Penser le confinement familial

Comment penser le confinement au sein des familles à la lumière des recherches en psychologie sur l’équilibre familial et les futurs vols vers Mars ?

             Le confinement imposé ces derniers jours met le microcosme familial à l‘épreuve. Pour les familles qui vivent en appartement avec une ribambelle d’enfants, la difficulté de cohabiter dans un espace réduit à longueur de journée s’ajoute à l’incertitude sanitaire et à son climat anxiogène. Tous les ingrédients sont réunis pour basculer dans diverses formes de déséquilibres. Que peuvent nous apporter les recherches en psychologie sur la dynamique du groupe « famille » ainsi que sur les situations de confinement et d’isolement extrêmes pour accompagner le choix politique du confinement, loin d’être anodin et sans conséquences ?

            Les travaux de David H. Olson (Université du Minnesota, cf. Olson, 2011) donnent quelques outils intéressants pour penser la question de l’équilibre familial et plus généralement, de l’équilibre dans le cadre de petits groupes contraints à vivre ensemble (comme c’est le cas des collocations). Il propose de caractériser chaque système familial sur deux dimensions : sa flexibilité et sa connectivité (voir le schéma simplifié ci-dessous). Les zones extrêmes sur ces deux dimensions seraient constitutives de systèmes familiaux déséquilibrés. Ainsi, trop de flexibilité ou pas de flexibilité du tout conduisent à des systèmes familiaux en tension, trop chaotiques dans le premier cas et trop rigides dans le second. De même, une connectivité trop forte entre les membres de la famille ou une absence totale de connectivité induisent là aussi des systèmes familiaux en déséquilibre, entre fusion irrespirable et éloignement interpersonnel glacial. L’équilibre serait à trouver dans des zones intermédiaires, dans un savant dosage de permissivité et de cadrage, d’affection chaleureuse et d’autonomie respectée. Il ne s’agit évidemment pas d’une recette simple à appliquer mais d’une manière de penser le système familial et les grandes lignes de ce qui le constitue lorsqu’il fonctionne à l’équilibre.

Zones d’équilibre et de déséquilibre au sein des familles en fonction de leur niveau de flexibilité et de connectivité (d’après Olson, 2011) © Arnaud Rey Zones d’équilibre et de déséquilibre au sein des familles en fonction de leur niveau de flexibilité et de connectivité (d’après Olson, 2011) © Arnaud Rey

             Dans une situation de confinement, ce type de schématisation aide à imaginer la place et le rôle que peuvent occuper les parents, acteurs majeurs du système familial, afin de tendre vers le meilleur équilibre possible. Savoir cadrer et organiser le quotidien tout en gardant de la flexibilité, autant que faire se peut. Savoir être soutenant, à l’écoute, dans une communication bienveillante mais aussi tâcher de préserver pour chacun un espace vital de solitude et de repli pour se ressourcer. Tout cela en ayant les paroles de Donald Winnicott à l’esprit sur le fait qu’il ne s’agit nullement d’être parfait dans ces rôles-là mais au moins suffisamment bons.

            Les recherches sur les situations de confinement et d’isolement extrêmes qui intéressent les agences spatiales du monde entier dans la perspective notamment de vols habités vers Mars, suivent le même type de recommandations (e.g., Stuster, 2011). Il s’agit, au quotidien, de garder une certaine organisation de vie et de ne pas succomber à un laisser-aller total. Maintenir des horaires de réveil et d’endormissement (pour éviter de déréguler le sommeil) et suivre des rituels similaires à ceux qui cadrent nos vies d’ordinaire : se laver, s’habiller, se nourrir à horaire réguliers, entre autres choses. Adopter un cadre mais qui ne soit pas trop rigide non plus. Une sorte de canevas qu’il s’agit néanmoins de respecter dans les grandes lignes. Cela s’applique aux activités tout au long de la journée : prévoir des moments de travail scolaire avec les enfants et alterner avec des moments de loisir. Au sein des loisirs, alterner entre des temps d’écran, des temps de jeux collectifs, des moments de lecture, de musique, de dessin, de jeux réalisés seuls dans son coin et avec son imaginaire.

            Ensuite, il s’agit peut-être de repenser et de réorganiser l’espace afin que chacun puisse à tout moment s’isoler et se ressourcer. S’isoler des autres, du bruit, de la radio, des musiques que l’on n’apprécie pas nécessairement. Le confinement impose d’être en permanence avec les mêmes personnes et avoir la possibilité, par moments, de se déconnecter de ces personnes semble vital. Se connecter à d’autres personnes grâce aux moyens de communication dont nous disposons est aussi une manière de sortir du confinement et enfants comme parents doivent évidemment y avoir recours à leur guise.

            Il s’agit de souligner aussi l’importance des repas dans ce type de situation. Éviter de ne manger que des pâtes ! Au contraire, prendre le temps de préparer un bon repas, et si possible, associer d’autres membres de la famille à la préparation. Bien manger est l’un des rares plaisirs des équipages placés en situation de confinement extrême et ils y accordent généralement une grande attention.

            Dernière recommandation : ne pas rester avachi toute la journée sur son lit ou dans un canapé devant un écran mais maintenir une activité physique aussi régulière et soutenue que possible. Les recommandations de confinement n’interdisent pas d’aller marcher quelques instants en restant à bonne distance des autres et en respectant les gestes barrières. De même, dans l’organisation journalière, il est possible de prévoir quelques plages d’activité physique, de gymnastique simple, qui peuvent se vivre tous ensemble.

            Mais par-delà ces recommandations pratiques qui restent malgré tout assez théoriques et pas si simples à appliquer lorsque l’on n’y est pas vraiment préparé, on peut se demander quelles seront les conséquences d’un tel choix politique de confinement dans l’intimité des familles. Trouver un juste équilibre pour des astronautes pourtant entraînés et volontaires n’est d’ailleurs pas toujours évident et la gestion des tensions et de l’agressivité qui en résulte est souvent au cœur de ces problématiques où la promiscuité impose à chacun de composer avec les autres en permanence.

            Et là encore, ce sont les familles les plus modestes et les moins équipées qui risquent d’en faire les frais. Quel sera le coût psychologique (et physiologique) de telles mesures de confinement ? Les mutineries qui ont surgi dans les prisons suggèrent que ce virus ne mettra pas que nos corps à l’épreuve. L’augmentation des violences conjugales en est une autre illustration. Aussi, pour les décideurs politiques qui seraient tentés d’imposer un confinement total, il s’agit certainement de considérer tous les paramètres de cette équation complexe et de tâcher de n’en négliger aucun de fondamental. 

 

Olson, D. (2011). FACES IV and the circumplex model: Validation study. Journal of Marital and Family Therapy37(1), 64-80.

Stuster, J. (2011). Bold endeavors: Lessons from polar and space exploration. Naval Institute Press.

 

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