Aplatir la courbe de l’épidémie de peur

A l’heure où la courbe épidémique du SARS-CoV-2 s’aplatit, celle de l’épidémie de peur ne semble pas décroitre. Comment l’expliquer et comment y remédier ?

L’épidémie de SARS-CoV-2 est maintenant techniquement terminée en France. Selon les indicateurs dont nous disposons à partir notamment des données collectées par l’Université Johns Hopkins1, elle a atteint son sommet aux alentours de mi-avril. Mi-juillet, pas de rebond mais une courbe qui ne cesse de s’aplatir et de tendre vers zéro. Avec quelques cas encore détectés mais qui semblent liés aux flux de circulation des personnes qui a repris et notamment à des personnes qui reviennent de pays encore en prise avec l’épidémie2. La situation est désormais sous contrôle. Le dépistage et les tests sont réalisés sans restriction et nous disposons d’une meilleure compréhension de la maladie et des moyens d’intervention aux cours des différentes phases de son évolution.

Nous aimerions pouvoir entendre ou lire ce type de discours dans la plupart des médias. Un discours factuel. Raisonné. Pondéré. Rassurant tout en restant prudent. Pourtant, au quotidien, c’est encore l’inverse qui circule sur les ondes. On ne cesse d’attiser les braises de la peur et d’activer nos craintes et notre méfiance face à une épidémie qui est pourtant, dans les faits, terminée. Mais l’appareil médiatique fonctionne au buzz. A l’adrénaline. A l’excitation continue pour lutter contre le zapping, synonyme d’ennui. Une grande partie de notre appareil médiatique semble ainsi jouir de cette peur entretenue, ingrédient puissant pour capturer aussi longtemps que possible notre attention. Mais un tel jeu est lugubre et malsain. Pour ne pas dire criminel.

Et l’appareil d’Etat en rajoute en venant de décréter, fait du prince, de nouvelles obligations (port des masques, là où même en plein cœur de l’épidémie ils n’étaient pas obligatoires). L’objectif est peut-être de calmer et de rassurer une part encore très anxieuse de la population qui palpite de terreur à chaque nouveau cas signalé dans les médias. Cependant, plutôt que de calmer et de rassurer, ces mesures ne font que relancer une autre courbe épidémique : celle de la peur. Une peur dont on ne mesure pas l’évolution, faute d’indicateurs et de tests de dépistage. Une peur qui emprisonne un certain nombre de personnes chez elles et qui continue de les confiner malgré elles. Une peur irrationnelle puisque les faits indiquent que le danger lié au virus est passé. En termes cliniques, on pourrait parler d’une phobie du virus ou d’une corona-phobie.

Ce n’est pas en imposant le port du masque dans les lieux publics fermés que l’on rassurera et que l’on calmera les personnes prises dans l’enfer de la phobie. Au contraire. En imposant de telles contraintes (dont l’efficacité ne semble d’ailleurs pas avoir été démontrée), on entretient la corona-phobie en excitant quotidiennement cette peur irrationnelle. Plus grave, on recule le moment où la courbe épidémique de la peur infléchira sa progression. Cette décision politique est donc non seulement elle-même irrationnelle mais contre-productive.

La difficulté avec la phobie, c’est qu’elle dispose d’une structure sous-jacente puissante et qu’elle s’organise de manière différente d’une personne à l’autre. Il ne suffit donc pas de dire et redire que le danger est passé pour désamorcer une phobie. Au moindre doute, au moindre indice que le danger est peut-être encore présent, la personne phobique est de nouveau sur le qui-vive. Son appareil mental est en alerte et plutôt que de s’appuyer sur les informations les plus rassurantes, elle alimente sa phobie des informations qui confirment le danger qui semble la guetter.

Plusieurs approches thérapeutiques ont démontré leur efficacité dans le champ de la psychologie clinique scientifique pour aider les personnes souffrant de phobie. Mais aucun traitement à l’échelle d’un groupe n’existe à ce jour car chaque phobie s’inscrit de manière différente dans les failles et le parcours de vie de chaque individu. Un suivi individualisé est donc nécessaire pour s’en défaire.

Néanmoins, à l’échelle du groupe, à l’échelon politique, une première façon d’intervenir consiste à arrêter de jouer avec le curseur de la peur et à revenir à un discours factuel, modéré, et rassurant. A un discours juste, ferme et courageux qui n’oscille pas à la moindre secousse de panique issue de l’agitation irresponsable de quelques-uns. A un discours qui cesse de se cacher derrière le principe de précaution et qui ose dérouler les arguments dont nous disposons pour dire haut et fort qu’il s’agit maintenant d’arrêter la panique. Un état de panique fige la pensée et ne lui permet pas de fonctionner normalement pour faire face aux problèmes de la vie quotidienne. Il est temps de sortir de cet état morbide qui coûte des vies, même s’il est plus difficile de le quantifier.

Au plan individuel, répétons-le, la clinique du trauma (dont relève la corona-phobie) dispose aujourd’hui d’approches thérapeutiques qui ont fait la preuve de leur efficacité3. Les thérapies cognitivo-comportementales d’exposition ou des thérapies comme l’EMDR (acronyme anglais pour Eye Movement Desensitization and Reprocessing : Désensibilisation et Retraitement par les Mouvements Oculaires) permettent en quelques séances d’améliorer significativement la vie des personnes présentant des symptômes de phobie. Il faudrait ainsi, là aussi, mettre en œuvre une véritable politique de dépistage et de traitement des personnes souffrant de corona-phobie afin que progressivement la courbe de l’épidémie de peur retrouve des valeurs acceptables et qu’elle cesse d’obnubiler nos esprits et, par voie de conséquence, de paralyser nos pays.

 

1. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/05/05/coronavirus-age-mortalite-departements-pays-suivez-l-evolution-de-l-epidemie-en-cartes-et-graphiques_6038751_4355770.html

2. https://www.youtube.com/watch?v=a6MEE3ka9rc&feature=share&fbclid=IwAR1WYsxjd--i7Sv8ZTfwsvzfw5SIJN_i7KkIu8BPEy1bOGQktiRXTrK5G04

3. Cusack, K., Jonas, D. E., Forneris, C. A., Wines, C., Sonis, J., Middleton, J. C., ... & Weil, A. (2016). Psychological treatments for adults with posttraumatic stress disorder: A systematic review and meta-analysis. Clinical Psychology Review, 43, 128-14

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