Anatomie d’une épidémie de peur collective

Comment s’articule l‘épidémie de peur actuelle ? Sur quels rouages repose-t-elle ? Comment la déconstruire pour, peut-être, parvenir à en guérir ?

L’hypothèse que je défends ici est que l’épidémie de peur que nous vivons actuellement repose pour l’essentiel sur deux principaux piliers. Le premier se trouve dans le message, très simple, diffusé quotidiennement depuis des semaines par le Ministère des Solidarités et de la Santé : « 9 personnes sur 10 qui décèdent de la COVID19 ont plus de 65 ans. »

Selon les chiffres de l’INSEE publiés en début d’année 20201, sur les 67 millions de français que nous sommes, 20.5%, soit environ 13.7 millions, ont plus de 65 ans. Ce message diffusé sans retenue est donc en mesure de toucher et d’inquiéter directement 13.7 millions d’individus, soit un français sur cinq. Il touche aussi, par ricochets, toutes les personnes qui ont un parent appartenant à cette classe d’âge et qui peuvent développer une inquiétude légitime pour leurs aînés.

Cependant, que veut vraiment dire ce message ? Que toutes les personnes de plus de 65 ans sont en grand danger ? Que 9 sur 10 d’entre elles risquent de mourir de cette maladie ? C’est ce qu’on pourrait croire à force d’entendre ce slogan macabre. C’est sans doute ce que la plupart d’entre nous perçoivent.

Or, bien entendu, il n’en est rien. Sur les 31.000 personnes dont le décès a été attribué à ce jour au Covid192, environ 28.000 (soit 9 sur 10) avaient plus de 65 ans. Ramené aux 13.7 millions de personnes qui ont plus de 65 ans, on se rend compte que 99.8% des français de plus de 65 ans n’ont 1) soit pas été malade du Covid19 (sans doute la très grande majorité), 2) soit été malade à divers degrés mais s’en sont sortis seuls grâce à l’excellent état de leur système immunitaire, 3) soit ont été malade et notre excellent système de santé leur a permis d’en guérir. On peut donc dire que la très grande majorité des personnes de plus de 65 ans n’ont aucune raison d’être si inquiète à l’égard du Covid19.

C’est pourtant l’inverse qui semble se produire. Et cette peur distillée à nos aînés par le Ministère de la Santé se fait en toute impunité car elle est portée par de bonnes intentions : protéger les plus de 65 ans d’un danger qui ne concerne en réalité que 0.2 % d’entre eux, c’est-à-dire ceux des plus fragiles et que la mort guettait déjà.

Mais ce n’est pas tout et c’est le second pilier de cette épidémie de peur collective. Puisque les plus de 65 ans sont en danger et qu’il nous faut les protéger, la seule solution qui a été trouvée est de les isoler. Là encore, le Ministère de la Santé nous convie quotidiennement à protéger nos aînés en les isolant : c’est ce message qui parle de cette petite fille qui va voir sa grand-mère et qui surtout, doit rester à distance, « quand on aime ses proches, on ne s’approche pas trop ». Avec ce message, chaque enfant devient un danger pour son grand-parent de plus de 65 ans en risquant de lui transmettre cette maladie. Déroulons un peu plus cette logique de la terreur : chaque enfant est donc un danger pour tous les autres enfants car il peut relayer la maladie.

Ainsi, la boucle est bouclée. Avec ces deux messages du Ministère de la Santé, toute la société est verrouillée dans la peur. La peur très légitime de perdre un être proche.

Alors nous devenons tous potentiellement des coupables si nous ne faisons pas tout pour limiter la transmission de ce virus. Ainsi, le Ministère de la Santé en appel à notre responsabilité et transfère sur chacun de nous la responsabilité de risquer de contaminer les autres et par voie de conséquence, nos aînés.

Or, il nous faut reconnaître maintenant que cette stratégie de la responsabilisation (ou plutôt, de la culpabilisation) qui a été choisie par le Ministère de la Santé ne fonctionne pas. Et pour une raison extrêmement simple. Nous ne disposons pas des ressources mentales pour lutter au corps à corps contre un virus.

En effet, du fait de notre incapacité à percevoir les virus avec notre appareil mental sensoriel, il nous est impossible de lutter efficacement contre eux. Même avec la plus grande vigilance, une attention de tous les instants, un lavage des mains réguliers, le port des masques les plus perfectionnés, impossible de ne pas faire un geste inapproprié, de toucher sans y penser une poignée de porte contaminée, de se frotter ensuite l’œil ou le nez mécaniquement. Notre activité mentale pourtant remarquable et prodigieuse de créativité et d’ingéniosité est aussi porteuse d’une grande fragilité attentionnelle qui nous joue des tours tous les jours.

Ainsi, la petite fille peut bien aller embrasser sa grand-mère, sauf bien entendu si son nez coule, si elle tousse abondamment ou si elle avait 39.2 au matin. Dans tous les autres cas, qu’elle aille embrasser sa grand-mère qui risque sinon de mourir de solitude. Et quand bien même sa grand-mère tomberait malade, rien ni personne ne pourra jamais prouver que c’est à cause de sa petite fille car sa grand-mère aura pu être contaminée de mille autres manières dans sa vie quotidienne, sans qu’elle s’en rende compte et sans qu’elle puisse y faire quoique ce soit.

Cessons donc de culpabiliser les enfants et tout notre entourage familial inutilement. Cessons aussi d’isoler nos aînés sous prétexte de les protéger.

Ce qui les protège le mieux, ce qui nous protège tous le mieux depuis des millénaires, c’est notre système immunitaire dont nous devrions justement prendre grand soin. Sans que nous en ayons la moindre conscience, il lutte et nous protège en permanence des agressions virales et bactériennes.

Et si mon système immunitaire est mal en point et n’arrive pas à lutter, que faire ? me direz-vous. Il reste deux options.

La première, c’est de faire confiance au formidable système de santé dont nous disposons et à la créativité et l’ingéniosité de l’esprit humain qui a su développer d’autres moyens de lutter contre les attaques virales grâce à une médecine qui ne cesse de repousser les limites de nos connaissances.

C’est ici qu’on attendrait le Ministère de la Santé afin qu’il mette notre système de santé en ordre de marche afin d’apporter aux malades le meilleur de la médecine contemporaine. C’est ici qu’on attendrait que des groupes d’experts indépendants de tout conflit d’intérêt se réunissent pour proposer des pistes d’interventions à toutes les étapes de la maladie, au fur et à mesure de la progression de nos connaissances sur le virus. C’est ici qu’on attendrait de la cohésion, de la sérénité, de l’intelligence collective. Et non de la peur.

La seconde option, lorsque toutes les possibilités de la première ont été épuisées, c’est d’essayer d’accepter que la vie se termine un jour et d’accompagner le plus justement et le plus dignement possible celles et ceux qui sont au bout du chemin. Les accompagner dans le calme et la sérénité, autant que faire se peut.

En conclusion, si l’hypothèse que j’ai présentée ici est correcte, il serait temps de cesser d’entretenir les rouages de cette épidémie de peur collective. Il serait temps de cesser de culpabiliser la population inutilement. Il serait temps que le Ministère des Solidarités et de la Santé n’inverse pas les responsabilités et prenne les siennes en s’attelant à organiser notre système de santé du mieux possible. Il serait temps en somme que l’on revienne à l’un des fondamentaux du soin (mais aussi de l’éducation) : commencer par rassurer.

  1. https://www.insee.fr/fr/statistiques/1892086?sommaire=1912926
  2. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/05/05/coronavirus-age-mortalite-departements-pays-suivez-l-evolution-de-l-epidemie-en-cartes-et-graphiques_6038751_4355770.html

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