Sur ce président qui a "vu des ratés"

Dans son discours du 13 avril, Emmanuel Macron promet d'engager une refondation une fois la crise du coronavirus passée. Si refondation il y a, elle devra plutôt se faire malgré lui, voire sans lui, pour que reviennent vraiment "Les Jours heureux".

 

Lors de sa dernière adresse télévisée à la nation (Adresse aux Français, 13 avril 2020.), fier de la mobilisation militaro-sanitaire orchestrée par son gouvernement, le Président de la République a lancé aux Français d’un air bravache : « on disait que nous étions un peuple épuisé, routinier ». Il faisait ici certainement référence aux mots du Macron de l’ex-nouveau monde déjà devenu le monde d’avant, à ce jeune président qui jurait de mettre au travail les cohortes de fainéants par des réformes qu’aucun dirigeant n’avait eu le courage d’entreprendre depuis trente ans. Mais au révélateur de cette crise, le président semble désormais reconnaître à la République des vertus dont la start-up nation est bien dépourvue. Le voilà qui se félicite autant qu’il s’étonne de l’engagement des fonctionnaires, notamment de ceux de l’hôpital public, en attendant de voir les professeurs de l’éducation nationale les rejoindre en première ligne. A l’en croire, il faudrait reconnaître par une rémunération décente « l’utilité commune » de ceux qui n’ont pas fondé le projet de devenir millionnaires. Emmanuel Macron se met donc à prêcher une solidarité et une fraternité qu’il avait plutôt jusqu’ici définies avec force matraques et gaz lacrymogènes. Ce chef de l’Etat qui dit être le premier à se réinventer finit par nous avouer que cette crise est une chance, une occasion de refondation. Nous devrions ainsi tâcher ensemble de dessiner le chemin qui rend possible le moment de nous ressouder, de prouver notre humanité, de bâtir un autre projet dans la concorde, et de trouver une raison de vivre ensemble profonde. Non, décidément, on a beau s’y préparer, ces vaines incantations donnent la nausée.

Certains ont cru déceler un mea culpa au début du discours présidentiel. Il s’agit ici de les détromper. Notre Jupiter a certes vu des insuffisances, mais capitolin, il semble dans le même temps s’en exonérer. Comment lui laisser dès lors le soin de rebâtir une stratégie sur le temps long ? Emmanuel Macron a gouverné sans prévoir. Certes, ses prédécesseurs à l’Elysée et ses homologues européens n’ont guère été plus avisés. Prévoir, c’est par exemple ne pas attendre la catastrophe pour encourager la recherche fondamentale. En outre, pourquoi devrions-nous féliciter notre gouvernement, comme le président nous y encourage, d’avoir permis l’augmentation soudaine du nombre de places en réanimation ? Chacun sait que les cures d’amaigrissement subies depuis trop longtemps par l'Etat – que nous aurions souhaité davantage Providence – avaient, dans le secteur de la santé publique, entamé la capacité des hôpitaux à nous soigner tous dignement.

Emmanuel Macron a brigué hier la plus haute des responsabilités, il en est aujourd’hui plus que jamais comptable devant les Français. Même en admettant que la situation soit comparable à un temps de guerre, nulle union sacrée ne devrait venir geler le débat public. Cette délibération collective devient même de plus en plus impérieuse afin que l’ébranlement que nous connaissons ne préfigure pas l’effondrement qui vient. De ce fait, il paraît préférable de ne plus miser sur ce président, son gouvernement et son monde pour retrouver « Les Jours heureux ». De la part d’Emmanuel Macron, c’est frôler l’ignominie que de reprendre à son compte le titre original du programme du Conseil National de la Résistance (Programme d'action de la Résistance). Ce texte promettait « un ordre social plus juste », aux antipodes de la politique en même temps de l’extrême-centre (lire à ce sujet l'excellent Alain Denault, Politiques de l'extrême centre, 2016) et en même temps néolibérale ayant actuellement cours. La menace pour notre nation ne réside pas uniquement dans l’épidémie de coronavirus. La menace se cache aussi derrière la gesticulation cynique de notre président sur l’écologie, alors que le capitalisme destructeur et la mondialisation à tout crin se trouvent à l’origine de la diffusion de la pandémie. La menace se niche aussi dans la politique fiscale du gouvernement, ou dans sa destruction méthodique de l’Etat social. Cette dernière a été parachevée par un projet de réforme des retraites sapant justement l’héritage du Conseil National de la Résistance, et au-delà, érodant même la vision du monde portée par les révolutionnaires dont Emmanuel Macron se fait pourtant fort de reprendre le flambeau. Ceci posé, il reste à espérer que les Français tireront le moment venu toutes les conséquences de ce que notre président appelle « des ratés ». Jusque-là, qu’il en soit rassuré, nous tiendrons bon.

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