BLANQUER SOUVERAIN

Sur BFM TV le 3 juillet, Jean Michel Blanquer annonçait comment il allait obtenir la publication des résultats du baccalauréat le 5 juillet, malgré une grève des correcteurs et correctrices. Au cœur de sa stratégie, il a pris appui sur le fait que “les jurys sont souverains”.

La grève des correcteurs et des correctrices du baccalauréat, qui n’avaient pas enregistré leurs notes, annoncée jusque au moins le 4 juillet, jour des délibérations des jurys, menaçait de retarder les résultats du baccalauréat. Or, Jean Michel Blanquer en avait fait une affaire personnelle, les résultats seraient publiés le 5. Il l’a répété à plusieurs reprises, sur différents médias, au cours de la semaine. Enfin, au soir du 3 juillet, il avait trouvé la parade, et  il s’est adressé au peuple de France dans une allocution télévisée, justifiant une procédure consistant à remplacer une note manquante par une moyenne tirée du livret scolaire de l’élève.

Jean Michel Blanquer a alors  opposé la "souveraineté des jurys" à l’action des grévistes retenant leurs notes. Les jurys du baccalauréat sont constitués  des professeurs qui ont corrigé les écrits des épreuves de terminale, sous la présidence d'un ou d'une universitaire.

Que signifie le fait qu’un jury est souverain? Cela signifie d’abord que ses décisions ne peuvent être remises en cause et modifiées par une autre autorité. Les chefs d’établissement, le Recteur, le ministre même ne sont pas au-dessus de ses décisions, et ne sont pas fondés à exercer des pressions sur lui pour orienter ses choix. Or, dès cette allocution télévisée, la notion de “souveraineté” des jurys était détournée de son sens, puisque les jurys se voyaient indiquer une marche à suivre, pour laquelle ils n’avaient ni été consultés, ni même informés auparavant. En effet, seuls les chefs de centre, qui ne sont pas membres des jurys, en avaient été informés.

Le fait qu’un jury soit souverain lui donne aussi le pouvoir de modifier une note. C’est d’ailleurs l’objet des délibérations des jurys de baccalauréat, qui accordent pour certains cas quelques points supplémentaires, au vu du livret scolaire et après un débat contradictoire, quand cela peut permettre à des élèves, qui en sont proches, de franchir un seuil (rattrapage, admission ou mention). Mais ici le cas était bien différent, car Jean Michel Blanquer avait décidé qu'une autre note que celle portée sur la copie de l’élève pourrait être imposée par des jurys instrumentalisés, ou tout simplement niés, si ils refusaient de se laisser instrumentaliser.

En effet, dans de nombreux centres d’examen, les moyennes des livrets étaient enregistrées en lieu et place des notes manquantes par les secrétariats avant même que ne s’ouvrent les délibérations des jurys. La décision était donc déjà prise et appliquée. Dans d’autres, quand les jurys ont annoncé qu’ils refusaient de statuer sur le cas des candidats pour lesquels il manquait des notes, et de substituer à la note d’examen une note de livret, se proposant de statuer de nouveau quand toutes les notes réelles seraient enregistrées, les chefs de centre leur ont répondu qu’ils enregistreraient eux-mêmes ces notes après la fin des délibérations. Souvent, ils l’ont fait sans même en informer le jury.

Une autre notion a été invoquée par le ministre pour jeter le discrédit sur les grévistes, et mobiliser à ses côtés les professeurs non grévistes, la notion de “sens du service public”. Que faut-il entendre par là? Un très grand nombre de professeurs qui ont refusé de statuer sur les cas des candidats pour lesquels il manquait des notes l’ont fait justement de par leur sens du service public: ils ont refusé la rupture d’égalité de traitement des candidats qui consistait à tenir comme note d’examen, pour les uns, une moyenne annuelle, et pas pour les autres, ils ont refusé que soient tenues pour équivalentes des notes obtenues dans des conditions bien différentes, ils ont refusé qu'une moyenne tirée du livret soit assimilée à une " note de contrôle continu". Ils se sont révoltés du non respect de leur souveraineté, et donc de la loi. Mais peut-être ont-il mal compris ce que signifiait l’expression “sens du service public” dans la bouche de leur ministre? Puisque celui-ci a clairement fait comprendre que les grévistes en étaient dépourvus, on pourra en déduire que le sens du service public se réduit pour lui à l’obéissance sans objection. D'un côté, pour les professeurs réunis en jury qui ont refusé ce qu'on voulait leur imposer, il s'agissait d'être avant tout au service du public et de la loi, de l'autre, celui de toutes celles et ceux qui se sont empressés de se mettre au service de cette manipulation, il s'agissait d'être avant tout au service de l'État, ou plutôt, puisque l'État n'était tout de même pas menacé, au service d' un gouvernement mis à mal en la personne d'un ministre par un mouvement de grève.

Revenons à la souveraineté. Le déroulement de ces jurys du bac 2019 constitue un précédent qui rendra désormais bien fragile la souveraineté des enseignants sur leur notation, et c’est peu rassurant pour l’avenir, quand la part du contrôle continu sera plus importante dans le nouveau bac, et quand le pouvoir des chefs d’établissement sur les enseignants sera renforcé. Le fait de confondre les chefs de centre avec les jurys (”les jurys ont été informés”, Blanquer sur BFM, 3 juillet) est un indicateur très inquiétant. Il y a eu très peu de résistance, de la part des chefs de centre, aux irrégularités dans le déroulement des délibérations des jurys. Au contraire, la plupart d'entre eux ont mis un zèle étonnant à se substituer aux jurys, au mépris de la loi, et au mépris de l'éthique et de l'expertise des enseignants. Cette session du bac 2019 aura fait apparaître Jean Michel Blanquer en maître incontestable,et seul souverain de l’éducation nationale.

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