Afghanistan: Réponse à l'article de M. Plenel

Suite à l'article "Afghanistan : cette guerre n'est pas la notre" publié par Edwy Plenel le 9 septembre 2008, j'ai publié le commentaire que vous trouverez ci-dessous (légèrement retouché) qu'il a suggéré que je republie sur mon blog Médiapart, suivi de sa réaction en citation. Ces quelques commentaires font suite à une analyse sur la situation de cette guerre lointaine, et des réalités géopolitiques régionales, que j'avais publié sur mon blog Quindi en avril dernier. Je suis à votre disposition pour poursuivre ce débat.

Suite à l'article "Afghanistan : cette guerre n'est pas la notre" publié par Edwy Plenel le 9 septembre 2008, j'ai publié le commentaire que vous trouverez ci-dessous (légèrement retouché) qu'il a suggéré que je republie sur mon blog Médiapart, suivi de sa réaction en citation. Ces quelques commentaires font suite à une analyse sur la situation de cette guerre lointaine, et des réalités géopolitiques régionales, que j'avais publié sur mon blog Quindi en avril dernier. Je suis à votre disposition pour poursuivre ce débat.

 

M. Plenel,

 

Même si je partage l'analyse de fond d'une nécessaire réorientation des actions de l'ISAF (comme le soulignent en effet les études internationales indépendantes), l'élimination d'Enduring Freedom et de ses pratiques indignes du XXIème siècle, et d'un combat contre Al Qaïda en usant des outils appropriés de lutte anti-terroriste, je ne pense pas que votre appel prenne en compte l'ampleur des conséquences possibles (l'impact géostratégique) d'un retrait, même partiel, des forces de l'ISAF en Afghanistan.

 

C'est aussi le cas de votre différenciation des forces à vocation stabilisatrice de celles à vocation offensive (au sein de l'ISAF et non d'"Enduring Freedom"). L'une n'est pas possible sans l'autre, les talibans ne resteront pas cloitrés sur une partie du territoire s'ils ne sont pas contrés militairement (avec les pertes que cela représente). Ou alors, nous parlons d'un règlement institutionnel nouveau, d'un mandat de stabilisation nouveau, intégrant les talibans dans un cadre plus large, il faut le préciser, et pas éviter cette question pourtant essentielle pour l'avenir de l'Afghanistan. Des négociations ont d'ailleurs lieu avec les Talibans (et non Al Qaïda) sur le terrain avec les services de renseignement européens, les responsables de la PESD et l'ONU.

 

Toute approche de reconstruction du pays doit prendre en compte le problème militaire et politique taliban, sauf à vouloir être taxée d'utopique. Ne confondons pas l'enjeu taliban et la rhétorique anti-terroriste néoconservatrice. Ne cherchons pas à prendre notre revanche sur la façon dont a été mené le conflit antérieur (Enduring Freedom depuis 2001), en attaquant les tenants du conflit actuel (ISAF).

 

Au titre des considérations à prendre en compte avant tout retrait des forces militaires internationales, on trouve (en intégrant les approches multilatéralistes et réalistes chères à Hubert Védrine, sans aucune forme d'idéologie):

 

- un non respect d'un mandat de l'ONU en cours (précédent dangereux pour le multilatéralisme) et de l'appui sécuritaire fourni aux forces civiles de l'ONU (UNAMA / MANUA et autres agences de l'ONU) et aux ONG en Afghanistan, qui permet malgré tout le développement des infrastructures dans ce pays (eau, électricité, santé, etc.) et donc contribue à la stabilisation;

 

- une reprise en main probable et brutale par les talibans des territoires "sécurisés" par l'ISAF, et toutes ses conséquences sociales pour le pays (que nous avons déjà connu pendant les années 90);

 

- l'impossibilité de peser dans une construction institutionnelle afghane, très incomplète sous le gouvernement Karzaï, en respectant la mosaïque ethnique du pays, et créant une zone de guerre / non droit permanente, sans possibilité d'un retour d'une force internationale par la suite (un parallèle imparfait serait celui de la Somalie des années 90, ou celui du Liban des années 80);

 

- la déstabilisation probable du Pakistan (en partant des FATA / PATA, NWFT, FANA) sans appui militaire extérieur (et ses conséquences nucléaires sur l'Asie du Sud, dont l'Inde);

 

- la déstabilisation probable des ex-républiques soviétiques d'Asie Centrale (Ouzbékistan, Turkménistan et Tadjikistan) en cas de création d'un pôle islamiste en Afghanistan;

 

- la guerre probable à l'est de l'Iran / ouest de l'Afghanistan;

 

- l'exacerbation probable des tensions ethniques en Chine occidentale (Turkestan Oriental au Xinjiang et ses conséquences nucléaires sur l'Asie Centrale);

 

- le développement des acteurs non étatiques en provenance de groupes islamistes, hébergés par les talibans (même s'ils ne sont pas les seuls), financés par les hawalas, les ONG, les madrasas extrémistes, bénéficiant d'appuis au coeur des services de renseignement pakistanais et saoudien, qui provoquent / provoqueraient la projection de davantage de forces paramilitaires et terroristes suite au sentiment renouvelé de victoire et d'invincibilité, cette fois-ci sur l'occident, après les soviétiques... (ces conséquences ce sont déjà fait sentir, dans une moindre mesure, dans les conflits tchétchène, bosniaque, somalien, algérien, irakien, soudanais, philippin, etc.);

 

- le développement (encore plus qu'à l'heure actuelle) des marchés de stupéfiants issus de la zone dans les zones non contrôlées par les talibans.

 

Je me permets de vous citer: "Globalement, c'est-à-dire en comprenant que, dans notre monde interdépendant, nombre de grands conflits sont inextricablement liés". Oui. Et cela dépasse le cadre de l'OTAN et des précédents en Irak, Géorgie, de la Palestine, du jeu de concurrence géoéconomique / géopolitique parallèle avec la Chine, de même que celui des droits des femmes et de la liberté d'expression, éléments que vous citez dans votre article, avec des enjeux géostratégiques conséquents.

 

Bref, une réorientation de la guerre en Afghanistan, doit se faire par d'autres moyens que ceux d'un retrait de forces de l'ISAF (y compris d'une seule composante), ou ceux d'une posture uniquement stabilisatrice de l'ISAF (faute de règlement politique préalable avec les talibans) à court terme , éminemment dangereux pour:
- les populations civiles,
- les autres forces militaires sur place,
- l'historique de construction du droit international,
- l'impact régional (dans une zone avec cinq puissances nucléaires n'usant pas des mêmes restrictions que la France en la matière)
- et l'impact international (le développement des acteurs non étatiques mobiles et déstabilisateurs).

 

Je pense que vous devriez plutôt chercher à lancer un débat sur la renégociation nécessaire du mandat de l'ISAF et de l'UNAMA à l'ONU et via la PESC européenne en cours de développement, dans le cadre d'un règlement global du conflit, en prenant compte de tous les préalables, y compris ceux d'un règlement politique afghan et tout ce que cela implique, plutôt qu'à politiser et déstabiliser davantage une force militaire nécessaire dans le contexte actuel (cette politisation d'un conflit complexe, sans prendre en compte les préalable géostratégiques, reviendrait à user d'une tactique sarkozyste pour contre Sarkozy).

 

Bien à vous,

 

Arnaud Hoyois

 

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Réponse de M. Plenel:

 

"Cher ArnaudH,


Votre intervention est tellement riche et argumentée qu'elle me semble mériter une version à peine plus développée que vous pourriez publier, par un simple copier/coller, sur votre blog pour prolonger le débat. Nombre de vos remarques vont plus au fond que je ne l'ai fait sur la réalité afghane elle-même et la complexité de l'opération actuelle – autrement dit la contradiction entre l'ISAF et Enduring Freedom – qu'elles appelleraient presque un nouvel article.

 

Reste que, devant cette complexité même, je maintiens ma position: pour que cela bouge, avec toutes les nuances et précautions d'exécution nécessaires, il faut un levier. Et je ne vois pas d'autre levier à notre portée qu'un coup d'arrêt à l'actuelle fuite en avant, qui obligera dès lors les protagonistes de l'intervention à sinon accepter, du moins discuter d'une révision de leur stratégie.

 

Depuis sept ans bientôt, le monde avance à l'aveugle, comme un lapin pris dans les phares du 11-Septembre. Et l'invocation du 11-Septembre sert à annihiler la réflexion, la raison, la prudence. Les principes aussi, sinon surtout. Cette prise de conscience n'a que trop tardé. Elle n'est pas au cœur du débat public. Elle encore tenue à distance comme si nous n'étions pas concernés. Un des avantages du tournant sarkozyste est que nous n'avons plus d'excuse pour ne pas être concernés, donc acteurs et décideurs.


J'espère donc vous lire dans le Club plus longuement, de façon à ce que la réflexion et l'échange entre nous tous puisse se poursuivre.


Bien à vous et bonne lecture!

 

Edwy Plenel"

 

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