Lettre à ce fils que j’aurais peut-être

Je te demande de ne pas être le garçon que bien des forces vont s’obstiner à te faire devenir. Je te prie de nager à contre-courant. Je te supplie de foncer dans le sens inverse. D’emprunter une deuxième voie. Ou d’en inventer des centaines d’autres.

Cher fils imaginaire, cher garçon non-conçu, cher enfant inexistant,  

Beaucoup de parents s’empressent de prévenir leurs petites filles que le monde sera dur pour elles parce qu’elles sont nées « filles », parce qu’elles présentent des caractéristiques biologiques associées au genre féminin.

J’ai envie de te prévenir toi qui es né « garçon ». Toi qui seras tenté de faire comme les autres mecs que tu croiseras dans ta vie et auxquels tu t’identifieras peut-être, comme tes potes quand tu sauras pourtant qu’ils ne sont pas malins, comme tes héros de cinéma, comme tous ces types qu’on voit et entend dans les médias. Tu auras envie de faire pareil, parce qu’on cherche toutes et tous à appartenir à quelque chose quelque part, désespérément.

Tu es né garçon et tu entendras donc que c’est « plus dur pour les filles », tu entendras que les filles doivent faire attention à comment elles s’habillent, à quelle heure elles sortent ou rentrent. Tu entendras que c’est mieux si elles ne voyagent pas toutes seules, si elles se déplacent en groupe et s’il y a des mecs avec elles. Tu m’entendras peut-être proposer à ta sœur fictive de lui acheter un spray anti-agresseur ou un sifflet anti-viol. Tu écouteras peut-être tes amies parler de tout ce qu’elles vivent ou ont vécu d’affreux. Tu verras peut-être des statistiques qui t’accableront sur les violences conjugales, les violences tout court, les niveaux de salaire, la répartition des postes de pouvoir. Tu croiseras peut-être sur ta route une femme en situation de détresse face à un homme menaçant.

Tu n’entendras pourtant pas beaucoup parler de la raison de tous ces conseils. Tu entendras peu que c’est dur à cause des garçons et du fait qu’ils ne changent pas, que collectivement on ne fait pas assez pour qu’ils changent, que leur soit offerte l’opportunité d’être autrement.

Moi je m’adresse à toi, fils à venir, progéniture fantasmée. Et je te demande de ne pas être un violeur, un agresseur, un mec lourd, un type qui fait semblant de pas comprendre le consentement, qui invente des zones grises, qui ne sait pas faire la différence entre drague et harcèlement. Je te conjure de ne pas être celui qui objectifie, sexualise, rabaisse, humilie, insulte, inquiète, attouche, colle, frotte. Non, à l’inverse, je t’invite à t’intéresser à ce que vit la moitié de l’humanité, à essayer de prendre ta part pour qu’elle se répare. Je te prie d’apprendre à être son meilleur allié, de te désolidariser systématiquement de tous les comportements qui agressent les femmes, les mettent mal à l’aise. Je souhaite t’apprendre à être ce pote relou qui parle de patriarcat et d’inégalités salariales en soirée, que tes amis vont adorer détester. Je souhaite t’apprendre à veiller, quand tu marches dans la rue, à ne pas faire flipper celles qui apprennent toutes petites que les hommes sont dangereux. Promis, je t’apprendrai à écouter celles qui veulent parler de leur souffrance et à ne jamais en rire, minimiser ou leur expliquer ce qu’elles doivent faire ou sentir. Je t’apprendrai à la fermer quand ce n’est pas à toi de parler, à te taire pour laisser parler celles et ceux qui sont concernées, à être discret quand tu auras remarqué que depuis des heures, pas une femme n’a osé prendre la parole dans la discussion. A garder les lèvres scellées quand une blague sexiste amusera toute la galerie – à l’exception de celle au détriment de qui l’on rit.

Je te demande de ne pas faire partie du problème pour ma future fille et celle des autres, je veux t’apprendre l’empathie et t’expliquer que c’est la meilleure arme qu’on puisse avoir dans ce monde de merde. Je veux t’inculquer qu’il n’y a pas de filles et de garçons. Il n’y a que des personnes. Qui sont heureuses pareil, qui souffrent pareil, même si les filles souffrent souvent beaucoup plus pour le moment. Je veux que tu t’identifies à des femmes comme à des hommes, du moment qu’ielles sont de beaux modèles.

Je te demande de ne pas être le garçon que bien des forces vont s’obstiner à te faire devenir. Je te prie de nager à contre-courant. Je te supplie de foncer dans le sens inverse. D’emprunter une deuxième voie. Ou d’en inventer des centaines d’autres.


 

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