«Votre patrie est notre cauchemar»

La publication des travaux de l'ethnologue Anne-Kathrin Will ainsi que la sortie d'un ouvrage collectif, dirigé par Fatma Aydemir et Hengameh Yaghoobifarah, proposent une plongée saisissante dans les mécanismes du racisme et de l'assignation identitaire dans l'Allemagne d'aujourd'hui.

Chercheuse au sein de l’Institut pour l’ethnologie européenne rattaché à l’université Humboldt de Berlin, Anne-Kathrin Will signe dans les colonnes de la revue Ethnicities un article intéressant sur une notion aujourd’hui centrale en Allemagne dans les débats sur les migrations et l’intégration : « l’arrière-plan migratoire » (Migrationshintergrund). Pourtant, alors que cette catégorie s’est imposée et est mobilisée par nombre d’acteurs politiques et administratifs comme fondement de nouvelles politiques publiques, elle n’a fait que trop peu l’objet d’études véritables et de critiques étayées. Une véritable « boîte noire » à laquelle Anne-Kathrin Will propose de s’attaquer ici.

Au tournant des années 2000, constat est fait en Allemagne d’une inadéquation entre le système de mesure statistique en place et la réalité de la diversité de la population. Dix ans après la chute du Mur et alors qu’une réforme du droit de la nationalité est enclenchée – avec un basculement du droit du sang vers le droit du sol (2000) – la nécessité de nouveaux outils et de nouvelles catégories est forte.

La notion d’« arrière-plan migratoire » naît dans ce contexte. Si elle apparaît une première fois en 1998 dans un rapport fédéral sur la jeunesse, ce n’est qu’à partir de 2005 qu’elle sera effectivement mobilisée, à travers l’ajout d’un volet « Questions sur la migration » au recensement annuel partiel de la population (Mikrozensus) réalisé par l’Office allemand de la statistique. Entretemps, c’est la publication en 2003 du rapport final de l’étude PISA de l’OCDE, consacrée à la mesure des performances des systèmes éducatifs des pays développés, qui aura légitimé cette catégorie statistique, traduite de l’anglais (migration background) vers l’allemand.

Si une première taxonomie est élaborée, différenciant notamment « personnes avec arrière-plan migratoire » des « personnes sans arrière-plan migratoire », l’office statistique procédera à un glissement important en parlant d’« Allemands sans arrière-plan migratoire » et en plaçant ceux-ci comme population de référence. Aussi, ce volet du recensement sera présenté sous le volet « Population étrangère », un choix pour le moins surprenant quand plus de la moitié des personnes avec arrière-plan migratoire sont en réalité… allemandes. Tout ceci témoigne, pour Anne-Kathrin Will, d’un « déni implicite », renforcé par certaines hiérarchies visuelles et choix de mise en page, de bien vouloir considérer l’immigration comme élément constitutif de la population allemande.

Par ailleurs, si cette catégorie peut sembler à première vue simple à appréhender – « Une personne a un arrière-plan migratoire si elle, ou au moins l’un de ses parents, n’a pas acquis la nationalité allemande à sa naissance » – elle recèle de nombreux effets excluants et repose sur certains présupposés bien explicités par l’auteure.

En premier lieu, toutes les situations ne sont pas prises en compte. L’« arrière-plan migratoire » se voit ainsi attribué aux petits-enfants d’étrangers mais pas aux enfants d’immigrés allemands (les Aussiedler et Spätaussiedler). Mal nommée, c’est une catégorie en réalité fondée sur la citoyenneté et non pas sur l’expérience migratoire en tant que telle. Et comme la citoyenneté a été longtemps définie en Allemagne par les liens du sang, on a affaire avant tout à une catégorie « ethnique ».

Deuxièmement, en faisant remonter l’arrière-plan migratoire jusqu’à trois générations, Anne-Kathrin Will pointe une augmentation « artificielle » des chiffres et un amalgame de réalités très différentes : se retrouvent en effet, dans une même catégorie, des gens qui ont immigré récemment avec des personnes dont l’un seulement des grands-parents a immigré alors que les trois autres étaient « allemands d’ancêtres allemands à la naissance ».

Enfin, l’ethnologue s’interroge : pourquoi l’enfant d’un couple mixte se voit-il rangé dans la case « avec arrière plan migratoire » ? Pourquoi le parent allemand ne compterait-t-il pas plus quand l’enfant vit en Allemagne, surtout quand de nombreuses études ont montré que les niveaux de réussite scolaire, par exemple, étaient pour ces enfants identiques à ceux des « autochtones » ? A.-K. Will note que c’est le cas en Autriche où les enfants de couples mixtes sont comptabilisés comme « sans arrière-plan migratoire ». Pour l’auteure, seule une certaine idée de « pureté ethnique » peut expliquer un tel choix.

Face à un « arrière-plan migratoire » aux fondements problématiques, aux objectifs politiques discutables, et incapable de refléter adéquatement la diversité de la population allemande, le temps est venu, pour Anne-Kathrin Will, « d’une révision, peut-être même d’un remplacement de la catégorie par une autre ». Ce travail, réalisé en collaboration avec les personnes concernées et leurs organisations, devrait accorder davantage de place aux expériences vécues, y compris celles de la discrimination, et à l’auto-identification.

"Votre patrie est notre cauchemar" © Hanser Literaturverlag "Votre patrie est notre cauchemar" © Hanser Literaturverlag

La lecture de l’ouvrage collectif Eure Heimat ist unser Albtraum (Ullstein fünf, 2019) complète parfaitement celle de l’article d’Anne-Kathrin Will. Car s’il est un livre où l’auto-identification et les expériences vécues sont au centre du propos, c’est bien celui-là. Dès sa couverture, d’un mauve intense, Votre patrie est notre cauchemar joue sur les référentiels en imprimant ton sur ton les mots « votre » et « notre ». Si le procédé laisse ainsi à chacun le soin de se positionner, le message qui reste visible n’en est que plus clair : Patrie = Cauchemar.

Coordonné par Fatma Aydemir et Hengameh Yaghoobifarah – collaboratrices au journal de gauche taz et à la revue culturelle et féministe Missy Magazine – ce livre se veut une réplique directe à la création en Allemagne, en mars 2018, d’un « Ministère de l’intérieur, des travaux publics et de la patrie ». Une appellation dérangeante pour les deux écrivaines qui y voient la reprise d’un terme (Heimat, traduit ici par « patrie ») cher aux mouvements d’extrême droite et charriant l’image d’une société allemande idéalisée, majoritairement blanche et chrétienne. À peine nommé à la tête de ce ministère, le conservateur Horst Seehofer (CSU) semblait d’ailleurs confirmer cette lecture en déclarant que « non, l’Islam n’appartient pas à l’Allemagne. »

Regroupant les contributions de 14 auteurs au total – dont seulement trois sont nés avant 1980 – l’ouvrage donne à lire les témoignages et réflexions de ceux qui, précisément, n’entrent pas dans ce cadre identitaire, de ceux à qui l’on demande sans relâche de « s’intégrer », que l’on interroge sans cesse sur leurs origines, bref de ces personnes avec… « arrière-plan migratoire ».

Une expression « encombrante » pour la sociologue et blogueuse Nadia Shehadeh qui se rappelle du temps, si proche et pourtant si loin, où cette appellation n’existait pas encore. Faisant écho aux critiques développées par Anne-Kathrin Will, Fatma Aydemir souligne, au détour d’une note de bas de page, que cette catégorie ne renvoie ni aux victimes du racisme ni aux populations dominées.

Plutôt que cette appellation administrative, imposée par le haut et qui fait peu de cas des situations réellement vécues, les auteurs soulignent toute l’importance qu’il y a à pouvoir se définir soi-même et emploient donc leurs propres catégories, largement inspirées de la théorie raciale critique née aux USA. Au-delà d’une écriture inclusive et non genrée, ce sont ainsi les expressions « Noirs » (Schwarze) ou « Persons of Color » (en anglais dans le texte) qui parsèment l’ouvrage. Des termes utilisés non pas à des fins de description d’une quelconque couleur de peau mais en vue de dénoncer les mécanismes de domination, de rejet et d’invisibilisation qui frapperaient ces groupes dans la société allemande.

Si chacun des auteurs s’est vu confier une thématique à traiter (Langue, Sexe, Travail, Amour, etc.), une question traverse l’ensemble de l’ouvrage : la « confiance ». La plupart des récits font en effet l’état d’une confiance perdue, non pas à l’échelle inter-individuelle, où les démonstrations de solidarité demeurent nombreuses et où de nouvelles formes de mobilisation émergent, mais envers les élites politiques et administratives du pays. Racontée par Deniz Utlu, l’histoire de Murat Kurnaz, originaire de Brême, prisonnier à Guantànamo et interdit de retour par les autorités allemandes, plusieurs années durant, en dépit de son innocence, en est un cas emblématique. La mise sous silence de certains pans de l’histoire coloniale du pays, l’« ethnicisation » dans l’approche médiatique et politique d’événements particuliers ou encore les débats récurrents sur la « culture de référence » (Leitkultur) en sont d’autres illustrations.

Auteur en 2018 d’un essai au titre provocateur, Desintegriert euch! (Désintégrez-vous !, Hanser), qu’il présente dans les grandes lignes, Max Czollek plaide lui pour une disparition du « paradigme de l’intégration » qui, en Allemagne comme en France, structure encore largement le regard porté sur les immigrés. Reposant sur les idées d’« homogénéité », d’« appartenance » et de « normalité », l’intégration est ce processus à travers lequel une partie de la société, estimée majoritaire, « décide de qui devient allemand ou reste étranger ». Si une « intégration » réussie des immigrés est souvent présentée comme la meilleure réponse qui puisse être faite à l’extrême droite, Max Czollek se montre sceptique : comment ce paradigme, en raison précisément de ses présupposés, pourrait-il servir d’une quelconque manière à combattre ces idées ?

Pour l’essayiste, plutôt que d’entretenir le fantasme d’une « hégémonie culturelle », il est temps que la société allemande reconnaisse la « diversité radicale » de sa population. Ce que Hengameh Yaghoobifarah, en détournant le nom du parti eurosceptique et nationaliste AfD, résume par la formule suivante : « Nous sommes l’alternative pour l’Allemagne ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.