Une anticipation dont vous pourriez être l'héroïne ou le héros

Futur proche indéterminé. Derniers jours d’une campagne présidentielle. Les notions de droite ou de gauche n’ont plus aucun sens depuis longtemps, les quelques groupuscules moribonds héritiers de cette ancienne tradition ne convainquent plus personne. «République et Modernité» d’un côté, «Peuple et Nation» de l’autre, se font face. Les deux candidats, un homme et une femme, sont jeunes et beaux.

Veille du scrutin. Les défenseurs de l’écologie espèrent sauver une troisième position honorable, pour ne pas sombrer à leur tour dans la nébuleuse de ces partis qui n’existent que quelques semaines, et qui sont voués à amuser la galerie le temps d’une campagne électorale, par la défense de quelque cause folklorique.

Mais Louis, le Président de la République, a prononcé, au printemps, deux magnifiques discours, -dont l’un a duré sept heures!-, le premier sur la sensibilité animale, le second sur la défense de la forêt, citant un chef indien, renouant avec la philosophie des éléments, avec Empédocle, même: “il n'y a pas de naissance pour aucune des choses mortelles ; il n'y a pas de fin par la mort funeste ; il y a seulement mélange et dissociation des composants du mélange”. Dans le même temps, la réussite de la politique gouvernementale d’encouragement à l’adoption par les urbains de poules sauvées de l’abattoir, ont fait que le chef de file de “Verte la Terre et Bleue la Mer” fait désormais pâle figure, et est en passe de perdre toute crédibilité.

Le candidat écologiste tente de démultiplier les “petites phrases”, mais celles-ci ne sont plus reprises par personne sur les réseaux sociaux. “République et Modernité” domine tout l’espace politique depuis quelques décennies déjà, grâce à une stratégie géniale qui a su concilier le capitalisme le plus libéral à une politique sociale offensive. Malgré quelques mouvements de résistance dans les premières années, et contre toute attente, la politique sociale a en effet été grandement améliorée par la marginalisation des syndicats, ces organisations qui étaient restées attachées à la vieille lutte des classes du XIXème siècle, et qui mettaient un frein systématique à tout progrès.

Finis les mouvements de grève coûteux pour tous et toutes, les longues négociations dont personne ne sortait satisfait, et qui faisaient perdre du temps. L’estimation des besoins sociaux se fait désormais en temps réel, par une série d’évaluations et de sondages qui impliquent efficacement tous les partenaires: du personnel d’entretien à celui des transports, en passant par les soignants, les collègues et la hiérarchie, jusqu’à la famille, avec, en son cœur, une auto évaluation permanente grâce à l’outil numérique. Et les solutions sont parfois apportées avant même que le travailleur ou la salariée n’aient ressenti le moindre malaise.

C’est ainsi que l’on s’est aperçu qu’un sentiment de déclassement social pouvait être évité en modifiant le décor, par exemple en changeant la couleur des murs, ou en renouvelant les fauteuils de bureau, améliorant à moindre coût le bien-être au travail et la productivité. La réponse aux besoins en temps réel a été facilitée par le démantèlement des anciennes structures rigides des services publics, lesquelles empêchaient une satisfaction individuelle fine: formations et diplômes, aides sociales et soins, sont désormais différenciés et au plus près de chacun, intégrant jusqu’à la notion de mérite, ce qui encourage tous et toutes à se mettre au service de l’intérêt général. Un renversement innovant dans la politique des impôts a par ailleurs accéléré la croissance: en effet, l’impôt sur les entreprises est devenu dégressif en proportion de leurs performances affichées. Les anciennes formations dites de “droite” ou de “gauche” ont un temps tenté de survivre sur le terrain des “valeurs”, -défense des minorités, d’un côté, ou de la tradition, de l’autre-, mais ces valeurs ont depuis été investies par “République et Modernité”, et cela, bien plus efficacement que jamais auparavant.

Toutefois, “Peuple et Nation” fait face. Le mouvement a su fédérer un certain nombre de mécontentements et se positionner en défenseur de valeurs traditionnelles, que certains jugent rétrogrades, mais qui le font apparaître comme le protecteur des identités et des continuités. “Peuple et Nation” a su aussi concilier habilement les contraires: une dimension populaire dans l’expression des colères d’un côté, et de l’autre, une candidate jeune, élégante, qui se prénomme France, diplômée d’une grande école, en mesure de séduire les intellectuels et les classes moyennes supérieures. Il se présente ainsi comme le “parti des sans voix”, et peut, dans le même temps, revendiquer une modernité équivalente ou supérieure à celle du parti adverse, lequel n’a pas osé promouvoir la candidature d’une femme à l’élection présidentielle. Mais ses prises de position en faveur d’’une politique autoritaire, ses dérapages racistes fréquents, son passé obscur, ses liens avec des partis d’extrême droite, en Italie, en Allemagne, en Autriche, l’identifient à une menace fasciste. “Peuple et Nation” fait peur, et en tire sa force: quand toutes les autres formations politiques ont été vidées de leur puissance de contestation, il apparaît comme le seul choix d’opposition efficace.

Tel est l’enjeu du duel: les uns se présentent comme les défenseurs de la démocratie face au danger fasciste, les autres comme la voix du peuple face à une élite méprisante.

Le débat. La coutume veut que l’avant veille de l’élection, un grand débat télévisé oppose les deux prétendants issus du premier tour. Louis et France se sont déjà rencontrés il y a cinq ans. Aujourd’hui, le défi, pour Louis, sera, tout en s’imposant dans la stature du président en exercice, de paraître plus proche des électeurs, et de se défaire d’une réputation de mépris social. Il maîtrise parfaitement son apparence, jusqu’au moindre mouvement de doigt ou de sourcil, au point de paraître un peu guindé. Il devra, pour de brefs moments, savoir assouplir sa gestuelle. Il s’arrangera pour placer une expression familière comme: “les gens en ont marre”, il la répétera à trois reprises, portant le coup contre son adversaire ( “les gens en ont marre de vos mensonges, de vos discours de haine, etc.”), jouant à mettre ainsi le populaire de son côté.

France est un peu plus jeune que Louis. Son avantage sera de pouvoir s’habiller de façon plus fantaisiste que son adversaire: elle choisira des couleurs douces, qui mettront son teint en valeur devant les caméras. Son défi sera de se montrer passionnée, tout en gardant des limites, de ne pas verser dans le ressentiment, et de montrer qu’elle a, en toutes circonstances, une maîtrise parfaite d’elle-même et des dossiers. Elle a préparé une attaque là où Louis ne l’attendait pas, sur la question de l’écologie, et dénoncera, chiffres et témoignages à l’appui, l’augmentation des trafics et de la souffrance animale, causés par la campagne gouvernementale d’adoption de poules en ville. 

Soir des résultats. Il y a déjà quelques décennies que se rejoue à chaque élection présidentielle ce duel bien rôdé, sur le fond d’une progression des votes blancs et nuls. C’est d’ailleurs ici que se révèle le point faible de “République et Modernité”: ayant, en effet, rendu vide de sens tout engagement militant, par sa double stratégie d’anticipation des besoins et d’annihilation de la contestation, il est difficile au parti présidentiel de mobiliser pour les élections. Il y a cinq ans, le vote a été rendu obligatoire sous peine d’amende. Il est d’ailleurs question de supprimer les possibilités de votes blancs et nuls aux prochaines élections, et d’imposer de choisir un ou une candidate, grâce au vote électronique obligatoire.

En attendant, c’est la menace que représente “Peuple et Nation” qui sert en dernière instance d’argument électoral, argument à double tranchant, puisque c’est aussi celui qui rallie au parti adverse celles et ceux qui voudraient en finir. Or, depuis quelques élections, les scores se rapprochent dangereusement, la possibilité de voir le candidat ou la candidate de “Peuple et Nation” gagner les élections nationales devient de plus en plus crédible, enfin, si l’on peut appeler “crédible” quelque chose d’aussi invraisemblable du point de vue de la morale. Et toujours, in extremis, dans le soulagement et le désenchantement d’un côté, la rage et l’humiliation de l’autre, “République et Modernité” l’emporte, à quelques dizaines de milliers de voix près. Mais ce soir, le dimanche 14 mai, un vent sombre souffle sur la France. C’est en effet le visage de la candidate de “Peuple et Nation” qui s’affiche à vingt heures sur tous les écrans, elle est victorieuse, quand s’élève la clameur, cris de joie et de terreur mêlées, de rage et de victoire.

Les émeutes. C’est dans la nuit du dimanche au lundi, après le rassemblement festif du parti qui a gagné, place de la Nation, que les premières voitures sont brûlées. Le lendemain ont lieu des rassemblements spontanés, qui réunissent quelques centaines de personnes, pour protester contre le résultat de l’élection, et crier à la défense de la démocratie, dans un contexte où il y a presque 55% de votes blancs et nuls. Il y a des bagarres, des blessés légers. Louis, le président encore en poste, appelle à l’apaisement, et se pose en garant des institutions et de la démocratie. Dans la nuit du lundi au mardi, une bagarre de rue fait un mort. C’est un militant de “Verte le Terre et Bleue la Mer”.

De folles rumeurs complotistes traversent le pays, et le déchirent. Qui cette mort arrange-t-elle? “Peuple et Nation”, qui réclame la fin du laxisme, et une prise de fonction immédiate de la nouvelle présidente? “République et Modernité”, qui met en garde contre une menace de guerre civile? Le mardi matin, à huit heures, Louis déclare l’état d’exception, et reporte sine die l’investiture de la nouvelle élue. En raison des risques de désordres, la presse a interdiction de commenter la situation, et de publier les prises de position des différents partis. On ne publie donc, ce jour là que des bulletins météorologiques, des conseils pour suivre des régimes alimentaires, ou pour gaspiller moins. C’est alors que commencent les émeutes: tout un peuple qui a le sentiment qu’on lui vole sa souveraineté descend dans la rue, avec sa peur, sa fureur, le sentiment de sa force, et son désespoir. Des vitrines sont brisées, des voitures brûlées, on marche sur l’Élysée. Les forces de l’ordre sont appelées en nombre, avec l’appui de l’armée, qui a pour rôle aussi bien de terroriser les émeutiers, que de rappeler les forces de l’ordre à leur rang et à leur obéissance. On tire dans la foule...

Et vous, si vous viviez dans ce monde, en ce temps, la semaine d'avant ce dimanche sombre, d'avant cette semaine noire: où seriez-vous, que feriez-vous ?

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.