Arthur Devriendt
Abonné·e de Mediapart

14 Billets

0 Édition

Billet de blog 21 août 2018

Les « immigrants » vus par la gauche militante allemande

Si la « crise des réfugiés » aurait pu, selon le chercheur Pautz Hartwig, constituer une opportunité pour la gauche militante allemande à se renouveler et à formuler un discours commun, celle-ci a en réalité plutôt contribué à réaffirmer et à renforcer la fragmentation de ses différents courants de pensée.

Arthur Devriendt
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ancien étudiant à l’Université d’Hanovre et désormais lecteur à l’Université de l’Écosse de l’Ouest, Pautz Hartwig publie dans la revue German Politics un article consacré aux discours tenus sur les « immigrants » et « réfugiés » par les mouvements de gauche radicale non parlementaires.

En introduction, P. Hartwig note que si la « crise des réfugiés » syriens en Allemagne a conduit à de nombreux débats, les enquêtes et études relatives à ces controverses se sont limitées soit aux partis participant à « l’arène électorale », soit aux mouvements d’extrême droite. Ainsi les mouvements de gauche non parlementaire, faibles numériquement mais fortement actifs en cette période, ont-ils, par leur non-participation aux joutes électorales et par leur situation à gauche de l’échiquier politique, doublement échappé aux regards des analystes.

Après avoir étudié les « publications » (sites web, blogs, flyers, etc.) de cette mouvance mobile — concentrée prioritairement à Hambourg, Berlin et dans les villes universitaires — l’auteur met en évidence trois types de discours :

Le premier de ces discours voit dans les immigrés et réfugiés un nouveau « prolétariat ». Érigés en victimes du capitalisme, leur sort est une invitation à poursuivre le combat contre le système et ses institutions (à commencer par l’Union Européenne et l’État allemand). Particulièrement porté par des groupes comme «… ums Ganze! », « Radikale Linke Berlin » ou la revue Jungle.World, ce discours critique une « aide aux réfugiés » perçue comme clientéliste et rejette toute forme d’accommodement ou de négociation avec les acteurs publics en charge de ces questions. Dès lors, seuls les individus ralliés à leur cause et désireux de s’engager à leurs côtés méritent d’être aidés et soutenus. La « crise des réfugiés » constitue donc une occasion pour ces groupes de réaffirmer leur vision politique propre, articulée autour de l’opposition entre « classe ouvrière », à laquelle sont assimilés l’ensemble des réfugiés, et « bourgeoisie ».

Le deuxième type de discours identifié par l’auteur essaie de joindre dans le même temps une critique radicale des politiques en matière d’immigration et de droit d’asile, et une activité de soutien aux réfugiés et migrants. Historiquement portée par le réseau « kein Mensch ist Illegal » (KMII), fondé en 1997 et inspiré par le mouvement dit des « sans papiers » en France, cette mouvance revendique une position tranchée sur les notions de frontière et de souveraineté nationale ainsi que sur les politiques d’immigration, jugées discriminatoires et attentatoires aux droits humains, tout en s’engageant dans des actions quotidiennes d’aide aux réfugiés et migrants (conseils juridiques, aide médicale, administration, logement) avec ce que cela peut charrier en termes de compromissions et de tensions entre « réformistes » et plus radicaux. Si le KMII, en tant que réseau structuré et coordonné au niveau national, est désormais de l’histoire ancienne, il est toujours utilisé comme slogan et « marque » par de nombreux mouvements, à l’image de « Lampedusa in Hamburg » qui a regroupé autour de lui d’autres groupes et initiatives présentes dans la ville de Hambourg (« ATEŞ∙H », « Recht auf Stadt », « Antira »).

Stade du FC Sankt-Pauli à Hambourg © Arthur Devriendt

Le troisième et dernier discours étudié par P. Hartwig est celui des « Anti-Allemands ». Créé en 1990 par des dissidents de la gauche communiste non parlementaire d’Allemagne de l’Ouest, ce groupe se revendique de l’extrême-gauche, quand bien même ce label lui est très souvent contesté. Critique de l’anti-impérialisme, de l’anti-sionisme et d’un certain « islamogauchisme » — pour reprendre un terme en vigueur en France — qu’ils prêtent aux autres mouvements, les « Antideutsche » pressent la gauche radicale, notamment dans les colonnes de leur revue Bahamas, à défendre les acquis de « la modernité occidentale ». Face à un « Islam conquérant » et aux replis identitaires, il faudrait promouvoir, selon eux, une intégration « à l’occidentale » des réfugiés et immigrés, ce qui suppose un affranchissement vis-à-vis des « impositions de l’Islam ». Très critiques envers les projets politiques des groupes précédents, ils substituent à celui-ci un « projet de civilisation ».

En conclusion, l’auteur pointe le décalage qui existe chez certains acteurs, lesquels annoncent lutter contre le capitalisme et/ou les diverses formes d’oppression mais en viennent dans leurs discours à reproduire de strictes hiérarchies sociales et, à l’opposé d’une approche universelle, à conditionner leur soutien aux individus en fonction de leur degré d’adhésion aux thèses qu'ils portent (qu’il s’agisse de la « lutte des classes » ou de la défense de la « modernité occidentale »). Si la « crise des réfugiés » aurait pu, selon Pautz Hartwig, constituer une opportunité pour la gauche militante à se renouveler et à formuler un discours commun a minima, elle a en réalité plutôt contribué à réaffirmer et à renforcer la fragmentation des courants de pensée existant au sein de celle-ci.

[EDIT: Cette recension a été initialement publiée en juin 2017 à l'adresse suivante : https://arthurdevriendt.net/index.php/2017/06/27/selection-episode1/]

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
Violences sexuelles : Damien Abad nommé ministre malgré un signalement adressé à LREM
L’ancien patron des députés LR, Damien Abad, a été nommé ministre des solidarités en dépit d'un signalement pour des faits présumés de viols adressé à LREM et LR par l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique. Deux femmes, dont Mediapart a recueilli les témoignages, l’accusent de viol, en 2010 et 2011. Il conteste les faits.
par Marine Turchi
Journal — Politique
Pap Ndiaye fait déjà face au cyclone raciste
La nomination de Pap Ndiaye au ministère de l’éducation nationale a fait remonter à la surface le racisme structurel de la société française et de sa classe politique, une vague qui charrie avec elle la condition noire et la question coloniale. La réaction de l’exécutif, Emmanuel Macron en tête, donnera une première indication sur la tonalité du quinquennat.
par Ilyes Ramdani
Journal
En Italie, la post-fasciste Giorgia Meloni cherche à faire oublier ses racines
Elle espère devenir l’an prochain la première femme à présider le Conseil en Italie. Héritière d’un parti post-fasciste, ancienne ministre de Berlusconi, Giorgia Meloni se démène pour bâtir un parti conservateur plus respectable, en courtisant l’électorat de Matteo Salvini. Une tentative périlleuse de « dédiabolisation ».
par Ludovic Lamant
Journal
Mario Vargas Llosa, Nobel de l’indécence
L’écrivain péruvien de 86 ans, entré à l’Académie française en fin d’année dernière, vient de déclarer sa préférence pour Bolsonaro face à Lula. Cette nouvelle prise de position politique reflète un parcours intellectuel de plus en plus contesté, marqué par des soutiens à des figures d’extrême droite en Amérique mais aussi de la droite dure en Espagne. Une enquête du n° 20 de la « Revue du Crieur », disponible en librairie. 
par Ludovic Lamant

La sélection du Club

Billet de blog
Greenwashing et politique : le bilan environnemental d'Emmanuel Macron
[Rediffusion] Talonné dans les sondages par Marine Le Pen, le président-candidat Macron a multiplié dans l'entre-deux-tours des appels du pied à l’électorat de gauche. En particulier, il tente de mettre en avant son bilan en matière d’environnement. Or, il a peu de chances de convaincre : ses actions en la matière peuvent en effet se résumer à un greenwashing assumé.
par collectif Chronik
Billet de blog
Quand Macron inventait « l'écologie de production » pour disqualifier les pensées écologistes
[Rediffusion] Au cours de son allocution télévisée du 12 juillet 2021, Emmanuel Macron a affirmé vouloir « réconcilier la croissance et l'écologie de production ». Innovation sémantique dénuée de sens, ce terme vise à disqualifier les pensées écologistes qui veulent au contraire poser des limites, sociales et écologiques, à la production. Macron, qui veut sauver la croissance quoi qu'il en coûte, n'en veut pas.
par Maxime Combes
Billet de blog
Villages morts, villes vivantes
Nouvelle édition de « Printemps silencieux » (Wildproject). La biologiste américaine Rachel Carson avait raison bien avant tout le monde. Dans de nombreux villages de France, les oiseaux sont morts. Carson nous dessille les yeux au moment où une nouvelle équipe ministérielle veut accélérer la transition écologique. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Rapport Meadows 11 : est-il encore temps ?
Est-il encore temps, ou a-t-on déjà dépassé les limites ? C'est la question qui s'impose à la suite des lourds bilans dressés dans les précédents épisodes. Écoutons ce qu'a à nous dire sur le sujet le spécialiste en sciences et génie de l'environnement Aurélien Boutaud.
par Pierre Sassier