«Nous ne parlons pas quand nous sommes des objets»

En affichant sa foi musulmane et multipliant les positions féministes et anti-racistes, la journaliste et activiste Kübra Gümüsay est devenue une voix importante des débats dans une Allemagne marquée par la montée de l’extrême droite. Avec «Sprache und Sein», elle signe son premier livre.

« La porteuse de voile, la musulmane engagée, la musulmane libérale, la musulmane féministe, l’exception. » C’est sous ces intitulés, qui sont autant de stéréotypes, que la journaliste et activiste Kübra Gümüşay est régulièrement présentée.

Née en 1988 à Hambourg, petite-fille d’un Gastarbeiter turc, Kübra Gümüşay s’est d’abord fait connaître à travers son blog, Ein Fremdwörterbuch (Un dictionnaire de mots étrangers), puis ses chroniques dans le quotidien de gauche « taz » avant de faire de nombreuses apparitions dans des émissions de télévision. Autant de tribunes dans lesquelles elle défend ses positions féministes et dénonce le racisme et l’islamophobie présents dans la société allemande.

Portrait de Kübra Gümüşay © Paula Winkler Portrait de Kübra Gümüşay © Paula Winkler

Avec Sprache und Sein (Langue et Être), paru en janvier dernier aux éditions Hanser, Kübra Gümüşay signe son premier livre. Son ambition ? Rechercher « une langue qui ne réduit pas l’humain à des catégories », une langue « dans laquelle nous tous, en tant qu’humains dans toute notre complexité, pourrions exister de la même manière ».

Pour débuter sa démonstration, Kübra Gümüşay emprunte à l’explorateur Alexander von Humboldt l’idée selon laquelle chaque langue possèderait sa « propre vision du monde ».

Pour en témoigner, l’auteure prend tout d’abord appui sur des « mots manquants » — ces mots que l’on trouve dans une langue mais qui n’ont pas de traduction immédiate dans une autre. Il en est ainsi par exemple du terme yakamoz, par lequel un locuteur turc décrira les reflets de la lune sur l’eau, qui n’a pas son équivalent en allemand (ni en français d’ailleurs).

Mais une langue ne s’arrête pas à son vocabulaire. Sa structure, sa grammaire, la caractérise tout autant. Ici Kübra Gümüşay évoque les langues pirahã (Brésil) et kuuk-thaayore (Australie), où le passé serait absent, les chiffres et les couleurs n’existeraient pas, tout comme la « droite » et la « gauche ». Pour l’auteure, cette rencontre avec une autre réalité linguistique agit comme un révélateur : « Cette perception du temps et du monde m’a impressionné. Seulement en comparaison nous comprenons quelle vue sur le monde nous est imposée [par notre langue]. Tout tourne autour de nous, de notre “je“ et de notre perception individuelle […] Qu’est-ce que nous serions si nous parlions une langue comme le kuuk-thaayore qui nous rappelle constamment que nous sommes rien d’autre qu’un petit point sur une grande carte ? »

Si cette approche peut sembler attrayante, elle est cependant problématique.

Si l’on échappe aux « 50 mots des inuits pour désigner la neige », les quelques exemples de « mots manquants » restent tous relativement triviaux pour que l’on puisse difficilement y voir l’expression de différentes « visions du monde ».

Une lecture plus attentive des débats en linguistique, au hasard sur la célèbre « hypothèse de Sapir-Wholf », aurait également pu mettre en garde l’auteure contre les dangers d’un déterminisme linguistique, qu’elle manie à la caricature : « Si nous parlions une langue qui ne connaît pas le passé […] pourrions-nous nous régaler de histoires, de souvenirs ? Que cela signifierait pour les religions, les états ? Sans histoire collective, pourrait-il y avoir des États-nations ? ». D’une langue, on pourrait donc, selon l’auteure, déduire une organisation juridique et sociale. Ici une discussion sur le rapport entre « langue et nation » aurait pu être intéressante, mais elle est reste absente. Et alors qu’elle aborde la question des minorités linguistiques en Turquie, elle n’évoque pas la réforme de la langue turque des années 1920.

Enfin, l’on a du mal à comprendre en quoi cette discussion entre les langues est censée éclairer la suite de l’ouvrage consacrée au problème de la représentation des minorités et de leurs expériences au sein de la langue allemande.

L’exposé de sa propre situation, au croisement de quatre langues (« Le turc est pour moi la langue de l’amour et de la mélancolie. L’arabe une mélodie mystique, spirituelle. L’allemand la langue de l’intellect et du désir. L’anglais la langue de la liberté »), n’est à ce titre pas une démonstration satisfaisante. Les qualificatifs retenus renvoient à une expérience individuelle, singulière, expliquée par la biographie de l’auteure, mais ne peuvent être généralisés.

« Nous, les étrangers, nous grandissons dans une langue dans laquelle nous ne sommes pas prévus en tant que locuteurs. Une langue dans laquelle nos perspectives ne sont pas considérées, mais seulement les perspectives de ceux qui parlent sur nous. » Si l’on peut reconnaître à Kübra Gümüsay un sens certain de la formule, cette idée selon laquelle la langue allemande serait aujourd’hui colonisée par la rhétorique de l’extrême droite et de l’AfD n’est ni véritablement démontrée ni analysée. Même la citation de Victor Klemperer, qui avait fait ce travail avec la langue nazie (sans que ce travail ne soit explicitement mentionné dans le livre), n’apporte rien à ce sujet.

Le plus intéressant dans l’ouvrage réside alors dans les quelques passages restants consacrés à ses propres expériences, notamment ses participations aux grands shows télévisuels : « À vrai dire, j’aurais dû annuler. Mais je croyais que je pouvais supprimer les clichés. Je n’avais pas idée que je faisais partie d’un business model : “la peur de l’Islam”. » En lieu et place de ces émissions TV, elle conclue son ouvrage avec un appel à la création d’autres espaces de parole, des « utopies réelles », pour « de nouvelles formes de parler et de penser ensemble ».

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Cet article a été initialement publié le 1er avril 2020 sur le blog personnel de l'auteur à l'adresse suivante : https://arthurdevriendt.net/index.php/2020/04/01/hambourg-allemagne-la-selection-episode-5/

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