LE « LOBBYING » DU MONDE POUR RÉHABILITER DES COLLABORATEURS NOTOIRES DU RÉGIME NAZI SOUS L’OCCUPATION (suite 2)

Précédents : Max Bonnafous (ministre de Laval), Louis Renault (fournisseur des armées nazies). Aujourd’hui : Jean Jardin (directeur de cabinet de Laval).

«  … Le jeudi 16 juillet 1942, dès 4 heures du matin, la police Française, listes et adresses en main, frappèrent presque en même temps à la porte de milliers de foyers juifs. Les hommes, femmes et enfants sont arrachés de leurs lits. On accorde aux malheureux quelques minutes à peine pour rassembler et emporter des vêtements et quelques provisions dans une petite valise ou un sac.

Beaucoup de gens sont témoins de ces scènes déchirantes. Des mères avec leurs jeunes enfants, des vieillards, des malades et des infirmes sont entassées dans des cars de police. Ne furent épargnés ni des invalides de guerre ni des malades traînés sur des civières. Les rafles se sont poursuivies toute la journée et le lendemain. Tous sont emmenés au Vélodrome d’Hiver dans des conditions inhumaines, sans hygiène, sans rien à manger, sans lait pour les enfants.

Parmi eux, il y avait deux de mes sœurs, Céline Ajzenberg et Sarah Goldfain […] Nous apprenons que parmi les internés au Vélodrome d’Hiver se trouvent aussi la sœur de mon mari, des cousines et des cousins et tant de proches. Au bout de 48 heures, ils sont tous transférés à Drancy et de là, après un séjour de misère et de famine, ils sont emmenés en wagons plombés vers la déportation.

Des braves gens ont ramassé les bouts de papiers que des déportés ont jetés des wagons pour prévenir leurs proches. Ma sœur, Céline, en a adressé un à notre sœur Rose. Son fils Armand, alors âgé de 9 ans se trouvait à ce moment chez elle.

Voici ce que contenait ce mot : « Moi, je suis perdue. Tu as trois enfants. Avec le mien tu en auras quatre. Et, je t’en supplie, fais avec mon enfant, ce que tu feras avec les tiens ». La personne qui a ramassé ce mot a eu la gentillesse de l’envoyer à l’adresse fournie ».

Ces faits sont connus et, s’ils sont ici rappelés, ce n’est pas pour apitoyer les lecteurs sur le sort de ma mère et du mien. Céline, c’est en effet ma mère et Armand, c’est moi. C’est simplement pour mettre les lecteurs en situation à propos de ce qui va suivre. Le texte en gras ci-dessus est tiré, comme celui du précédent billet, du journal d’une de mes tantes : Marie Kalinsky. Je tiens à rappeler que celle-ci, qui n’était pas historienne, fut sous l’Occupation résistante à la M.O.I. De parti pris donc. Elle fut aussi après la guerre ma seconde mère. Descendant en quelque sorte d’une résistante, et pas plus historien qu’elle, je suis donc moi aussi de parti pris.

Des dizaines de milliers de parisiens avaient assisté à l’enlèvement des juifs par la police parisienne les 16 et 17 juillet 1942. Des dizaines de conducteurs de bus aussi, qui les amenèrent au Vél’d’Hiv. Des dizaines de cheminots, un peu plus tard, qui ramassèrent les billets jetés des wagons plombés par ceux qui partaient pour Auschwitz (dont celui me concernant), et qui pour beaucoup les firent parvenir à leurs destinataires, savaient donc également. Certains billets, probablement, ne furent pas remis à ceux à qui ils étaient destinés mais à la Direction des chemins de fer, qui savait alors elle aussi dès le premier convoi. Beaucoup de juifs cependant avaient été prévenus de cette rafle et avaient réussi à échapper à celle-ci. Ma tante, Marie, raconte : « Nous avons été prévenu la veille du 16 juillet 1942 par un ami agent de police et avons passé la nuit chez la concierge, Mme Poirier, qui a été bien gentille de nous cacher pendant 3 semaines ». Bref, beaucoup, beaucoup de monde savait… sauf Jean Jardin, chef de cabinet de Pierre Laval. C’est ce qu’a soutenu l’historien Pierre Assouline.

En effet, tout le monde s’en souvient encore. Un romancier, Alexandre Jardin, début 2011 s’interrogeait à propos de son papy, Jean, directeur de cabinet de Laval sous l’Occupation : « Que faisait mon grand-père le jour de la rafle du Vél’d’Hiv ? ». Sale petit-fils avait alors décrété Pierre Assouline dans le journal ici épinglé (Le Monde bien sûr) où il chroniquait. Celui-ci en effet, auteur d’une biographie du chef de cabinet de Laval, l’avait dans son livre amnistié.

Mais reprenons l’histoire. Début 2011 donc éclate un scandale : le livre d’Alexandre Jardin, Des gens très bien. Celui-ci est le petit-fils de Jean Jardin qui fut le Directeur de cabinet de Pierre Laval sous l’Occupation. Scandale, car Alexandre Jardin s’interroge à propos de la responsabilité de ces « gens très bien » qui collaborèrent pendant la guerre : « que faisait mon grand-père le jour de la rafle du Vél’d’Hiv ? » Sa réponse est qu’il ne pouvait pas ne pas avoir été au courant, que non seulement il ne pouvait ignorer, mais qu’encore il était inévitable qu’il ait été consulté, voire associé à la décision. Pour lui, ne pas avoir démissionné après le Vél’d’Hiv signe à lui seul, un consentement rétrospectif.

Non, Jean Jardin ignorait tout affirme Pierre Assouline, auteur, on l’a déjà dit, d’une biographie du collaborateur de Pierre Laval. Biographie qu’Alexandre accuse d’être complaisante à l’égard de son grand-père. Il est vrai que, normalement et en homme très bien, Pierre Assouline était déjà venu conforter l’historienne Isabelle von Bueltzingsloewen dans son exonération des responsabilités vichystes s’agissant de l’extermination douce des fous (dans la volonté de réhabiliter des collaborateurs notoires du régime hitlérien, on ne se refait donc pas) : « Si ces 45 000 morts de faim n’en est pas moins une tragédie et un scandale, il n’en est pas moins scandaleux de vouloir à tout prix en faire un enjeu idéologique du régime de Vichy et de l’institution psychiatrique, ou d’en attribuer la responsabilité à l’eugéniste Alexis Carrel, diabolisations faciles, mais qui ont nourri le mythe, mais qui ne sont pas historiquement pertinentes (et qui, effet collatéral, ont nourri les thèmes négationnistes) » avait écrit ce grand expert de la « chose » dans son blog du 4 mai 2007.

Contredisant cette dernière affirmation Assoulinienne, on pouvait lire dans le journal pétainiste et d’extrême-droite, Rivarol, ceci : « Incroyable, mais vrai. Le régime de Vichy est enfin innocenté d’avoir programmé un “génocide”. Celui des pensionnaires des asiles d’aliénés. […] Vichy était accusé de pratiques abominables. Or, après dix ans de recherches, l’historienne Isabelle von Bueltzingsloewen vient de publier aux éditions Aubier un livre, L’hécatombe des fous, qui pulvérise les élucubrations précédentes en rétablissant la vérité historique. ». Pierre Assouline et Rivarol, même combat ?

Scandale pour la journaliste, critique littéraire au Monde, Christine Rousseau, qui ce même 7 janvier 2011 vient à propos Des gens très bien en renfort à Pierre Assouline : À « cette quête obsessionnelle de culpabilité s’ajoute l’agacement à l’égard d’un style qui oscille entre le dolorisme boursouflé et le mauvais goût ». Mauvais goût bien sûr quand, s’agissant de ce Directeur de cabinet du chef de gouvernement qui ne pouvait ignorer la rafle du Vél’d’Hiv, « force est de constater qu’aucun des essais ou documents historiques qu’Alexandre a lu en abondance – ainsi qu’il le répète à l’envi – ne vient étayer cette thèse » écrit-elle.

Pourtant, Jean-Pierre Azéma interrogé alors par l’AFP répond : « À Vichy, les cabinets ministériels avaient un rôle majeur […] J’ai lu et amendé le manuscrit qui m’a été soumis (celui d’Alexandre Jardin), comme je l’aurais fait de tout texte sur la période. Comme nombre d’ouvrages de non-historiens, il pêchait par des approximations sur des sujets difficiles à traiter et qui ne souffrent aucune erreur […] Aucun texte tiré d’archives ne me permet d’affirmer que Jean Jardin était au courant du déroulement proprement dit des rafles parisiennes des 16 et 17 juillet 1942. Mais il est vraiment improbable que le directeur de cabinet de Laval – “chef du gouvernement”, coiffant notamment l’Intérieur – n’ait pas suivi leurs préparatifs, les négociations qui eurent lieu à Paris entre le secrétaire général à la police, René Bousquet, et Karl Oberg (chef de la police et des SS en France), qui ont abouti aux décisions prises à Vichy lors du Conseil des ministres du début juillet. […] Avec la suppression des commissions parlementaires en 1940, les cabinets des ministres de Vichy avaient pris encore plus d’importance dans la gouvernance. […] Je n’ai rien à dire des relations entre Alexandre Jardin et Pierre Assouline. Pour m’en tenir aux faits, j’estime que ce dernier a manifestement sous-estimé le rôle des cabinets ministériels dans la machine d’État vichyssoise, mettant entre parenthèses le passage favorisé par la profonde xénophobie des hommes de Vichy – de l’antisémitisme d’État (institué par les deux “statuts des juifs” à la complicité de l’État français dans la déportation des juifs de France) ».

Pour Robert O. Paxton il en va de même. Interrogé par Le Point (06.01.2011), il explique : « Jean Jardin, Directeur de cabinet de Laval, peut-il avoir ignoré le sort des juifs ? ». Réponse de Paxton : « Finalement, toutes ces ratiocinations se heurtent à un simple fait : dès le premier convoi, tout le monde pouvait constater que ces pauvres gens partaient dans des conditions telles que beaucoup ne survivraient pas. Jean Jardin en savait assez ». Alexandre Jardin, le petit fils, obtint un droit de réponse dans Le Monde, mais les lecteurs du journal, s’ils ne lisent que celui-ci, ne connaîtront jamais les points de vue de ces historiens.

Christine Rousseau, elle, conclut son article avec cette citation de Rousso et Conan (Vichy, un passé qui ne passe pas) : « Le devoir de mémoire donne-t-il le droit d’ouvrir un procès perpétuel à la génération de la guerre ? ». Celle qui avait collaboré s’entend.

Certes, Jean Jardin a eu son bon juif, qu’il a sauvé à la fin de la guerre : Robert Aron. En novembre 2000, Le Nouvel Observateur interrogeait Jean-Pierre Azema : « Certains vichystes ont longtemps soutenu que le Maréchal jouait double jeu, qu’il cherchait à protéger le pays pour rejoindre les Alliés à la première occasion ». Réponse de J.-P. Azema : « C’est une fable dont nous avons fait justice, il y a déjà un quart de siècle, Robert Aron avait développé cette thèse après la guerre. Elle avait rencontré un grand succès dans les milieux d’anciens vichystes. Elle les justifiait. Certains ont même tenté d’accréditer l’idée de l’entente secrète avec le Général : Pétain était le bouclier et de Gaulle l’épée ! C’est une blague… ». On pouvait alors être à la fois désigné comme juif et être un ardent défenseur de Pétain. On peut aujourd’hui en même temps être de culture juive et militer pour la réhabilitation d’éminentes personnalités vichystes.

Mais pourquoi Jean Jardin ne fut-il jamais inquiété à la Libération ? « Le fait que Jean Jardin soit resté en Suisse jusqu’en 1947 n’est pas concluant, car beaucoup de responsables de Vichy ont été condamnés par contumace. L’épuration a été appliquée avec beaucoup d’inégalité. Les états-majors n’ont jamais été punis avec la même sévérité que les personnages principaux. Surtout, Jardin a des amis bien placés qu’il a aidés. En 1947, alors que pointe une guerre froide, et plus encore après la première loi d’amnistie de 1951, quelqu’un comme lui redevient utile » répond Robert O. Paxton dans l’interview déjà cité.

Dans sa chronique du Monde des livres datée du 27 mai 2011, Pierre Assouline, à l’occasion d’une visite à une exposition (Archives de la vie littéraire sous l’Occupation qui se tenait à l’Hôtel de Ville de Paris) semble découvrir la complexité, « dût-elle parfois virer à l’ambiguïté », d’un certain nombre de journalistes, d’écrivains et d’éditeurs à cette époque. Et de citer le cas de Jean Paulhan, l’un des cofondateurs des Lettres françaises (journal clandestin), publiant un ouvrage : Fleurs de Tarbes, et à sa suite Comoedia (journal de la collaboration) faisant l’éloge du livre. Où, ici, la complexité n’est pas flagrante, on pouvait alors être résistant et publier un ouvrage, et celui-ci être loué par un collaborateur sans que ce journaliste sache que l’auteur du livre est un résistant. Dans ces temps-là, il valait mieux ne pas s’afficher comme tel.

À propos de l’écrivain, Pierre Laborie parle du « funambule Paulhan » (Le chagrin et le venin, Bayard, 2011) et de son ambivalence. Funambule qui en 1940 quitte la direction de la Nouvelle revue française (Gallimard), mais continue à travailler aux côtés du collaborationniste Pierre Drieu La Rochelle qui le remplace. À cette date l’ambivalence était possible, elle ne l’était plus en avril 1942 quand Laval est mis au pouvoir par les Allemands, et que Jean Jardin devient son Directeur de cabinet. Dans la même chronique, Pierre Assouline écrit : « une récente polémique particulièrement oiseuse sur Jean Jardin avait éclairé cette période d’une lumière si manichéenne que le beau mot de “complexité” était devenu un gros mot ». Non, cette polémique n’était ni oiseuse ni inutile. Elle a simplement révélé l’ambiguïté du biographe à propos d’un homme non pas ambivalent, mais collaborateur.

On peut s’interroger. Quand la négation de l’évidence de ces années-là, ici par Pierre Assouline, et avec la complicité du Monde, révèle la volonté des uns et des autres de réhabiliter non pas le régime de Vichy mais, nuance, des hommes de ce même régime, traçant ainsi une ligne politique pouvant un jour y conduire, et ayant alors pour le coup effectivement cet effet collatéral : nourrir les thèmes négationnistes.

Arrête Armand, on souffre pour Pierre ! D’accord.

À noter qu’une bonne partie de ce billet est repris du livre L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy, L’Harmattan, 2012… avec bien sûr l’accord de l’auteur.

 

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