1er mai, muguet et lacrymo

Les témoignages et les vidéos authentiques du 1er mai 2016 circulent déjà sur les réseaux sociaux, j’ai donc décidé d’apporter ma pierre à l’édifice.

J’étais donc parmi les jeunes manifestants qui faisaient partie de ce défilé du 1er Mai 2016, l’un des plus violents auxquels j’ai pu assister. Rejoignant un ami un peu avant 15h, nous nous mettons en route à la suite d’une partie du cortège syndical qui s’est déjà lancé dans la rue de Lyon. Moins de 5 minutes après avoir commencé à arpenter le bitume parisien dans une ambiance bon enfant, un blocage survient.        

Nous sommes visiblement dans une partie du cortège qui n’a pas vraiment d’affiliation officielle avec quelque groupe que ce soit ; c’est plus une masse informe de manifestants qui semble s’agiter. Rapidement nous comprenons la raison du problème. Un cordon de CRS bloque le boulevard. La surprise est certaine, que font-ils ici ? Très rapidement le fameux chant « tout le monde déteste la police » est repris par la masse de manifestant, et le cordon recule. D’abord en bon ordre en gardant la ligne, puis rapidement les CRS se dispersent en petits groupes, craignant sûrement d’être dépassés par les manifestants, et se replacent en tête du groupe.

Les deux manifestants que nous sommes, continuons d’avancer, dépassons même le groupe de CRS qui avance en tête du cortège, entrons sur le boulevard Diderot et constatons à notre deuxième surprise que non seulement celui-ci est plus ou moins désert, mais que la ligne de CRS s’est de nouveau formée derrière nous.

Armés de mon caméscope, et mon camarade de son smartphone diffusant sur  "Périscope" , nous décidons de laisser passer cette ligne de CRS, pour essayer de rejoindre le cortège qui piétine toujours derrière. Cette fois-ci je remarque que les rues aux alentours sont toutes bloquées par une ligne compacte de force anti-émeute, mais que désormais tous ces soldats de la répression portent leurs casques. J’ai toujours été très impressionné par cette capacité qu’ont les CRS à troquer si rapidement leur calot pour leurs casques médiévaux.

Une fois n’est pas coutume la ligne se reforme, plus impressionnante et des groupes épars de CRS tentent de se concentrer près des rues (dont une formation qui se masse autour du bistrot « O Philos’ Off ») perpendiculaires au boulevard. La tension monte très rapidement, et les premiers fumigènes sont lancés sur le cortège derrière. Des membres du même cortège répliquent. Plusieurs pétards explosent, des feux d’artifices aussi. Nous sommes entraînés par une meute de manifestants paniqués et de journalistes derrière la ligne de CRS qui tente de bloquer le boulevard.

Des grenades à palets sont lancées sur le cortège qui avance vaille que vaille ; les explosions des deux côtés sont nombreuses, et tous ceux en retrait sursautent à la moindre détonation. Les passages calmes succèdent brusquement aux escalades de violence. Désormais le cortège est au contact avec la barrière de boucliers et de matraques qui désormais bloque totalement le boulevard. En effet quelques minutes auparavant un CRS visière relevé et plus âgé que les autres hurlait en remontant la ligne « blocage complet ».  Cela fait maintenant une demi-heure que le cortège progresse très lentement, et bientôt un quart d’heure qu’il est totalement à l’arrêt.

Les manifestants crient, chantent, et avancent mains en l’air devant les CRS, parfois applaudissant les bras levés vers le ciel. Quelques drapeaux anarchistes et de Che Guevara se dressent toujours fièrement. Toujours des détonations. Soudain sur le trottoir gauche où nous nous trouvons les manifestants poussent fortement. Des coups de matraques et des sprays de lacrymogène s’accompagnent de hurlements. Quelques personnes réussissent à passer, yeux rouges, en larmes et toussant de tous leurs poumons. Mon camarade leur porte assistance et distribue généreusement ses capsules de sérum physiologique. La situation ne se débloque pas, les gaz lacrymogènes et les fumigènes se répandent régulièrement sur le boulevard. Deux camionnettes des CRS descendent le boulevard depuis Nation et se place derrière la ligne de CRS. Il semble que la police cherche à stabiliser leur position.

Derrière nous des mouvements de CRS ont lieu, un vrai ballet. Des groupes avancent, reculent dans tous les sens. Bientôt deux équipes de ce que nous appelons « les baceux » se stationnent des deux côtés du boulevard. J’en avais déjà repéré plus tôt avant que la ligne ne se forme, mais ceux-là n’étaient reconnaissables qu’au sac à dos identique qu’ils portaient tous. Je me permets directement un commentaire quant à ses équipes qui sont donc ainsi disposées sur le boulevard ; s’ils ne portaient pas pour certains d’entre eux le brassard orange de la police, on pourrait sans aucune difficulté les identifier comme des casseurs, voilà de quoi faire réfléchir nos media.

Un autre phénomène se produit. Certes la tête du cortège est plus ou moins bloquée sur le boulevard, mais des manifestants, comme mon camarade et moi-même avaient aussi pris de l’avance, et d’autres attendaient à Nation. Ces manifestants ne comprenant pas ce qu’il se passe reviennent sur leurs pas, et bientôt un autre morceau de cortège s’est constitué derrière la ligne de CRS de tête, et l’encercle. Des manifestants qui ont fait le tour depuis Bastille nous informe de ce qu’il se passent ; les CRS ont segmenté la manifestation en deux, pour isoler un groupe de supposé « casseurs » au milieu du boulevard au niveau de l’ancienne caserne de l’Armée. J’observe que les deux groupes de baceux se sont repliés, ils ont disparu, il n’y a désormais plus que la ligne au centre du boulevard.

Les manifestants commencent à se masser derrière la ligne de CRS et à chanter qu’on laisse passer le cortège dans son entièreté. Cela fait plus d’une heure que la manifestation est ainsi bloquée. Lentement mais sûrement l’information doit faire son chemin dans le commandement de la Police, et les CRS se redéploient. Ils conservent toujours une ligne qui bloque le cortège, mais désormais une nouvelle ligne fait face aux manifestants qui viennent de Nation, exactement là où nous deux, jeunes manifestants, nous trouvons. Avec une certaine ironie du sort, nous nous retrouvons donc instantanément face aux CRS que nous cherchions plus ou moins à éviter, tout en filmant leur action. Désormais une sorte de No Man’s Land se forme entre les deux lignes de CRS, renforçant d’une certaine manière le morcellement absurde du défilé.

Chantant, criant, et cherchant à parler aux CRS, nous reculons lentement, dépassons les camionnettes, et nous approchons à reculons du croisement avec la rue de Reuilly. Notre « retraite » se passe sans aucune agression, il y a là majoritairement des journalistes et de jeunes manifestants pacifiques qui rient et chantent, tentant d’amadouer comme ils le peuvent les robocops masqués devant eux. Ce fait, cette situation pacifique et calme (surtout par rapport à ce qu’il se passe de l’autre côté de cette ligne qui se déplace) est importante pour la suite.

Quelqu’un, une jeune fille je crois, lance un « asseyez-vous ! ». Me retournant, car je suis désormais vraiment en 1ère ligne, je constate qu’une vingtaine de manifestants s’est assise par terre, quelques mètres avant le carrefour. Le CRS devant moi crie à ce que j’identifie comme son supérieur qu’un sit-in se forme. A mon tour, je m’assois sur le bitume chauffé par le doux soleil de cette journée mouvementée.

A peine dix secondes après mettre ainsi assis, le CRS face à moi décroche brusquement sa canette de lacrymogène, et m’asperge en plein visage de gaz, dans une forme de mouvement circulaire qui vise à mon avis à toucher les autres manifestants.

J’ai à peine le temps de me lever à toute vitesse que je me retrouve de facto aveugle. La douleur de la brûlure est insoutenable et pour une dizaine de minutes je dois m’en remettre à mon ami pour me guider dans la manifestation. Je profite de ce témoignage pour remercier les manifestants qui se sont précipités pour m’aider, me faire avancer, me donner à boire et verser des gouttes de sérum dans mes yeux, qui ont même dû ouvrir eux-mêmes mes paupières, car la douleur m’en empêchait.

Certes, comme la majorité des manifestants, certain que je finirais par subir une quelconque violence policière malgré un comportement pacifique, je m’étais équipé d’un foulard imbibé de jus de citron et d’un masque en plastique pour me protéger les yeux. Cependant ne m’attendant pas à être aussi rapidement gazé, je n’avais pas mis mes protections en place, notamment parce que de notre côté de la ligne la situation était totalement pacifique.

La brutalité dont fait preuve la Police dans son ensemble n’est pas nouvelle. Cependant la réitération des violences faites à de simples manifestants est de plus en plus visible et choquante. Ce 1er mai démontre une chose de plus : désormais le gouvernement, et tous ceux qui participent à l’exercice du pouvoir exécutif, ont décidé de réprimer la contestation sociale par la simple violence, et uniquement la violence. Leur stratégie très simple repose sur la peur, la peur de se faire bastonner, gazer (le mot est en soit évoquant), et arrêter juste parce qu’on a l’audace d’utiliser son droit de manifester. Ce 1er mai va plus loin que la simple violence de terrain organisée par les agents individuellement avec ou sans consigne particulière. Ce 1er mai les CRS ont reçu l’ordre de fracturer la manifestation, de faire éclater les violences pour pouvoir ralentir si ce n’est détruire le cortège. Il est impossible qu’ils aient par eux-mêmes décidé quel morceau de cortège couper, et comment le faire ; des ordres ont nécessairement été donnés, des ordres qui s’inscrivent dans cette logique de destruction du mouvement anti-loi Travail, mais aussi anti-système actuel.

Je terminerai par indiquer que toute cette violence a été purement artificielle. Nous étions au tout début de la manifestation, à la fois temporellement et spatialement, et rien ne pouvait permettre de déterminer si cette tête de cortège était oui ou non composée de casseurs ; sauf peut-être ceux qui patrouillent sans brassards, mais ça c’est autre chose.

 

 

                  

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