L’universel, l’athlète d’Aristote et le pot aux roses

L’universel, c’est l’objectif affiché par les promoteurs de la réforme, mais son sacrifice est déjà en partie annoncé pour en sauver l’objectif réel caché. L’athlète d’Aristote, c’est celui qui porte une notion de la justice qui montre que celle que l’on nous vend est fausse, et qu’elle est bien plutôt l’injustice. Le pot aux roses, ce sont les flots de discours qui masquent l’objectif réel.

Édouard Philippe, déclarait, lors d’une conférence de presse le 27 novembre: “Nous ne transigerons pas sur l’objectif”. Quel est donc cet objectif, sur lequel il ne serait pas question de céder?

La déclaration du premier ministre, le vendredi 6 décembre, sur le perron de l’Élysée, le précise. Mais cette déclaration est porteuse de sens autant par ce qui a été dit, que par son non dit. Les opposants au projet de réforme Delevoye ont été désignés d’entrée de jeu, par Édouard Philippe, comme opposants au principe d’unification des différents régimes de retraite en un système universel, dont il s’est présenté comme le défenseur. Remarquons déjà une petite réécriture de l’histoire: les opposants au projet de réforme ne sont pas nécessairement opposés au principe d’unification des différents régimes de retraite, et ce n’est clairement pas la motivation d’une mobilisation qui entend d’abord, et avant tout, garantir le niveau des retraites de toutes et de tous.

Ce qui a été tu par Édouard Philippe, c’est que ce système reposera sur un calcul des droits par points, acquis tout au long de la carrière. Or, il n’y a pas de nécessité, pour mettre en place un seul régime des retraites, commun à toutes les professions, de le faire reposer sur un système de points, cela pourrait tout à fait se faire en référence aux salaires perçus au cours de la carrière, comme c’est le cas actuellement en majeure partie. C’est pourtant ce principe,- qui n’a pas été nommé une seule fois dans sa déclaration-, et qui a été savamment recouverts de discours soigneusement orchestrés durant toute la campagne de promotion de la réforme, qui en est l’objectif principal, celui sur lequel on ne transigera pas, fusse, on le verra bien vite, au prix de sacrifier l’universel.

Mais voyons d’abord quelle est l’idée de l’universel sur laquelle reposent les arguments en faveur de la réforme. La conférence de presse l’énonçait simplement, à la suite du rapport Delevoye: il s’agit premièrement d’en finir avec tous les régimes “particuliers”, il s’agit deuxièmement de faire en sorte que “chaque français cotisera de la même façon et qu’il bénéficiera des mêmes droits”. Le premier point a fait l’objet d’une instrumentalisation massive, tendant à faire croire que la réforme toucherait essentiellement celles et ceux qui sont bénéficiaires de régimes spéciaux, et que ceux qui se mobilisaient contre cette réforme ne seraient que des défenseurs de privilèges. Emmanuel Macron déclarait ainsi, le 22 novembre, à quelques jours de la grève du 5 décembre, qu’il s’agissait “d’une mobilisation contre la fin des régimes spéciaux”, portant “des demandes catégorielles qui pénalisent le reste de la société”. Rappelons que les régimes spéciaux au sens strict ne représentent que 1,5 % de la population, et ne pourraient justifier à eux seuls une réforme de tout l’ensemble du système des retraites, qu’ils ne menacent pas, et que par ailleurs, leur poids tout relatif ne pourrait pas non plus expliquer qu’un gouvernement prenne un tel risque politique pour leur seule suppression. Rappelons aussi que c’est bien au-delà des seuls régimes spéciaux que s’est construite une mobilisation rassemblant le 5 et le 10 décembre des salariés du secteur public comme du secteur privé. L’enjeu de la suppression des régimes spéciaux a été placé au premier plan de la communication gouvernementale, qui a entretenu le flou sur sa définition, y intégrant sans le dire les régimes de pension de la fonction publique.

Le deuxième point de la définition de cet universel, “chacun cotisera de la même façon et aura les mêmes droits”, vient compléter, et prétendument fonder une promesse de justice. Mais c’est une conception de la justice bien naïve, d’une naïveté que l’on suppose sans doute être la nôtre: une naïveté d’enfants au moment du partage des bonbons, où chacun compterait s’il n’en a pas moins que le voisin ou la voisine, et qui serait propre à attiser des jalousies facilement satisfaites de la suppression des droits acquis aux autres. Mais cette idée de la justice ne tient pas deux secondes au-delà de la cour de l’école maternelle. Ainsi, faisait remarquer Thomas Piketty sur France Inter le 2 décembre, l’écart d’espérance de vie selon le niveau de vie entre les plus aisés et les plus modestes est de 13 ans pour les hommes, il est de huit ans pour les femmes. En cotisant de la même façon et en ayant les mêmes droits, les plus aisés bénéficieraient davantage du régime de retraite, c’est à dire des cotisations des plus modestes. Un partage égal, écrivait Aristote, ne doit pas seulement prendre en compte deux termes, c’est à dire les choses à partager, mais quatre termes: les choses à partager et les personnes entre lesquelles on fait le partage. Sinon, on réalise un partage injuste: “et c’est de là que viennent les disputes et les plaintes, soit que des parts inégales se trouvent attribuées à des personnes égales, soit que des personnes inégales se trouvent en possession de parts égales lors des distributions”, Éthique à Nicomaque, V. 1131a. Il donne un exemple éclairant de l’absurdité à laquelle pourrait conduire le fait de croire qu’il suffit de donner les mêmes quantités pour réaliser la justice: “si, pour un homme, dix mines [ancienne unité de mesure] à manger, c’est beaucoup, et que deux, c’est peu, le diététicien ne va pas pour autant prescrire invariablement six mines, car c’est peut-être encore beaucoup pour celui qui doit les prendre, ou bien trop peu. Pour Milon [ athlète célèbre pour sa force, mais aussi d’un appétit légendaire], en effet, c’est peu, mais pour qui débute en gymnastique, c’est beaucoup”, Idem, II 1106b. Un partage équitable doit prendre en compte les différences entre les personnes pour ajuster les parts qui leur seront ensuite distribuées, afin que chacun ait ce qui lui convient. Dans le cas du travail, il serait clairement injuste de ne pas prendre en compte les carrières longues, la pénibilité, des sujétions particulières, mais aussi la durée des études, et d’autres situations qui auraient rendu la carrière des uns et des autres inégales, avant l’ouverture des droits à la retraite.

Dans les faits, le rapport Delevoye sur les retraites prévoyait déjà dans sa première mouture quelques mécanismes de compensation, c’est à dire de redistributions quantitativement inégales, pour compenser des inégalités dans le déroulement des carrières. D’autres seront certainement négociés ultérieurement. La fonction de l’argument de la justice comme égalité quantitative simple dans le débat aura été surtout d’étourdir, de servir de levier pour provoquer des jalousies, et cela afin de justifier des suppressions de droits, quand on pourrait imaginer au contraire d’accorder des droits nouveaux à ceux qui en ont moins, comme, par exemple, d’accorder le bénéfice de quatre trimestres par enfants aux femmes salariées du secteur public, au lieu de deux trimestres, à l’égal des salariées du privé, et d’accorder à toutes -salariées du public comme du privé-, la possibilité d’utiliser ces trimestres à leur gré, soit pour partir en retraite plus tôt sans décote, soit de bénéficier d’une surcote, quand elles partent à l’âge légal, et enfin, de maintenir des droits pour les pères, sans retirer des droits aux femmes.

Le principe d’universalité et de traitement quantitativement égal, si chèrement défendu en apparence, est pourtant déjà mis à mal pour défendre la réforme qui doit, prétendument, le promouvoir. Ainsi, le ministre de l’éducation nationale, Jean Michel Blanquer annonçait déjà, mardi 10 décembre, au matin, que la revalorisation des rémunérations des enseignants se ferait de manière différenciée, selon le moment de la carrière des enseignants, début ou milieu, et se ferait en grande partie sur la base de primes, ce qui permettrait encore d’accentuer les différences individuelles.

L’objectif véritable, ce n’est ni l’universalité, ni l’égalité: l’objectif, c’est d’instaurer un système de calcul des droits par points. Pourtant, cet objectif a été soigneusement soustrait au débat par les promoteurs de la réforme ces dernières semaines. L’exemple de la Suède, où ce système a été adopté, et a entraîné des baisses de pensions pour de nombreux retraités, aurait pu devenir un contre-exemple gênant pour le gouvernement. Le système de calcul par points affectera tous les salariés, quel que soit leur secteur, Pourquoi est-ce ce principe qui est l’objectif sur lequel ils ne transigeront pas? Parce que, quels que soient les ajustements techniques et les concessions proposés en première instance, la définition des droits par points permettra, si elle est acquise, de modifier ensuite tous ces ajustements, et de réduire ou de supprimer des droits, sans avoir besoin d’engager de réforme d’ampleur. Elle permettra, comme l’avouait François Fillon en 2016, de diminuer les pensions de retraites. Déjà, on nous suggère que nous devons admettre qu’il faudra travailler plus longtemps (Philippe le 6/12), qu’il faudra accepter que les pensions  baisseront dans l’avenir. Elle incitera, enfin, ceux qui auront des revenus le leur permettant, à se tourner vers des assurances vie, vers des plans épargne retraites, il y a là toute une manne financière à récupérer.

Le projet de réforme des retraites a été servi par une propagande visant à détourner le débat de ses véritables enjeux.

Une réforme des régimes de retraite, permettant d’égaliser les droits par le haut, restant référée aux salaires, et non pas calculée par points, aurait pu prétendre être juste. Dans son programme de campagne, Emmanuel Macron assurait :“Après plus de vingt ans de réformes successives, le problème des retraites n’est plus un problème financier. Les travaux du Conseil d’Orientation des Retraites, qui font référence, le montrent : pour la première fois depuis des décennies, les perspectives financières permettent d'envisager l'avenir avec «une sérénité raisonnable » selon le Comité de Suivi des Retraites. L’enjeu aujourd'hui n’est donc pas de repousser l’âge ou d'augmenter la durée de cotisation.”, cet équilibre a été mis en péril, au cours de son mandat, par les suppressions de postes dans la fonction publique, et par les exonérations de cotisations des entreprises: la fin de ces exonérations de charges, une reprise des recrutements pour les secteurs publics en péril, comme la santé ou l’éducation, et une hausse des salaires, permettraient d’en garantir l’équilibre.

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