LE VOTE NE DEFINIT PAS LA DEMOCRATIE, SI VOTER C’EST CHOISIR UN MAITRE.

« Même le suffrage universel ne définit point la démocratie. […] Un tyran peut être élu au suffrage universel, et n’être pas moins tyran pour cela », Alain, Propos sur les pouvoirs, choisis et classés par Francis Kaplan, 79, 12 juillet 1910, p. 214, Folio essais, Gallimard, 1985

Mesdames et Messieurs les députés,

Au temps où il ne reste plus, comme argument ultime pour défendre la légitimité du projet de loi sur les retraites, que celui de l’élection du président au suffrage universel, et lui seul, tant le projet de loi s’est éloigné de la lettre de son programme de campagne ; au temps aussi du mouvement social le plus long de la Vème République, l’un des plus soutenus, avec constance, par nos concitoyens et nos concitoyennes, et aussi l’un des plus ignoré du pouvoir exécutif ; au temps, enfin, où ce projet de loi est débattu par nos députés, le sens de notre démocratie, et sa vitalité, sont en question, et il peut être éclairant de relire le philosophe Alain. Ce que peut montrer cette lecture, c’est qu’au-delà d’un projet de loi particulier, au-delà de la validation du projet politique d’un gouvernement ou d’un parti, ce qui est en jeu, ce qui est remis entre vos mains, c’est le sort de la démocratie même.

 

Qu’est-ce donc que la démocratie ? Alain écarte le suffrage universel de sa définition, car, dit-il, « un tyran peut être élu au suffrage universel, et n’être pas moins tyran pour cela ». Il ne la définit pas non plus comme libre expression des opinions, si celle-ci est sans pouvoir. Il la définit plutôt comme un contrôle effectif, réel, -c’est-à-dire avec la possibilité de les défaire-, des puissances politiques : « ce qui importe, ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants », 79, 12 juillet 1910

Comment ce contrôle s’exerce-t-il, et comment la souveraineté du peuple peut-elle trouver sa place au cœur de notre démocratie ? La souveraineté du peuple ne peut pas s’exercer positivement de façon directe sur toutes les questions, sinon, « chaque citoyen devrait passer son temps à lire, à calculer, à discuter ». On comprend que ce n’est pas possible, d’où la nécessité du parlementarisme, 86, 30 juin 1911.

Mais en quoi consiste le lien des députés au peuple, et à sa souveraineté ? On ne peut pas se contenter de le définir par l’élection et par la délégation, -c’est-à-dire par l’abandon de cette souveraineté le temps d’une mandature. La souveraineté du peuple ne peut se limiter au fait de choisir, puis faire tomber ses maîtres, d’une élection à l’autre, une fois tous les cinq ans.

Si le pouvoir exécutif est « monarchique nécessairement », « le législatif, qui comprend sans doute l’administratif, est oligarchique nécessairement », ainsi, ni l’un ni l’autre ne sont l’instance de la démocratie, ni l’un ni l’autre ne peuvent prétendre l’incarner à eux seuls, sauf à la confisquer. La démocratie apparaît comme un « troisième pouvoir que la Science politique n’a point encore défini et qu’[Alain] appelle le Contrôleur ». Ce troisième pouvoir n’est pas entièrement contenu dans les institutions, il peut-être plus ou moins ménagé, favorisé ou limité par elles, mais il résiste par définition, par nature, à l’institutionnalisation. Car il « n’est pas autre chose que le pouvoir, continuellement efficace, de déposer les Rois et les Spécialistes à la minute, s’ils ne conduisent pas les affaires dans l’intérêt du plus grand nombre. Ce pouvoir s’est longtemps exercé par révolutions et barricades. Aujourd’hui, c’est par l’interpellation qu’il s’exerce. », 79.

Alain n’est pas un révolutionnaire, il juge que les révolutions peuvent ne rien faire d’autre que reconduire des pouvoirs de domination sur le peuple, « sinon c’est la révolte, avec tous ces risques, et finalement d’autres pouvoirs, qui ressembleront parfaitement aux anciens pouvoirs », 81, 3 octobre 1931. Mais il reste toutefois attaché à la révolution française comme acte fondateur de l’émergence sur la scène de l’histoire de la souveraineté du peuple, et comme élément majeur de sa définition, et son horizon constant.

Si le pouvoir d’interpellation est au cœur de l’exercice de la démocratie de notre temps, alors il est vain, comme l’a fait en juillet 2019 la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, d’opposer à des professeurs en grève qu’ils « n’ont pas été élus au suffrage universel », sauf à refuser l’exercice de la démocratie ; il est vain aussi d’opposer à celui ou à celle qui interpelle le gouvernement sur une question ou sur une autre qu’il n’incarnerait pas le peuple, qu’elle l’incarnerait moins que les députés élus : en réalité, chaque citoyen, chaque citoyenne, qui interpelle en son nom propre, ou bien au nom d’un collectif, et fusse de manière originale ou même marginale, est dans l’exercice de la souveraineté du peuple. Le délégitimer, c’est délégitimer cette souveraineté elle-même, et c’est refuser la démocratie.

Alain note, le 18 avril 1936, que : « la vraie démocratie est en train de se montrer, en d’assez rares pays, dont nous sommes, remarquables, par un pullulement de mauvaises têtes. Et comment se montre-t-elle ? Non par des partis une fois comptés, ni par des élus une fois élus, mais par des réactions continuelles de l’opinion publique agissant directement sur les élus ».

Or, les députés se trouvent dans une position d’intermédiaires, entre l’exécutif, monarchique, et le pouvoir démocratique. Ils peuvent se faire les relais de l’un ou de l’autre. Aussi, Alain s’attache-t-il longuement à analyser les conditions de leur indépendance, en particulier au regard de l’exécutif et des partis. « Autant qu’un député juge à la manière d’un arbitre, et sans considérer un parti et l’autre, le peuple est libre, aussi libre que la condition humaine le permet. […] Supposez qu’un puissant parti occupe le pouvoir, et paraisse en mesure de punir les indisciplinés et les traîtres par une exclusion efficace, tout contrôle est rendu impossible et la liberté est perdue », 81, 3 octobre 1931. Cette indépendance peut être favorisée ou non par les institutions, et par le choix entre tel ou tel mode de scrutin, qui rendrait le député dépendant, soit plutôt de ses électeurs et du peuple, soit plutôt d’un parti et de l’exécutif.

Toutefois, les institutions ne font pas tout, et ne suffisent pas à assurer l’indépendance des députés. Ce qui peut la garantir c’est aussi une éthique, et c’est d’ailleurs la même que celle du citoyen ou de la citoyenne (les femmes n’avaient pas encore le droit de vote, au temps des Propos sur les pouvoirs). « L’esprit ne doit jamais obéissance », écrit Alain, ni à l’opinion, ni à un chef, « ce jugement intérieur, dernier refuge, et suffisant refuge, il faut le garder ; il ne faut jamais le donner ». Or, cette éthique citoyenne doit être communiquée aux députés, et c’est ainsi que le peuple exerce positivement sa souveraineté : « Mais plutôt je voudrais que le citoyen restât inflexible de son côté, inflexible d’esprit, armé de défiance, et toujours tenant le doute quant aux projets et aux raisons du chef. […] Exercer donc un contrôle clairvoyant, résolu, sans cœur, sur les actions et encore plus sur les discours du chef. Communiquer à ses représentants le même esprit de résistance et de critique, de façon que le pouvoir se sache jugé. ». Alain avoue un pessimisme qui justifie le devoir d’interpellation, ou de résistance, car « il n’y a aucune raison pour que l’homme qui s’élève gagne les vertus qui le préserveront de trop se croire ; il y a beaucoup de raisons pour qu’en s’élevant il perdre ses vertus, même s’il les a », 57, 7 septembre 1912

 

Certaines et certains d’entre vous ont été interpellés, ces dernières semaines par des courriers, ou tweets, ou mails, ou par des manifestations, et quelques-uns voudraient peut-être que cela cesse, qu’on les laisse en paix, que l’on revienne « à la normale ». Souffrez-les, au contraire, ces interpellations, écoutez-les, comme l’appel de la démocratie devant ce qui la menace, et l’appel à vous ranger à son côté.

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