Contre-projet pour un système de retraites universel et plus juste

Le rapport Delevoye sur les retraites propose une vision du juste très simple, voire simpliste : « un euro cotisé donnera à chacun les mêmes droits ». Et si nous profitions de la mobilisation contre ce projet de réforme, et de l’intelligence collective qui se lève, pour nous demander ce que serait véritablement un système de retraites juste et universel ?

Le juste a été bien malmené ces dernières semaines, traité qu’il a été en élément de langage, c’est à dire en formule de « prêt-à-argumenter », sans beaucoup de pensée dedans, par les promoteurs du projet de réforme des retraites. Or, ce qu’il y a de plus précieux, la justice, mérite mieux que cela, mieux que d’être aplati en un cliché, faux sous son allure de bon sens.

Ne nous y trompons pas, le slogan « un euro cotisé donnera à chacun les mêmes droits » ne définit pas un réel programme de justice, il répond plutôt à un plan de communication orchestré pour attiser des jalousies, pour diviser celles et ceux qui vont être tous ensemble lésés par la réforme, et pour se rendre incontestable. En effet, qui aurait le culot de s’opposer à la réalisation de la justice ?

Il ne tient qu’à nous, et à l’intelligence collective qui se forme et s’aiguise au cours de la mobilisation, de nous échapper des cadres de ressenti et de pensée que veut nous imposer la propagande libérale.

Jouons alors le jeu de prendre ce principe au mot. Il me semble qu’il est du coup bien trop tôt pour mettre en place une réforme du calcul des droits à la retraite par points, sur le principe “un euro cotisé donnera à tous les mêmes droits” : comment pourrait-t-il être juste, en effet, tant que persistent des inégalités salariales entre les hommes et les femmes ? Aujourd’hui, les femmes touchent environ 20 % de moins que les hommes. Pour qui voudrait véritablement réaliser la justice, mettre fin à cet écart devrait être un préalable impératif à l’application d’un principe de calcul qui, sinon, ne ferait que reconduire une inégalité.

Poursuivons. Si un euro cotisé devait donner à chacun les mêmes droits, celles et ceux qui auraient pu le plus cotiser tout au long de leur carrière, par ce qu’ils et elles auraient eu de meilleurs revenus, des carrières moins interrompues, plus longues, auraient évidemment de meilleures pensions de retraite. Cela n’est pas très loin de notre système de retraites actuel, et cela semble assez logique. Mais est-ce juste ?

Celles et ceux qui auraient eu à subir les effets des crises dont ils ne sont pas responsables, en subissant le chômage ou des baisses de rémunérations, en seraient deux fois les victimes.

Nous pourrions saisir l’occasion pour ouvrir une réflexion plus générale sur les inégalités salariales. Cette réflexion me paraît même inévitable, elle est dans la suite logique du principe du juste tel qu’il est défini au cœur du projet de réforme Delevoye. Elle a commencé d’ailleurs à être ouverte, certes dans un très grand flou, à propos des rémunérations des enseignants. Là encore, la remise à niveau réelle et effective (et pas en promesses vagues) de ces rémunérations aurait dû être un préalable impératif, précédant même l’ouverture des débats sur la modification du calcul des droits à la retraite.

Mais cette réflexion générale sur les inégalités salariales devrait aller encore au-delà du cas des femmes, et des enseignants. Ainsi, on peut comprendre que celui ou celle qui a fait des études longues, et des formations au cours de sa vie professionnelle, s’est donné une qualification qui apporte une valeur qui doit être reconnue. Mais je me souviens qu’étant encore enfant, je croyais que les ouvriers, qui donnaient leurs corps au travail, étaient les gens les mieux payés, tant ce don me paraissait fort et extraordinaire. Quelle n’a pas été ma déception quand j’ai compris plus tard que ce n’était pas le cas. Déception pour notre humanité, déception pour la manière dont nous, en tant que corps social, à vocation démocratique, nous acceptions que certains dons ne soient pas reconnus à leur juste valeur, et soient en réalité bafoués dans le salariat. Nous ne pourrions pas plus nous passer de celles et de ceux qui apportent leur connaissance, leur savoir faire technique, que de celles et de ceux qui apportent leur force, leur précision, leur soin, leur créativité, leur temps, leur dévouement, à la richesse collective. Personne ne peut devenir immensément riche seul sur une île déserte, on ne peut devenir immensément riche que grâce au travail des autres, et par lui. Quand à celles et ceux qui dirigent, ou bien, plutôt, celles et ceux qui coordonnent les activités des autres et la vie sociale -avons-nous besoin d’être dirigés ?-, ils ne devraient peut-être pas en tirer d’avantages matériels: ce devraient peut-être être des tâches éminemment gratuites, au service de la vie collective, et non pas au service de l’intérêt individuel de qui a ce rôle. Certains ont d’ailleurs ce type d’engagement, soit gratuitement, soit sans un enrichissement supérieur à celui des autres salariés: ce sont par exemple des militants et bénévoles d’associations.

Le débat sur un système de retraite juste pourrait être l’occasion de nous demander : à quoi donnons-nous de la valeur, comment reconnaissons-nous, en tant que corps social, la valeur de ce que chacun et chacune apporte à la société ?

La question des retraites des femmes, et le problème de trouver une manière de compenser une inégalité salariale ou de déroulement de carrière, due au fait que, bien souvent, elles en sacrifient une partie pour prendre soin des enfants et de la famille, conduit à une déclinaison de cette question. Cela n’est pas qu’affaire privée : une société pourrait-elle se passer de naissances ? Pourrait-elle se passer de familles, c’est à dire du rôle de soin, de lien affectif et de solidarité, d’éducation, que jouent les familles ? La contribution à la vie collective ne fait pas toujours l’objet d’une reconnaissance marchande, en termes de salaire, permettant d’acheter des points de retraite. Cette contribution gratuite, qui conduit à avoir parfois des carrières interrompues, ou moins ambitieuses au sens actuel de ce terme, peut-elle justifier une retraite amoindrie ? Ou bien, plutôt, une partie des droits à la retraite ne devrait-elle pas être dissociée du montant de la cotisation ?

Mais alors, le juste, ce ne serait plus « un euro cotisé donnera à tous les mêmes droits ».

Pouvons-nous concevoir un autre principe de justice distributive que celui-ci ?

Notre système de sécurité sociale fonctionne selon un principe du juste bien différent de celui qui est l’emblème du projet de retraite par points : chacun cotise en proportion de ses revenus, et a les mêmes droits. On ne refuse pas de soigner un cancer ou de poser une prothèse à une personne qui a eu toute sa vie de petits revenus, et a cotisé moins que ce que coûtent ces soins. On soigne les enfants qui n’ont jamais cotisé. Il y a dans ce système d’assurance maladie, où l’on accepte de cotiser tout en souhaitant ne pas avoir besoin de bénéficier d’un bon rendement ou retour sur investissement, un modèle du juste dont la définition collective prime sur la définition individuelle, et qui fonde sur une solidarité forte la protection de chacun et de chacune.

Certes, ce modèle est mis à mal par les mutuelles et assurances privées, qui en écornent l’universalité, qui en écornent aussi l’égalité, puisque ces mutuelles et assurances donnent des droits à des protections différentes, selon les montant cotisés, et que certains soins restent ainsi hors de portée des plus modestes.

Nous pourrions imaginer un système de retraite vraiment universel et juste sur un principe un peu comparable à celui de la sécurité sociale branche maladie : chacun et chacune cotiserait tout au long de sa vie en proportion de ses revenus. A la retraite, nous percevrions tous exactement la même pension.

Mais, me direz-vous, celles et ceux qui auraient cotisé plus toute leur vie, parce que mieux rémunérés, seraient lésés. Pas vraiment : ils auraient contribué en proportion d’un avantage qu’ils auraient eu sur les autres, tant qu’ils travaillaient (tout en restant avantagés, c’est à dire en ayant un niveau de vie supérieur, pendant les années d’activité salariée). Cet avantage ne se justifierait plus, à la cessation de l’activité professionnelle, et les conditions seraient égalisées.

Et celles et ceux qui, au contraire, auraient moins cotisé parce que moins bien rémunérés, auraient désormais une compensation, et une reconnaissance de la valeur de leur contribution à la vie collective, indépendante de la reconnaissance marchande dans le salariat.

Un débat national pourrait s’ouvrir sur la détermination du montant de cette retraite : gageons que ce débat, où tous et toutes seraient également concernés, serait de meilleure qualité qu’un débat où ceux qui ne sont pas concernés décident pour les autres. La question du juste y serait débattue avec davantage de passion, de sincérité, de précision, et d’exigence morale.

Nous serions conduits à nous demander assez vite ce qui fait la dignité d’une vie humaine, et comment la garantir collectivement. Quels besoins matériels minimaux voudrions-nous pouvoir satisfaire ? Sur quelle base calculer ce qui est nécessaire pour mener une vie décente et indépendante ? Mais aussi : de quelles possibilités de liberté voudrions-nous disposer, en plus de la satisfaction des besoin matériels vitaux ? Le débat pourrait se positionner relativement au problème de la croissance, et de la destruction de la nature, qui est sa conséquence. Ce moment de la retraite ne serait-il pas le temps de sortir du modèle de la consommation ?

Les inégalités en termes de santé seraient compensées par la sécurité sociale branche maladie, et on peut supposer que les retraités n’auraient plus d’enfants à charge. Leurs besoins seraient donc à peu près égaux. Il resterait une inégalité entre les personnes vivant en couple (et partageant un même logement, et deux pensions de retraite), et les personnes célibataires. La question pourrait se poser d’une pension inégales, plus importantes pour les personnes célibataires. Ma préférence irait à une pension égale, fondée sur le principe de l’indépendance de chacun et de chacune, même si cela entraînerait une inégalité de fait.

Il faudrait probablement définir un âge minimal de départ à la retraite, par exemple à cinquante cinq ans. Ainsi, celles et ceux qui auraient eu des métiers pénibles, des petits revenus, pourraient choisir de partir à cet âge. Celles et ceux qui auraient des revenus supérieurs à la retraite universelle, et un métier qui les passionne, pourraient choisir de rester encore en activité. Cette possibilité de choix pourrait avoir une heureuse influence sur les rémunérations et sur les aménagements de fins de carrières, au cas où l’on souhaiterait convaincre des personnes de rester en activité au-delà de cinquante cinq ans.

Pour l’heure, j’imagine que cette pension de retraite universelle pourrait être aux alentours de deux mille euros actuels. C’est un peu moins que ce à quoi je pourrais avoir droit dans le système actuel, mais je n’aurais point de peine à renoncer à une retraite supérieure, pour peu que j’aie l’assurance de pouvoir vivre décemment, et de m’inscrire dans un système authentiquement solidaire et juste.

On voit aussi comment le principe retenu pour le calcul des droits à la retraite par points créerait psychologiquement une rupture avec le sentiment de participer au bien commun, puisque chacun cotiserait pour soi, et ne voudrait plus céder ses droits, même si les sommes cotisées étaient exactement les mêmes. Alors que le calcul des droits à la retraite tel qu’il est défini actuellement, sur la base d’un temps de sa vie consacré au travail, et donc donné à la société, permet encore de penser que la retraite est une affaire collective, et une question de solidarité.

Ces quelques réflexions ont été inspirées par des discussions en assemblées générales, en marge d’assemblées générales, entre grévistes sur le lieu de travail, sur les marchés lors de distributions de tracts. Elles doivent beaucoup à Patricia, à Julie, à Mireille, mais aussi à Manoel, Oliver, Inès, et à d’autres dont je ne connais pas le prénom. Leur but est que nous puissions nous libérer du cadre du débat qui nous est imposé. Et si nous ouvrions nous-mêmes notre grand débat national sur cette question ?

 

https://www.inegalites.fr/Les-inegalites-de-salaires-entre-les-femmes-et-les-hommes-etat-des-lieux?id_theme=15

 

 

 

 

 

 

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