Muriel Penicaud ment aux femmes à la radio

À l’interpellation d’une auditrice, choquée de la suppression des huit trimestres accordés aux femmes au titre de la maternité, dans le projet de loi sur les retraites, Muriel Pénicaud, invitée de la matinale de France Inter, a affirmé qu’il fallait avoir eu trois enfants pour bénéficier de droits dans le système actuel, ce qui est faux.

Elle était l’invitée de la matinale de France Inter le vendredi 24 janvier, pour défendre le projet de loi Macron sur les retraites, le jour où il était présenté en conseil des ministres, et où une large intersyndicale appelait à la mobilisation contre la retraite à points.

https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-24-janvier-2020

Muriel Pénicaud a alors affirmé que : “90% femmes vont gagner dans ce système, elles auront en moyenne 5% de plus”.

En réponse à une auditrice, qui s’est dite choquée, à la fois de la suppression des droits des mères en termes de trimestres, mais aussi de la réduction de la bonification de 10% pour les mères de trois enfants à 2%, Muriel Pénicaud n’a rien répondu sur la suppression des bonifications en termes de trimestres -sujet soigneusement effacé de la communication-, mais elle a osé affirmer que, dans le système actuel, “il fallait avoir trois enfants pour que les enfants soient pris en compte” (18’)

Ali Badou, qui a eu un doute, mais ne connaissait malheureusement pas précisément le sujet, a relancé la question: “ce n’était pas compté dès le premier enfant?”, à quoi la ministre a répondu: “non, c’était au troisième”.

Dans le système actuel, les femmes salariées du privé bénéficient automatiquement de quatre trimestres au titre de la maternité, et en plus de quatre trimestres au titre de l’éducation des enfants, qui peuvent être attribués au père ou à la mère, et ce, dès le premier enfant.

https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F16336

Les 5% de droits accordés dans le nouveau système à points ne sont en réalité pas un droit nouveau, un avantage de plus, pour les mères, ils ne sont que la traduction en pourcentage de ce qui était accordé en termes de trimestres. Comme 5% correspondent à la décote par année de retraite anticipée avant l’âge d’équilibre, il y aura bien une perte pour toutes les femmes, puisqu’elles ne bénéficieront plus que d’un avantage correspondant à quatre trimestres, au lieu de l’équivalent de huit  trimestres (qui correspondrait à 10%). Par ailleurs, la perte est plus importante pour les mères de trois enfants, lesquelles perdent en plus 8% de droits. Un coup dur pour les femmes qui avaient choisi de mettre leurs carrières pour un temps entre parenthèses, soit en travaillant à temps partiel, soit en repoussant à plus tard le fait de choisir des postes plus ambitieux et plus rémunérateurs, le temps d’élever leurs jeunes enfants, comptant alors sur cette solidarité qui leur était promise.

Muriel Pénicaud affirme, en outre, que “les femmes ne seront plus obligées d’aller jusqu’à 67 ans pour avoir le taux plein”, ce qui est jouer sur les mots, puisque la notion de “taux plein” disparaît dans le projet de retraite à points. La notion de taux plein n’a, en effet, de sens que dans un système où le droit à la retraite est calculé en pourcentage d’un salaire de référence (les 25 meilleurs années dans le privé). Dans le système de retraite à points, les droits ne sont plus calculés en référence au salaire, mais en référence aux points acquis tout au long de la carrière. Aussi, dans le projet de loi Macron sur les retraites, la notion de taux plein est remplacée par la notion d’âge d’équilibre, qui opère une décote, si vous partez à partir de l’âge légal, 62 ans, et avant l’âge d’équilibre, qui serait de 65 ans pour la génération 75, âge d’équilibre qui augmenterait ensuite. La décote de 5% par an, soit dit en passant, vous retirera des droits que vous avez pourtant acquis en achetant des points... alors que dans le système actuel, la décote se justifie au regard des années où vous n’avez pas cotisé.

A propos de six cas présentés par Le Parisien dans son édition du 24 janvier, qui sont tirés de la version intermédiaire de l’étude d’impact publiée par le gouvernement, et qui révèlent que que: “le nouveau système par points, dans de nombreux cas, sera moins favorable aux mères de famille, si elles prennent leur retraite entre 62 et 65 ans, voire 66 ans”, Muriel Pénicaud affirme que les cas sont faux. L’étude d’impact, dans sa version définitive publiée le 24 janvier efface curieusement les cas de femmes avec enfants. Et ce, malgré le fait que les autres cas publiés et validés sont eux-mêmes faux et truqués pour faire apparaître artificiellement la retraite à points comme avantageuse. Que penser, comment s’informer et débattre, si le gouvernement publie des cas qui sont faux, qu’il dénonce lui-même ses propres études de cas quand elles révèlent que les effets de la loi seront le contraire de ce qu’il dit, puis qu’il efface tout simplement ces cas de son étude d’impact, quand il devient trop difficile même de les truquer?

https://www.kiosque.leparisien.fr/data/30152/reader/reader.html?t=1579948008314#!preferred/0/package/30152/pub/37968/page/4/alb/489244

https://twitter.com/nosretraites?lang=fr

Les femmes qui ont des carrières hachées seraient particulièrement gagnantes, nous dit-on, mais comment? Les femmes ne sont pas touchées par les inégalités salariales uniquement parce qu’elles sont mères, ce sont elles qui subissent aussi le plus les temps partiels imposés. Alors que le système actuel ne prend en compte que les vingt cinq meilleures années des salariées du privé, pour calculer le montant des pensions, ce qui compense en partie les plus mauvaises années, le calcul sur la base de l’ensemble de la carrière ne peut qu’être défavorable à toutes.

“Ne pas faire la réforme, ce serait sacrifier les jeunes et les femmes” déclare enfin Muriel Pénicaud, pour éviter de répondre à une question sur le coût de la réforme.

Rappelons qu’avant l’élection d’Emmanuel Macron, le COR estimait que le système était à l’équilibre, le candidat le rappelait lui-même dans son programme de campagne présidentielle: “ Après plus de vingt ans de réformes successives, le problème des retraites n’est plus un problème financier. Les travaux du Conseil d’Orientation des Retraites, qui font référence, le montrent : pour la première fois depuis des décennies, les perspectives financières permettent d'envisager l'avenir avec « une sérénité raisonnable » selon le Comité de Suivi des Retraites. L’enjeu aujourd'hui n’est donc pas de repousser l’âge ou d'augmenter la durée de cotisation.” Or le projet Macron sur les retraites risque de coûter trois cent milliards d’euros, d’après Ali Badou; ce que Muriel Pénicaud n’a pas contredit. Elle n’a rien dit sur ce chiffre. Elle a justifié qu’il faudrait supporter un coût de transition. Mais pour quoi faire? Pour détruire un système qui fonctionne, que l’on peut améliorer pour celles et ceux qui y sont actuellement défavorisés, sans mettre en péril les retraites de tous et de toutes? Est-ce ainsi, en mettant grandement en péril l’équilibre financier du système général, par la réduction de ses recettes et par l’augmentation de ses charges, est-ce en organisant la baisse des pensions et l’allongement de la durée de travail, que l’on va assurer l’avenir des jeunes générations et des femmes?

Alors, soit Muriel Pénicaud et le gouvernement défendent un dossier qu’ils ne connaissent pas, et c’est terrifiant, non? Soit ils nous mentent délibérément, jouant sur la confusion, l’approximation, l’occultation d’informations, et alors, c’est terrifiant, non?

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