Le pas vrai pas faux et la prise d'otage du réel

Emmanuel Macron a dénoncé le 7 juillet, à propos d'une grève de professeurs, une prise d'otage des enfants et de leurs familles. Il y a bien eu des prises d’otage et des exécutions le 4 juillet 2019. Mais c’est Jean Michel Blanquer qui a pris en otage les élèves, et qui a fait exécuter la souveraineté des jurys et les résultats du bac pour démontrer son autorité.

Dans le dernier acte du conflit qui a opposé des enseignants à leur ministre, à sa loi “école de la confiance”, et à ses réformes, sur la période du baccalauréat, la communication ministérielle n’a cessé de jouer sur le “pas vrai pas faux”, par médias grand public interposés, pour retourner l’opinion contre les grévistes, et, dans les dernières heures, pour les terroriser.

Premier acte de communication: le 17 juin, premier jour des épreuves du bac, et jour de grève des surveillances, Jean Michel Blanquer annonce des taux de grévistes ridiculement bas, taux calculés par bidouillages successifs, en prenant en compte la totalité des personnels de l’éducation nationale: https://www.liberation.fr/france/2019/06/17/greve-du-bac-blanquer-additionne-des-choux-et-des-carottes_1734337.

Il annonce sur France Inter à 7H50 ce jour là un taux estimé autour de 5%, alors qu’il est encore trop tôt pour que les grévistes aient pu être recensés sur tous les établissements, et davantage encore, pour que l’information soit remontée au ministère.

Pas vrai pas faux, mais plutôt faux quand même: en réalité, il ne s’agit pas d’une information, mais plutôt de la transmission à son administration, à la presse et à l’opinion, des éléments de langage qu’il conviendra d’adopter pour commenter cette journée.

Alors qu’une partie des personnels mobilisés contre les réformes décide de continuer le bras de fer, pour tenter de percer enfin le mur ministériel et médiatique, et menacent, dès le lendemain, le 18 juin, de faire reporter la proclamation des résultats du baccalauréat initialement prévue le 5 juillet, en se mettant en grève le jour où les notes devront être enregistrées, et jusqu’au 4 juillet, jour des délibérations des jurys, le ministre passe dans le registre de la menace.

Deuxième acte de communication: Jean Michel Blanquer annonce, d’abord dans le Figaro, puis sur BFMTV, que seront considérés comme grévistes quinze jours ceux qui, parmi les correctrices et correcteurs garderont des copies, donc au-delà des deux ou trois jours de grève effective, et qu’ils encourent des sanctions pour faute grave: http://www.lefigaro.fr/flash-actu/bac-blanquer-promet-que-chacun-aura-ses-resultats-en-temps-et-en-heure-20190701.

Vrai ou faux? L’application de cette menace serait contraire à ce que prévoit la loi, puisque l’on ne peut est considéré comme gréviste qu’à partir du jour où la cessation de travail est constatée. Mais elle ne serait pas vraiment fausse, et même, elle s’appliquerait légitiment, si des professeurs n’avaient pas corrigé les copies, ou bien si ils ne les rendaient pas du tout. En réalité, tous les professeurs avaient corrigé leurs copies, et comptaient les rendre le 4 juillet en fin d’après midi.

Ni vraie, ni fausse, cette menace est efficace: elle a un effet de peur chez un grand nombre de grévistes qui renoncent à poursuivre le mouvement, elle laisse croire au public que ceux-ci n’ont pas fait leur travail et n’ont pas corrigé, ou bien qu’ils comptent voler les copies, et elle ouvre la voie à tous ceux qui exigeront à sa suite des sanctions bien plus graves, jusqu’à la radiation, tels Jean Christophe Lagarde, patron de l’UDI, dans un tweet le 3 juillet.

Troisième acte de communication: Jean Michel Blanquer n’a cessé de répéter, sur les plateaux télévisés, dans la presse écrite, que tous les résultats du bac seraient bien proclamés normalement le 5 juillet. Il a compté sur les menaces de sanctions contre les grévistes, sur les pressions de leur hiérarchie (appels des IPR, et des chefs d’établissement aux enseignants grévistes), sur leur exposition, à défaut de sanctions illégales, à la vindicte de certains médias, de certains politiques, de leurs collègues, des familles. Il n’a eu de cesse de marteler que 99% des enseignants ont le sens du service public, et tout le monde aura pu comprendre que 1% d’entre eux ne l’avaient pas. Toutefois, il est apparu clair, dans la journée du 3 juillet, que la grève se poursuivait, qu’il manquait un nombre de notes important, et que les jurys ne pourraient pas tous se tenir normalement le 4 au matin. Les chefs de centre attendaient la consigne éventuelle d’un report des résultats du bac au 8 juillet.

Par delà le vrai et le faux, l’annonce de la proclamation des résultats maintenue le 5 juillet malgré la grève était-elle performative? Se suffisait-elle à elle-même pour avoir un effet sur le réel? Jean Michel Blanquer y a associé son autorité personnelle. Il ne pouvait céder sans céder sur cette figure qu’il s’était donnée. Il ne restait qu’à exercer son autoritarisme sur son administration, et sur les enseignants non grévistes qui seraient présents dans les jurys, pour lui donner raison.

Quatrième acte de communication: au soir du 3 juillet, Jean Michel Blanquer annonce sur BFM TV la stratégie qu’il va suivre pour tenir sa gageure. Il prend appui sur la souveraineté des jurys pour légitimer le fait qu’une autre note que la note d’examen sera prise en compte comme note du bac, et se substituera à la note manquante. Il oublie seulement l’aspect premier de la souveraineté des jurys, sans quoi celle-ci ne signifie rien, qui est qu’ils ne sont soumis à aucune autorité, pas même celle de leur ministre, et qu’ils n’ont pas à subir de pressions ni se voir imposer leurs choix. Les exemples ont été nombreux, de jurys qui ont refusé d’être instrumentalisés, et de céder sur leur souveraineté, sur la loi, sur leur éthique et leur expertise des professeurs, et les exemples ont été nombreux aussi des menaces qui leur ont été faites. Or, des résultats ont été publié contre l’avis de ces jurys. Cela n’empêchera pas le ministre de reprendre ce thème le 5 juillet, pour se désolidariser des décisions qui ont été prises et de leurs conséquences parfois désastreuses, en déclarant “je ne suis pas derrière chaque jury” http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2019/07/08072019Article636981688649984316.aspx.

Ni vrai ni faux: la notion de souveraineté des jurys a été usurpée, instrumentalisée, et vidée de son sens. Il y a bien eu ici une première prise d’otage avec exécution, de la part du ministre et de son administration https://blogs.mediapart.fr/arielle-kies/blog/050719/blanquer-souverain

Cinquième acte de communication: le thème de la “prise d’otages” court depuis le début de la grève pendant la période du baccalauréat. C’est un poncif que l’on retrouve à toute grève, pour dénigrer les grévistes et émouvoir l’opinion. Il est bon, pour les maîtres dans l’art de la communication dans les eaux troubles du “pas vrai pas faux”, de faire ricochet à leur surface quelque galet de langue commune et vulgaire pour se montrer proches de ce qu’ils pensent être le peuple. L’un des effets de la grève, par la cessation du travail, est justement de faire apparaître la valeur sociale de ce travail par son manque. Mais si l’on y réfléchit un peu, une grève menaçant de reporter les résultats du bac d’un jour ou deux comportait une menace bien anodine, bien plus anodine même qu’une grève classique des enseignements, par exemple, où les élèves sont privés de cours et livrés à eux mêmes dans la journée. Il ne faut pas oublier que tous, enseignants et élèves, étaient clairement informés que la session du baccalauréat courait jusqu’au 10 juillet inclus, fin de la période prévue pour les oraux de rattrapage, et que des résultats proclamés le 8 laissaient le temps de terminer les épreuves dans ce calendrier. Les élèves ne risquaient en réalité d’être privés de rien par cette seule grève, et celle-ci aurait pu ne garder qu’un caractère un peu potache, de défi à l’autoritarisme de leur ministre; un ou deux jours d’attente supplémentaires auraient été vite oubliés dans la fête des résultats, s’il n’y avait pas eu les effets de dramatisation et de criminalisation du conflit produits par leur ministre. Celui qui a produit de l’angoisse, qui a fait croire aux élèves et à leurs familles qu’il y avait un danger bien plus grand que le truquage des résultats qu’il a orchestré, c’est lui.

Mais alors, vrai ou faux? Y a-t-il eu prise d’otage, ou non? Les enseignants grévistes ont voulu prendre en otage la date de la proclamation des résultats, c’est vrai. Le ministre a fait libérer l’otage, au prix d’une autre prise d’otage, celle de leurs élèves, de leur stress savamment attisé par lui, avec exécution des résultats du bac et de la souveraineté des jurys.

Et le réel, qu’en reste-t-il? Pour sauver notre tranquillité, nous serions tentés de fermer les yeux, et de profiter de l’été et des vacances bien méritées, pour oublier qu’il est en miettes. On s’y déchirerait pour tenter de le reconstruire, et pour lui redonner un peu de cohérence partagée. Mais l’oubli serait donner de la force encore à ceux qui s’ingénient à le voiler. En espérant qu’aucun élève qui aurait dû être reçu au bac ne soit injustement recalé, tous les autres reçus l'auront été avec des résultats douteux, “pas vrai pas faux”. C’est avant tout la valeur de la culture, qui aura été sacrifiée pour ce coup politique. Mais encore, au-delà de la question de la valeur des résultats du bac, s’est esquissée, dans la stratégie de Jean Michel Blanquer pour l’emporter sur les grévistes, et qui a été cautionnée par Emmanuel Macron, une stratégie de résolution des conflits au mépris du droit, très inquiétante pour l’avenir de la démocratie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.