De l'utilisation abusive du terme "fasciste"

Une modeste mise au point sémantique, pour que les mots retrouvent leur sens.

Rien n'échappe à la mode, pas même la sémantique.

La nouvelle mode justement, née sur fond des manifestations de gilets jaunes, consiste à user en toute circonstance, que ce soit à la télévision ou sur internet, des termes fasciste, fascisme, fascisant, chemise brune, peste brune et autres "merveilles" importées directement des années 30.

Je vais m'efforcer dans ce billet d'expliquer brièvement ce qu'est le fascisme, son rapport avec le mouvement des gilets jaunes, et enfin pourquoi nous devrions faire attention aux termes que nous employons.

Soyons clairs, le but de ce billet n'est pas de juger le mouvement des gilets jaunes, mais de définir une utilisation correcte des termes cités au dessus.

 

Qu'est ce que le fascisme ?

Le terme fascisme désigne originalement une doctrine née en Italie dans l'entre-deux-guerres sous l'impulsion de Benito Mussolini. Elle consiste en une pensée politique définie par le rejet du libéralisme politique, de l'individualisme (des droits et libertés garantis à l'individu), et par la condamnation des institutions et des usages de la démocratie parlementaire (1). Cette doctrine, renforcée par le gommage de l'individu au profit de la collectivité, entraina la naissance d'un état totalitaire fort autour de la figure de Mussolini, basé sur le contrôle des libertés individuelles, de l'information, de l'éducation, de l'armée, de l'économie, et sur une exaltation du nationalisme. L’État fasciste s'appuie sur une police politique puissante ainsi que sur des milices qui utilisent tous les moyens possibles pour pérenniser le pouvoir de l’État.

Ce que sont les "chemises brunes"

Le modèle fasciste italien fut imité plusieurs fois au cours du 20ème siècle, notamment par l’Allemagne Nazi qui construisit sa propre version du fascisme autour de l'antisémitisme et du pangermanisme. Lors de la création du IIIème Reich, celui ci employa des escadrons de combat appelés Sturmabteilung et surnommés "Chemises brunes" (2), qui eurent pour mission d'éliminer les opposants politiques, de faire taire toute contestation dans la population, et de renforcer le pouvoir de l'état. De nombreux membres des chemises brunes seront plus tard intégrés dans la "Schutzstaffel", tristement connue sous le sigle SS.

 

L'exemple des gilets jaunes

Depuis le début de la crise des gilets jaunes, bon nombre de personnes souhaitent mettre en évidence une manipulation du mouvement par des partis d’extrême gauche et d’extrême droite, les accusant d'être responsables des débordements et violences constatés à chaque manifestation. Ils accusent plus précisément les gilets jaunes d'attaquer les institutions de la 5ème république et en règle générale la démocratie, en plus d'être racistes, homophobes et antisémites.

Les gilets jaunes sont donc commodément rangés dans la case "fascistes".

Avant de parler de fascisme et de peste brune au sein des gilets jaunes, il nous faut tout d'abord poser deux hypothèses (contestables, et qui ne manqueront pas d'être contestées) :

  • Partons du principe que les gilets jaunes et leurs soutiens forment un mouvement hétérogène, pluriel et protéiforme. On y retrouve donc un échantillon assez varié, composé de TOUTES les sensibilités politiques et de presque toutes les origines sociales, et il est donc parfaitement normal que les homophobes, les racistes et les antisémites (dont on ne peut nier qu'ils font aussi partie de la population française) y soient aussi représentés.
  • Nous allons aussi imaginer que la répartition des sensibilités politiques est la même dans le mouvement des gilets jaunes et dans la population française en général.

Selon ces hypothèses, la majorité des gilets jaunes est donc dépolitisée, malgré la présence de tout le spectre des sensibilités politiques françaises.

 

Le sens des mots

  •       Les chemises brunes

Soyons clairs: qualifier une personne de "chemise brune" revient à la qualifier de Nazi, soit d'antisémite ultra-violent prônant le génocide d'une "race" entière. C'est un terme extrêmement dur et violent, et qui ne peut s'appliquer qu'à une frange minoritaire et particulièrement extrême de l’extrême droite.

On ne peut décemment pas confondre les membres du Rassemblement National (moins de 100000 individus, qui composent le noyau dur de l’extrême droite, faisant la part belle à la violence, au racisme, à l'antisémitisme et à l'homophobie) et toutes les personnes qui ont voté pour ce parti aux dernières élections (un peu plus de dix millions de français), souvent par dépit, par ignorance ou par défaut.

Autrement dit, qualifier de "chemise brune" tout gilet jaune ayant un jour voté RN ou ayant partagé des idées avec des personnages d’extrême droite est un raccourci fortement abusif et intellectuellement pauvre.

 

  •       Le fascisme

De la même manière, si certaines personnes en France souhaitent la destruction totale de notre république au profit d'une monarchie, d'un empire ou d'une quelconque dictature totalitaire (et se rapprochent ainsi de la définition du fascisme), il est malhonnête de qualifier de fasciste toute personne qui remet en cause les institutions, sous le prétexte qu'elle le fait avec violence ou brutalité (violence qui n'est certainement pas l'apanage des fascistes).

En effet et comme nous avons pu le voir plus haut, le fascisme est avant tout une doctrine d’État opposée au libéralisme politique et aux droits et libertés des individus. Ce sont pourtant des concepts que l'on retrouve dans la plupart des revendications des gilets jaunes (3), qui souhaitent certes modifier les institutions, mais certainement pas dans le but de les détruire.

On me rétorquera probablement que demander la démission d'un président de la république revient à nier le résultat d'une élection démocratique et donc à contester la démocratie elle même, mais il n'en est rien. En effet il est question de contester la légitimité morale (4) de cette élection et non sa légalité au regard de la constitution, ce qui sont deux choses différentes.

De plus, demander la démission d'un élu quel qu'il soit n'est pas condamnable ni au regard de la loi, ni au regard de la constitution, et ne peut constituer un argument permettant d'être qualifié de fasciste.

Seule une volonté claire et collective de vouloir faire tomber la République pour prendre le pouvoir et installer un régime autoritaire et dictatorial peut être qualifiée de volonté fasciste.

Il reste qu'on trouve tout de même dans certains cortèges des individus se réclamant de la doctrine nazi, et donc effectivement qualifiables de chemises brunes et (ou) de fascistes (5), mais leur présence comparée à l'ensemble des gilets jaunes ne peut être que franchement minoritaire (6).


Note postérieure: Une étude sociologique menée sur des gilets jaunes par un collectif de chercheurs universitaires et publiée dans une tribune du monde le 11 décembre (7) montre les résultats suivants:

"La réponse dominante consiste à se déclarer comme apolitique, ou « ni de droite ni de gauche » (33 %). En revanche, parmi ceux qui se positionnent, 15 % se situent à l'extrême gauche, contre 5,4 % à l'extrême droite ; 42,6 % se situent à gauche, 12,7 % à droite et, surtout, seulement 6 % au centre. "


 

Les mots ont un sens, et les utiliser à tort et à travers pour qualifier tout et n'importe quoi ne fait que brouiller la perception que l'on peut avoir de ce type de mouvement, et permet surtout aux vrais fascistes et aux vrais nazi de se faire discrets, ce qui est pour le coup un vrai danger pour notre démocratie.

 

Bibliographie:

(1) Raoul GIRARDET, « FASCISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 10 janvier 2019. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/fascisme/

(2) André BRISSAUD, « SA (Sturmabteilung) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 10 janvier 2019. URL : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/sa/

(3) Revendications observées sur de nombreux sites dont voici deux exemples, consultés le 10 janvier 2019:

(4) Légitimité: Conformité de quelque chose, d'un état, d'un acte, avec l'équité, le droit naturel, la raison, la morale.

http://www.cnrtl.fr/lexicographie/l%C3%A9gitimit%C3%A9

(5) https://pavebrulant.noblogs.org/post/2019/01/10/revendications-sociales-confusionnisme-fascisme-toutes-les-couleurs-sont-elles-solubles-dans-le-jaune-retour-sur-la-mobilisation-des-gilets-jaunes-a-bordeaux/

http://lahorde.samizdat.net/2018/11/22/paris-des-antisemites-sous-les-gilets-jaunes/

(6) Selon la DGSI, les représentants de l'ultradroite seraient quelques milliers en france, comme le rapporte sud ouest : https://www.sudouest.fr/2018/06/25/qui-se-cache-derriere-l-ultradroite-francaise-5177050-10407.php

Il est à noter que parmi les milliers de personnes interpellées (même préventivement) tout au long du mois de décembre, seules quelques dizaines ont été identifiées comme faisant partie de groupes d'ultragauche ou d'ultradroite, comme le remarque le figaro concernant la manifestation du 1er décembre:

http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2018/12/06/25001-20181206ARTFIG00190-la-lutte-contre-les-groupuscules-d-extreme-droite-au-menu-des-deputes.php

Ou encore BFMTV concernant la manifestation du samedi 8 décembre où 84 manifestants interpellés sur 1385 ont été formellement identifiés comme faisant partie de l'ultra droite:

https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/gilets-jaunes-84-membres-de-l-ultra-droite-ont-ete-interpelles-1123808.html

(7) Étude sur la composition politique des gilets jaunes, menées à partir de 166 questionnaires récupérés sur les ronds points: https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/11/gilets-jaunes-une-enquete-pionniere-sur-la-revolte-des-revenus-modestes_5395562_3232.html

 

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