Les «oreilles» du métro de Hambourg

Ils s'appellent Christoph, Kerstin, Rossella, Karin ou encore Sandra. Réunis par un écrivain, ils écoutent, depuis plus d'un an, les passagers de la station Emilienstraße à Hambourg.

Station modeste de la ligne 2 du métro de Hambourg, Emilienstraße n’en est pas moins originale. En surface, encastrée dans la structure recouvrant la bouche d’entrée, c’est une « mini » école de musique, la bien nommée Musikstation, qui remplace l’habituel café ou petit commerce alimentaire.

Au sous-sol, au niveau des quais, l’ancien kiosque à journaux, tout de verre et d’acier, a quant à lui été vidé de sa marchandise, réaménagé et décoré. Dans les vitrines, quelques livres ont été disposés, ainsi que des photographies et jouets d’enfants. Le comptoir de vente d’autrefois, quelques chaises et une table basse composent le mobilier de l’étroit espace central, simple mais chaleureux. À l’extérieur, un slogan qui sonne comme une invitation : « Je vous écoute. »

Station de métro Emilienstraße à Hambourg © Arthur Devriendt Station de métro Emilienstraße à Hambourg © Arthur Devriendt

Ce projet – intitulé sobrement « das Ohr » (l’oreille) – a été initié par Christoph Busch, 72 ans, auteur de livres audio et de scénarios, à l’image de l’adaptation du roman d’Uwe Johnson, Une année dans la vie de Gesine Cresspahl, réalisée par Margarethe von Trotta. Né a Brilon, ville thermale de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Christoph Busch a étudié le droit à Münster, été conducteur de taxis et exercé un temps comme antiquaire, avec un faible pour les meubles français, avant de se consacrer définitivement au cinéma et à l’écriture à partir de 1990.

Résident à Hambourg depuis cette date, il a ressenti le besoin ces dernières années, alors que ses deux enfants prenaient leur envol, « d’amener quelque chose d’un petit peu aventureux dans [sa] vie ». C’est ainsi que, en novembre 2017, lorsqu’il apprend que le kiosque de la station Emilienstraße, aux environs de laquelle il habite, est vide, il appelle immédiatement la compagnie de transport public (Hamburger Hochbahn), propriétaire des lieux.

Quand celle-ci lui confirme que le local est toujours disponible, « j’ai tout d’abord eu peur. Je ne savais pas ce que je devais faire avec ça » déclare-t-il. Sans véritable projet clairement défini, Christoph Busch entame plusieurs semaines d’échanges, de négociations et de travaux avant de prendre place dans son kiosque pour la première fois, le 2 janvier 2018.

Une nouvelle source d’inspiration

Seules de vagues idées le portent alors : écrire, observer les gens, écouter de temps à autre les passants, en récolter peut-être quelques idées, anecdotes ou histoires. Si l’idée d’un livre fait déjà son chemin, c’est davantage pour se donner du courage, comme il le reconnaît dans un reportage au long cours de la radio publique fédérale allemande (Deutschlandfunkkultur).

Chaque jour de la semaine, de 9h30 à 14h30, Christoph Busch alors écrit, assis dans son kiosque entre les rames de métros desservant la ville d’est en ouest. Faute d’assurance financière, et malgré une aide au démarrage apportée par un fonds culturel de la ville, l’expérience est censée s’arrêter six mois plus tard, en mai 2018.

Mais un drôle de renversement s’opère pour celui qui, en 1990, pour le journal taz, abordait les gens sur les terrasses de café en leur demandant « pourquoi êtes-vous assis ici ? » Le questionneur d’autrefois devient à son tour le questionné. À ceux qui l’interrogent sur cette présence singulière, il répond : « Normalement, j’écris. Mais si vous voulez, j’écoute aussi. »

Loin de susciter des réactions violentes ou aggressives comme il le craignait, son kiosque attire un nombre toujours plus grand de curieux, avides d’explications et prêts à se livrer spontanément à l’intérieur du petit local, qu’il s’agisse de quelques mots ou d’une histoire de vie complète. « Je ne suis pas thérapeute, je parle tout simplement avec les gens » précise-t-il. Quelques semaines seulement après l’ouverture du kiosque, cette activité d’« écoute » aura pris le pas sur l’activité d’écriture.

Accompagné par une importante couverture médiatique, Christoph Busch réussit, dès février-mars, à récolter de nouveaux fonds pour le paiement du loyer et reçoit une avance d’une maison d’édition pour son projet de livre. Ayant toutefois déjà récolté assez de matériau pour celui-ci, il réfléchit à l’utilisation future du kiosque : « ça pourrait être un atelier, ça pourrait être n’importe quoi » mais « pas forcément avec des personnes qui écoutent ». Face au succès rencontré, ce sera finalement l’option retenue.

Répondre au « besoin d’écoute »

Quand nous nous présentons pour la première fois au kiosque d’Emilienstraße, en octobre 2018, ce n’est pas Christoph Busch qui nous reçoit, mais Kerstin H. Âgée de 30 ans, elle est la benjamine de l’équipe d’une dizaine de bénévoles qui se relaie désormais pour écouter les voyageurs.

Informée de l’initiative par une amie, elle s’est rapprochée du fondateur qui lui a rapidement proposé de prendre en charge un créneau horaire. Un véritable « défi » pour celle qui se définit comme timide quand bien même cela se rapproche des activités qu’elle mène par ailleurs au sein de la déclinaison allemande de la fondation « Les Petits Frères des Pauvres » (Freunde alter Menschen e.V.).

Pour celle qui envisage de reprendre des études dans le domaine social après avoir travaillé à l’étranger, le « besoin d’écoute » qui se manifeste à travers la fréquentation du kiosque a pour cause ce « mal du siècle » qu’est la solitude. Cependant, pas question de se limiter aux histoires graves ou tristes : « J’écoute tous types d’histoires » annonce-t-elle. À l’image de cette femme bon chic bon genre qui partait pour aller manifester : « Les gens ne correspondent pas aux cases dans lesquelles on veut les ranger. » Ou plus surprenante encore, celle d’un jeune héritier à la recherche d’amis aussi fortunés que lui : « Je suis restée sans voix », en rigole-t-elle désormais.

Fortement engagée dans de nombreuses activités associatives, elle a aussi apporté ses propres idées pour l’aménagement et la décoration du kiosque, à l’image de son livre préféré, L’Histoire sans fin, de Michael Ende, dans la vitrine, ou encore ces panneaux où les passants sont invités à exprimer leurs souhaits, pour eux-mêmes ou pour les autres. Une jeune fille et sa mère, ne parlant pas l’allemand, y laisseront un message en arabe pendant notre visite.

Portrait de Kerstin H. © Rémi Caton Portrait de Kerstin H. © Rémi Caton

Lors de notre seconde visite, quelques semaines plus tard, c’est Christoph C. qui nous accueille. Lui avait lu quelques articles de presse avant de rencontrer Christoph Busch lors d’une fête. L’idée de rencontrer des inconnus lui plaît. Travailleur indépendant, créateur de jeux de société, il n’a pas beaucoup de temps libre mais vient assurer de temps en temps une permanence, en cas d’absence. C’est sa troisième lorsque nous le rencontrons.

Ce jour-là, un visiteur est fasciné par les objets installés en vitrine. Un jeu de son enfance, qu’il retrouve, l’intéresse particulièrement : une petite tablette de bois sur laquelle est dessinée un visage de profil, dotée d’une chaine permettant de former le nez de son choix. La discussion s’engage, quelques souvenirs d’enfance sont évoqués. Christoph C. refermera ce soir-là le kiosque avec, peut-être, une nouvelle idée de jeu.

À la veille des fêtes de fin d’année, pour notre troisième visite, c’est Rossella C. qui occupe le kiosque. Deux jeunes écoliers, confortablement installés avec barres chocolatées et boissons, l’interrogent : « Mais vous faîtes quoi ici, vous êtes pompier volontaire ? »

Pasteure évangélique à Hambourg, cette italienne installée en Allemagne depuis plus de 30 ans offre son « oreille » aux passagers de la station Emilienstraße deux fois par mois. Y’a-t-il une ressemblance entre les deux activités ? « Ici ce n’est pas du conseil ou de l’accompagnement, simplement de l’écoute », sans morale ni suivi dans le temps. Quant à la solitude, « ce n’est pas la seule chose qui revient. Il y a les problèmes de voisinage, les relations amoureuses ou encore la vie au travail », avec ces personnes qui viennent décompresser de leur journée au kiosque avant de rentrer chez elles.

Tout cela suppose d’entendre, parfois, des histoires dures ou violentes. Pour Christoph Busch, qui lui-même a eu besoin de faire une pause à la suite d’un récit particulièrement difficile, une bonne « oreille » a trois qualités : « du temps, de bons nerfs et ne pas être intéressé par l’argent ». Comme des pompiers volontaires.

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[Article initialement publié le 13 mars 2019 à l'adresse suivante : https://arthurdevriendt.net/index.php/2019/03/19/les-oreilles-du-metro-de-hambourg/]

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