouvait être qualifiée de terrorisme, dès lors que cette expression, appartenance ou pratique était qualifiée comme telle, qu’un jour viendrait peut être où un simple juge administratif, un premier ministre peut être, viendraient à considérer que le port d’un vêtement, dans le cadre de l’état d’urgence pouvait entraîner un sentiment de terreur dans l’esprit du public. Je n’avais pas prévu que ce jour se lèverait aussi vite. J’aurais dû pourtant. Lorsque des maires de toutes obédiences politiques interdisent des mosquées, en exprimant leur haine de l’arabe et du musulman en exhibant une laïcité devenue arme idéologique au lieu de bouclier protecteur de la république et des cultes, j’aurai dû le comprendre. Lorsque des imams sont assignés à résidence, perquisitionnés, blanchis, puis poursuivis judiciairement pour de faux motifs, j’aurai dû avoir des certitudes. Lorsqu’un représentant d’organisme public antiraciste m’explique benoitement, que les assignés à résidence sont tous musulmans parce que les terroristes se revendiquent de l’islam, j’aurai du moi-même être convaincu. Convaincu que loin d’un combat contre le terrorisme, un racisme primaire, irrationnel s’était emparé de nos institutions. Persuadé que la laïcité est une protection de le République pour toutes les croyances ou les non croyances, quand bien même les textes religieux seraient porteurs de valeurs rétrogrades, quand bien même le port d’un vêtement par une femme serait porteur d’une symbolique discriminante et contraire aux valeurs émancipatrices. Parce que la laïcité se conjugue avec la liberté, que la liberté signifie être libre de choisir, choisir de faire ou de ne pas faire, choisir de croire ou de ne pas croire, choisir de porter un vêtement pour pratiquer une religion ou d’avoir les seins nus dans une église pour blasphémer une religion, tant que l’on ne nuit pas à autrui. Certain que le fait pour une femme de porter un vêtement religieux, quand bien même serait-il porteur d’un projet politique, n’est nullement contraire aux valeurs de la République tant que ce vêtement n’est pas imposé par la loi, mais qu’en revanche, est contraire aux valeurs de la république d’édicter expressément, de juger ou de soutenir un jugement visant une personne en raison de son expression religieuse. Convaincu que si que le fait de kidnapper, torturer et tuer un jeune juif parce c’est bien connu que les juifs sont riches suffit à caractériser le caractère antisémite de ce crime, alors le fait d’assigner à résidence, violenter, perquisitionner, stigmatiser, harceler des musulmans trop pratiquants parce que c’est bien connu les musulmans trop musulmans sont des terroristes en puissance, suffit à caractériser la caractère raciste des actes d’un Etat sans qu’il puisse en aucun cas trouver sa justification dans la lutte contre le terrorisme. Camus disait de l’homme révolté qu’il est l’homme situé avant ou après le sacré et appliqué à revendiquer un ordre humain où toutes les réponses soient humaines, c’est-à-dire raisonnablement formulées. A défaut de pouvoir ou vouloir formuler raisonnablement la problématique, de dire que le terrorisme de l’Etat Islamique est affaire d’emprise mentale et de phénomène sectaire, non de pratique ou de texte religieux, à défaut de réfléchir sur un temps long à des offres synonymes d’espoir pour une jeunesse en proie au nihilisme violent, non sur des anathèmes et normes racistes jetés chaque jour un à l’emporte-pièce sur nos concitoyens musulmans, nous devrons combattre avec la plus grande fermeté toutes les manifestations de ce racisme d’Etat.
Une du Club