Le 24 mars dernier se tenait un colloque à l'assemblée nationale au sujet de la technologie blockchain : "Disruption et Opportunités" dont l’objectif était de "sensibiliser en priorité les parlementaires, les hauts fonctionnaires, les dirigeants d'entreprise, les relais d’opinion et les enseignants à la technologie Blockchain, à ses usages et à la transformation numérique de l'économie par cette nouvelle technologie". Etait présent de nombreux parlementaires, le ministre Emmanuel Macron ainsi que les acteurs Français du secteur comme Paymium, Stratumn and Slock.it

Bien qu’il y ait peu de temps encore, le Bitcoin était quasi systématiquement associé au Darknet, synonyme de transactions illégales, il est désormais présenté dans l'hémicycle à nos dirigeants comme « l’avenir » du système financier. Comment expliquer ce changement d’attitude face à cette technologie, quels sont les enjeux ?

Au préalable, il convient de présenter Paymium, anciennement, Bitcoin-Central : site permettant d’acheter des Bitcoins en échange d'euros par virement bancaire. Site Français, chose assez rare dans le domaine, et dont l’existence n’a pas été toujours facile, contraint de changer à plusieurs reprises d'établissement bancaire, anciennement "Lemon Way" et aujourd'hui HPME témoignant de la difficulté pour Paymium de trouver une banque qui accepte d’associer son nom à ces activités, aujourd'hui s'agissant d' HPME, filiale Belge de BNP Paribas, et du partenariat avec Ingenico on peut désormais apprécier la présence d'acteurs importants dans le domaine des systèmes de paiements. Paymium n’en demeure pas moins un petit acteur dans le monde du trading avec un volume journalier inférieur à 200 Bitcoins échangés (quand des sites Américains comme Bitstamp font à minima 5000, et certains jours plus de 80000 Bitcoins échangés) on comprend que cette activité est encore une niche en France, bien plus développée à l’étranger avec la présence d'acteurs majeurs comme Huobi, OKcoin, Poloniex, ou Kraken.

La technologie Blockchain et le Bitcoin :

Bitcoin est une crypto-monnaie, qui repose sur la technologie blockchain. La blockchain, ne se limite pas au bitcoin, c'est une base de données distribuée qui permet de vérifier des transactions protégées contre la falsification grâce à un réseau d'ordinateurs connectés.  L’activité de vérification de ces opérations est effectuée par des mineurs qui utilisent la puissance de calcul des ordinateurs connectés qui forment la blockchain. Certains blocs de cette blockchain contenant une récompense variable et définie lors de la transaction, le mineur est ainsi rémunuré pour son travail.

Il existe aujourd’hui une problématique autour du montant de cette rémunération. Une faible rémunération du mineur pouvant à première vue profiter à l'acheteur, elle ne garantit pas un traitement immédiat de l'opération par le mineur qui préfèrera vérifier une transaction contenue dans un block plus rémunérateur. ainsi le temps d'attente du consommateur qui souhaiterait effectuer un achat dans un magasin se voit considérablement augmenté. Il est peu concevable de devoir patienter 20 minutes pour acheter un sandwich, alors que pour un achat sur internet, le temps de livraison, permet de relativiser l'importante du temps de vérification de la transaction et minimise ainsi les coûts pour l'acheteur (dans le système de paiement par carte bancaires, ces frais sont souvent élevés et donc non adaptés aux micropaiements).

Deux clans s'affrontent : les acteurs historiques, qui souhaitent conserver une rémunération faible des mineurs avec un temps d'attente relativement long et les nouveaux acteurs principalement du monde de l'entreprise et de la finance, qui souhaitent à contrario des frais élevés pour garantir un traitement rapide des opérations. Un des principes fondateurs du Bitcoin étant de réduire les frais de transactions en opposition au système bancaire, cela serait un changement impactant tous les acteurs et pouvant modifier la fonction de « valeur utilité » du Bitcoin.

Pourquoi les Banques s’intéressent à la blockchain ?

La blockchain permet de s'affranchir du tiers de confiance, de l'intermédiaire que sont les banques. Tout aussi important et moins souvent évoqué: le rôle de substitution de la blockchain aux chambres de compensations. Denis Robert ayant décrit l’opacité du fonctionnement de ces institutions, la blockchain, permet de jouer ce rôle de manière potentiellement public garantissant une plus grande transparence, concept défendu par Philipe Rodriguez, président de Bitcoin France et ancien de chez Microsoft. Dans un contexte où les banques font face à une crise de liquidité (cf subprimes), on peut aisément apprécier l’intérêt des banques pour ces technologies.

Il convient également de prendre en compte le fait que l'augmentation du nombre de transactions pèse sur le réseau, et certaines opérations inutiles sont effectuées dans le but unique d’augmenter la rémunération du mineur selon le principe du "payer plus pour attendre moins". Autre point, le droit d’auteur : imaginez-vous auteur d’une chanson inscrite dans la blockchain, apporter la preuve de votre identité et cela attestera que vous êtes la source de cette œuvre, permettant ainsi d’en revendiquer les droits associés sans avoir besoin d’un notaire, maison de disques, et d’un avocat. La technologie de la blockchain est donc essentiel pour l'avenir du système financier : dans son rôle d'intermédiaire, pour les échanges interbancaires et les aspects liés à la propriété intellectuelle et au droit contractuel.

La valeur du bitcoin repose sur la confiance des utilisateurs, la puissance de calcul du réseau, associé à la notion de fonction « utilité » rendue possible grâce à la technologie et au code. Il existe également de nombreuses autres crypto-monnaies qui présentent des caractéristiques variées, et répondant à des besoins spécifiques. Le Site Poloniex permet d’en trader plus de 120, le Bitcoin étant encore souvent utilisé comme monnaie « intermédiaire » à l'échange de ces autres crypto-monnaies, ce qui a pour effet de diluer sa capitalisation (6,5 milliards de dollars ; Ethereum 915 millions, Ripple 250 millions, Litecoin 150 millions, Dash 45 millions), ou encore l’'exemple de la récente ICO de Lisk pour 14000 Bitcoins.  Il conviendrait ici de présenter en détails l'intérêt respectif de ces différentes « crypto-monnaies », dans le cas d'Ethereum et Lisk le terme mining est remplacé par Forging et pouvant être rapprocher aux notions de smart contracts, de crypto-fuel, de super-ordinateurs pour applications décentralisées,  de contrats comptables pour Factom,  ou de formes de crypto-monnaies plus conventionnelles que sont Bitcoin, Dash, ou Monero.

Au-delà de l'intérêt affiché des grands acteurs du systèmes financiers, de nombreuses entreprises multinationales souhaitent investir ou créer des crypto-monnaies, ce qui revient à la création de monnaies privées entrant en concurrence avec le rôle régalien de l’état. On peut également s'interroger sur la facilité avec laquelle ces monnaies permettent d'échapper à l'imposition, participent à la réduction du risque de change, et aux frais liés aux intermédiaires, permettant l’émergence de systèmes de paiements sous forme d’ un abonnement mensuel comme Microsoft souhaiterais mettre en place pour ses logiciels (on peut imaginer ici un système sur le principe du ransomware qui bloquerait le service en attenant le paiement en Bitcoin immédiat de l’utilisateur).

Le Bitcoin et le système Bancaire international

Les transferts internationaux de capitaux s’effectuent majoritairement au travers du réseau Swift (Society for Worldwide Interbank Financial Télécommunication). Suite à la crise Ukrainienne, ce système étant devenu un enjeu politique, la Russie et la Chine souhaitant désormais développer leur propre système, la blockchain demeurant cependant une alternative à un système centralisé et otage d’intérêts géopolitiques. En parallèle, il convient d’observer l’initiative Chinoise entrant en concurrence avec le fond monétaire international, couplé à un désengagement progressif de Pékin dans l’économie Américaine pour comprendre le problème majeur de financement de la dette et de perte de confiance des investisseurs . Pour preuve de ces faiblesses la décision de Washington de faire entrer le Yuan dans la basket de Monnaie de Droits de Tirage Spéciaux (DTS) du FMI, monnaie de réserve crée en 1969 et utilisée pour les échanges internationaux.

On peut également évoquer, le cas de BNP Paribas, partenaire de Paymium et qui s’est vue infliger une amende record de 9 milliards pour des transactions effectuées à l’époque de Saddam Hussein en dollars mais en dehors du territoire Américain. Décision sonnant comme jurisprudence pour toutes les entreprises françaises qui effectuent des paiements en Dollars, mettant en exergue une certaine conception du droit largement favorable à l’arbitrage privé et au droit Anglo-saxons dont l’expansion est largement favorisée par les accords de libres échanges, Tafta etc...

La blockchain permettrait également une disparation de la monnaie fiduciaire, comme il en est question en Suède et au Danemark, ce qui constitue un choix de société majeur, devant être le fruit d’un consensus démocratique  et posant potentiellement de graves problèmes d’atteintes à la vie privée et à la sécurité des citoyens (sous couvert de réductions des actes de délinquances, ou de luttte contre l’évasion fiscale).

On peut s’interroger sur notre intérêt de confier à des entreprises la gestion et la sécurisation de ces infrastructures, et du contrôle de ces technologies. L’exemple du système de paiement par cartes bancaires reposant sur une technologie totalement dépassée et dont la sécurité n’est que très partiellement garantie par un système propriétaire verrouillé grassement financé par des licences d’utilisations et frais d’assurances toujours plus élevées. Le voleur ayant toujours une longueur d’avance, c’est prendre le risque de s’exposer à l’incompétence de ces entités qui n’est plus à démontrer (cf Wikileaks, Hacked Team, Ed Snowden...).

Bien que l’utilisation du Bitcoin, et de la technologie associée aux crypto-monnaies puisse soulever de nombreuses interrogations, elle répond à un véritable besoin et ne peut être supprimé. Certains « nœuds » des réseaux étant parfois sous terre, (on peut citer le cas d’un abri antiatomique au Canada associé au réseau Dash (remplaçant potentiel de Paypal dont le siège est au Luxembourg, tout comme la chambre de compensation Clearsteam).

Les crypto-monnaies permettent aux individus d'évoluer en dehors du circuit monétaire conventionnel, souvent en situation de monopole, où des entreprises comme Western Union et Mastercard via PCS, profitent largement de la misère des travailleurs qui effectuent des versements transnationaux réguliers pour subvenir aux besoins de leur famille. Par ailleurs, la possibilité de tiper (effectuer des micropaiements) permettrait l’émergence d’une économie collaborative et des financements participatifs. Ainsi on pourrait imaginer un modèle de rémunérations des artistes différent du Modèle de la Sacem, structure organisationnelle rigide, frein au processus créatif.

Les technologies de la blockchain et des crypto-monnaies sont à même de modifier profondément le système productif et donc les rapports sociaux. L’Europe faisant face à un chômage structurel de masse, au possible Brexit, il est plus que jamais nécessaire de s’interroger sous les outils dont nous disposons pour financer notre économie. Il n’est pas certain que la réforme du marché du travail garantisse à la France l’accès à un taux d’emprunt négatif indéfiniment.

Sources :

http://www.coindesk.com/french-legislators-business-community-gather-to-discuss-blockchain-tech/

http://themerkle.com/french-national-assembly-hosts-blockchain-conference/

http://fr.scribd.com/doc/305853873/PROGRAMME-Assemble-e-nationale-1

https://www.ethereum.org/

https://lisk.io/

http://www.reuters.com/article/us-bnp-paribas-settlement-sentencing-idUSKBN0NM41K20150501

https://coinmarketcap.com/

https://www.deepdotweb.com/

https://www.arretsurimages.net/breves/2014-01-16/Douanes-piege-au-bitcoin-pour-un-dealer-id16727

https://www.arretsurimages.net/emissions/2014-03-19/Quand-bitcoin-remplacera-les-assureurs-et-les-notaires-id6627

http://thedailydecrypt.com/

https://bitcointalk.org

https://twitter.com/philrod?lang=fr

BitShares Munich

Jonathan BahaiBunker New Year’s Message 2015

http://www.numerama.com/magazine/33944-windows-10-bloque-les-jeux-proteges-par-de-vieux-drm-intrusifs.html

http://www.ft.com/cms/s/0/84241292-66a1-11e5-a155-02b6f8af6a62.html

https://www.corbettreport.com/chinas-swift-alternative-and-the-engineered-death-of-the-dollar/

http://www.forbes.com/sites/kenrapoza/2015/06/01/russia-wants-to-convince-bric-partners-to-create-alternative-banking-system/#284526f5156e

https://www.imf.org/external/pubs/ft/survey/so/2015/new120115a.htm

http://abcnews.go.com/Business/story?id=7168919

http://www.economist.com/blogs/economist-explains/2014/11/economist-explains-6

http://www.liberation.fr/futurs/2016/01/01/en-suede-les-especes-en-voie-de-disparition_1423903

https://chomsky.info/1971xxxx/

http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/03/10/taux-negatifs-qui-accepte-de-payer-pour-preter_4880059_4355770.html

https://www.youtube.com/watch?v=tyy3v-jpe34&feature=youtu.be

https://www.youtube.com/watch?v=kZvF-5DsxcE&feature=youtu.be

http://www.tuxboard.com/interview-banquier-fin-cdi/

 

 

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Le problème de bitcoin est la création monétaire se fait par le minage (et donc celui qui a le plus de puissance de calcul produira plus de monnaies) il y a un alternatif à ce dernier se basant sur la théorie relative de la monnaie de stéphane laborde qui introduit la monnaie à dividende universel : http://www.duniter.fr/