Les employés allemands face à «l'activation»

Alors que le SPD a présenté ses pistes pour «un nouvel État social», le chercheur Jean-Yves Gerlitz montre que les performances redistributives du système allemand se sont fortement dégradées depuis la réunification. En cause, l'Agenda 2010 et les réformes du marché du travail.

Alors que le débat politique s’intensifie à nouveau en Allemagne au sujet de l’indemnisation du chômage, que le tribunal constitutionnel a été invité à se prononcer sur le bien-fondé des sanctions encourues par les chômeurs et que le SPD a présenté, début février, ses pistes pour « un nouvel État social », le chercheur Jean-Yves Gerlitz, de l’Université de Brême, publie dans le volume 140 de la revue Social Indicators Research un article bienvenu consacré aux performances redistributives du système allemand eu égard aux travailleurs.

En adoptant une « approche globale du revenu », laquelle observe, au-delà des seuls revenus individuels issus du travail, les rentrées d’argent à l’échelle des foyers ainsi que les prestations sociales et les transferts publics, Jean-Yves Gerlitz montre que ces performances redistributives se sont fortement détériorées entre la réunification et aujourd’hui, sous l’effet principal des réformes dites de « modernisation » du marché du travail (1998-2006).

Promouvant « l’activation » des individus, ces réformes dénommées Hartz, du nom de l’un de leurs initiateurs, ont eu des effets considérables sur le marché du travail allemand : triplement de l’emploi partiel, quadruplement des agences d’intérim ou encore, baisse continue du nombre d’accords de branche portant sur les salaires pour ne concerner, en 2014, plus que la moitié des employés. Autant de transformations qui expliquent la forte dégradation du marché du travail dans sa capacité à faire sortir de la pauvreté les individus (-5 points en moyenne pour l’ensemble des employés, jusqu’à -12 points pour les employés à temps partiel en année incomplète).

Un système redistributif qui compense de moins en moins bien la dégradation du marché du travail © J.-Y. Gerlitz Un système redistributif qui compense de moins en moins bien la dégradation du marché du travail © J.-Y. Gerlitz

Mais si cette dégradation sur le marché du travail est déjà bien connue et documentée, qu’en est-il des mécanismes de redistribution au sein des foyers et de l’Etat-Providence ? C’est ici que l’approche retenue par J.-Y. Gerlitz s’avère tout à fait intéressante.

Au niveau des foyers, constate-t-il, le développement de l’emploi féminin a permis le passage d’un modèle basé autour du « chef de famille » à un modèle à double rentrée d’argent, permettant dès lors davantage de solidarité intra-familiale. Cette évolution positive est cependant fortement limitée par le fait que plus de la moitié des femmes qui travaillent en Allemagne sont à temps partiel (+0,8 point).

Du côté de l’Etat-Providence, l’allocation plus généreuse d’allocations familiales a joué un rôle là aussi non négligeable mais le tassement du nombre de foyers éligibles, dû à la hausse du nombre de foyers sans enfants, en a réduit d’autant la portée (+1,8 point).

Au final, comme l’indique l’auteur, si les mécanismes redistributifs jouent encore un rôle essentiel en Allemagne, la progression modeste de la solidarité familiale et étatique n’est plus en mesure de compenser pleinement la dégradation observée sur le marché du travail. Et alors que le travail continue à être présenté dans les discours officiels comme la solution naturelle à la lutte contre la pauvreté, de plus en plus de travailleurs y sont en réalité chaque année exposés.

[Article initialement paru le 10 février 2019 à l'adresse suivante : https://arthurdevriendt.net/index.php/2019/02/10/la-selection-episode-3/]

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