Avocat et militant

Supprimer. C’est le mot utilisé par le syndicat des commissaires de la Police Nationale (SCPN), s’agissant des avocats militants. La polémique est née.

Supprimer. C’est le mot que j’ai récemment utilisé dans une publication Twitter s’agissant de l’Inspection Générale de la Police Nationale (IGPN) de l’Inspection de la Gendarmerie Nationale (IGGN) en raison de l’absence d’indépendance et d’impartialité de ces institutions dans le traitement de l'enquête sur les violences policières. Supprimer. C’est le mot utilisé en réponse par le syndicat des commissaires de la Police Nationale (SCPN), s’agissant des avocats militants. Le dictionnaire Larousse définit le mot supprimer de deux manières. Faire cesser ou disparaître une institution ou une loi en mettant fin à leurs effets. Se débarrasser de quelqu’un en le tuant quand il s’agit d’une personne. La polémique est née.

Certains ont vu dans les propos du syndicat de commissaires une provocation à l’élimination physique d’une certaine catégorie d’avocats quand d’autres y ont lu un appel à interdire le militantisme politique des auxiliaires de justice dont je fais partie.  La publication n’a à ce jour pas été effacée, ce qui permet d’écarter l’hypothèse du stagiaire indélicat chargé de la communication numérique en période estivale. Elle est donc assumée et validée par ses représentants qui n’ont pas non plus souhaité éteindre la polémique en précisant le propos. Je ne peux cependant me résoudre à penser que nous avons d’ores et déjà atteint le point de conflictualité où des cadres policiers afficheraient publiquement leur intention homicide sur ma personne ou sur celle et ceux que l’on définit comme des avocats militants. Et à supposer que l’attaque ne viserait que le caractère militant de certains avocats, elle n’en demeure pas moins d’une violence effrayante nourrie d’une méconnaissance crasse du rôle de l’avocat dans l’institution judiciaire et plus généralement dans le débat démocratique.  

D’abord parce que depuis le moment où j’ai levé la main droite pour prêter serment comme avocat, d'exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité, j’ai accepté non seulement de défendre mes clients dans le respect de ces principes, mais également de défendre ces mêmes principes lorsqu’ils sont attaqués et fragilisés. Parce qu’être avocat, ce n’est pas simplement une fonction, c’est d’abord et avant tout un engagement pour la dignité de celle et celui qui franchit tremblant, libre ou menotté les portes du Tribunal. Que la dignité c’est ce principe qui impose à toute l’institution judiciaire, de l’avocat au procureur, de l’huissier au greffier, du policier au juge, de se comporter à l’égard de celui qui à un moment de sa vie est concerné par le service public de la justice, avec respect et sans stigmatisation liée à sa condition de victime ou d’accusé. Parce que si être avocat c’est exercer ses fonctions avec conscience et indépendance, c’est aussi avoir conscience de son indépendance et s’engager pour l’indépendance de la justice.  Et que si être avocat c’est faire preuve d’humanité, c’est aussi combattre pour que cette humanité ne soit jamais écorchée par ceux qui font, exécutent ou rendent la justice.

Bien d’autres avant nous ont consacré leur vie, leur esprit et leur temps à ce serment en ayant pleine et entière conscience que la justice ne s’arrêtait pas aux portes du palais. Gisèle Halimi, avocate au serment incarné qui a combattu dans l’enceinte judiciaire et hors ses murs, le sort réservé par la justice à des femmes atteintes dans leurs chairs, qui a porté la voix pour rendre à toutes les femmes l’entière disposition de leur corps asservis par la loi, et soutenu, hors nos frontières, la cause de peuples qui réclamaient une indépendance si légitime. Robert Badinter, pourfendeur sans relâche de la peine de mort, archaïsme si lointain dans nos esprits et pourtant si contemporain. Thierry Levy, dont la puissante voix a fait trembler les murs sales et indignes de nos prisons. Henri Leclerc que j’écoute encore avec émotion et qui m’a fait comprendre que la douceur et la bienveillance étaient les armes les plus sures pour mener à bien les combats judiciaires et politiques du passé et à venir. Francoise Cotta qui mène les combats les plus difficiles en silence aprés avoir marqué de son empreinte toutes les cours d'assises de ce pays. Bien d’autres encore, comme Michel Tubiana et ses innombrables luttes, dont sa contribution majeure à la fin du conflit armé entre l’Etat et le peuple Basque, William Bourdon et les biens mal acquis de certains chefs d’Etats qui ont spolié les biens de leurs populations, Etienne Ambroselli, visé par la justice pour avoir défendu les militants de la ZAD de Bure contre l’enfouissement des déchets radioactifs qui hypothèquent l’avenir de toute une région.  Plus loin et pourtant si proche, Tahir Elçi, avocat militant de la cause Kurde en Turquie, tué d’une balle dans la tête et tous ses confrères actuellement emprisonnés. Face à l’adversité, ces femmes et ces hommes ne se sont jamais posés la question de savoir s’ils devaient être avocats ou militants.

Mais aussi la cohorte de tous les avocats dont je fais partie, parce qu’être avocat, c’est être militant et ce quel que soit son champ d’action. L’avocat en droit public qui défend une victime mutilée ou tuée par l’action des forces de l’ordre devant le Tribunal administratif pour tenter d’extirper une maigre indemnisation à un Etat qui ne reconnait pas l’existence des violences policières, l’avocat en droit des étrangers qui arpente les centres de rétention Administratifs, la cour nationale du droit d’asile ou les juges de la liberté et de la détention pour éviter l’expulsion des plus fragiles d’entre nous, l’avocat en droit de la famille, lorsqu’il contribue à apaiser les vicissitudes d’une séparation, le pénaliste qui transpire sous sa robe jusque tard dans la nuit en comparution immédiate pour éclairer les juges et rendre à la justice son humanité.

Alors vous qui êtes au service de la population, vous pourrez toujours vouloir supprimer les avocats militants comme d’autres ont tenté de le faire avant vous, mais tant qu’il restera ne serait-ce qu’un avocat pour prêter serment, vous aurez toujours face à vous le miroir de votre propre serment, de probité, de dignité, de discernement, d’impartialité et de désobéissance à un ordre illégal.

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