La Révolution silencieuse et nos combats «vrais»

C'est une histoire «vraie» le filme de Laus Kraume, La Révolution silencieuse. Une classe de lycéens de terminal en RDA (Allemagne de Leste), ayant appris que les tanks soviétique envahissaient Budapest en 1956, ont décidé deux minutes de silence lors du prochain cours d'histoire, en solidarité avec les victimes des chars soviétiques. C'était aussi ma première manifestation, j'avais dix ans!

Affiche Pliée 40x60cm LA RÉVOLUTION SILENCIEUSE (2018) Leonard Scheicher TBE

Ils l'ont appris appris lors d'une petite fugue à Berlin-Ouest, et les deux lycéens font circuler l'information et la radio-clandestine chez l'oncle Edgar leur apprend que le héros de la Hongrie du foot, Puskás, aurait été tué. De quoi convaincre un des leaders de la classe peu tourné vers la contestation politique.

Les suites de cet acte tant politique que généreux de solidarité avec le peuple hongrois face aux militaires soviétiques qu'ils sont obligés de côtoyer aussi dans leur ville allemande, bouleversera l'établissement, les familles, leur ville de Stalinstadt. Quel affront, quelle insolence, forcément des contre-révolutionnaires... Et on voit défiler toutes les techniques qui font appel à la délation, à la manipulation, à l'utilisation de l'histoire des parents pour faire pression sur chacun et sur toute la classe, en divisant pour mieux les anéantir. Ils risquent d'être interdits de BAC et de ne plus pouvoir fréquenter un établissement scolaire en Allemagne de leste. Et le vieux Edgar leur dit en forme de sentence «vous vous êtes déclarés libres-penseurs, vous êtes maintenant des ennemis de l’État».

Ils tiendront bon, ou presque... et c'est la qualité de ce beau film de nous montrer, sans jugement, comment ça se passait pour ces jeunes et surtout en approchant quatre d'entre eux, leurs joies, leurs déboires, leurs espoirs, leurs amours d'une jeunesse qu'à un moment donné manifeste son opposition à ce qui se passe pour eux à travers le soutien à la révolte de Budapest de novembre 1956. Et il nous donne à voir ce qu'on fait quelque soit l'idéologie dès lors qu'on questionne sa légitimité ou ses actes.

La direction des jeunes acteurs est méticuleuse et très ouverte, tellement ils s'expriment en liberté et dans la fougue de leur âge. Les personnages adultes correspondent bien à ce qu'un système d'oppression suscite (fût-il au nom du socialisme). L'écrasement sournois de toute velléité de solidarité ou d'explication de ce que leur acte peut représenter, nous est servi avec la présence du camarade-ministre de l'éducation ou de Madame Kessler, responsable de la Commission de l'éducation locale et véritable commissaire-politique. Ou alors, ce «brave» directeur issu de la paysannerie grâce au 'socialisme', qui ne peut pas supporter cette bravade qui d'ailleurs le mettra aussi sous le collimateur du puissant ministre. «Et qu'est-ce que çà a apporté aux Hongrois» , se demande-t-il. Une façon de dire alors qu'ils (ces jeunes) ont « tout », cette possibilité d'étudier, qu'est-ce qu'ils ont à faire des Hongrois...

Je pense que «nos lycéens et jeunes étudiants» gagneraient à voir ce film et comprendre ce que la petite histoire de Théo, Lena, Kurt, Paul ou Erik a à voir avec la grande histoire de nos peuples... qui continue!

Un film qui questionne nos engagements!

J'ai été ému en regardant ce film qui questionne mes engagements. J'écrivais dans le chapô que c'était aussi ma première manifestation. J'avais dix ans en 1956. Je vivais dans un pays fasciste, très catholique, en «guerre» contre le communisme athée. Les tanks soviétiques, selon la presse du monde libre venaient d'écraser la révolte légitime du peuple hongrois. Et fin novembre, les élèves de mon école primaire (ça devait être en CM1) avaient été conduits à un rassemblement officiel contre le communisme.

Nous étions ravis de sortir à la nuit tombée, avec nos blouses de l'école publique, chacun de nous avait une bougie et un carton autour avec les initiales MP (Jeunesse Portugaise, sorte de Jeunesse fasciste). La manifestation avait lieu pas loin de chez mes grands-parents où j'habitais, près du quartier général de la PSP (police publique), à la Batalha. Ma grand-mère savait que je rentrerais plus tard (à l'époque les parents n'allaient pas chercher les enfants à l'école). Mon grand-père ne le savait pas et quand il a appris où j'étais je me souviens de l'engueulade, d'autant que je ne savais pas encore très bien où se trouvait la Hongrie. Dans ce pays, les parents n'avait pas le droit de s'opposer aux décisions publiques pour le bien de l'ordre établi, et aucune demande d'autorisation ne leur était soumise. Aujourd'hui, en voyant ce film je me rends compte qu'au même moment où les lycéens de la RDA manifestaient leur solidarité avec le peuple de la Hongrie, à Porto (peut-être aussi dans d'autres villes), des jeunes écoliers, avec des bougies manifestaient, malgré eux, leur solidarité avec le peuple de la Hongrie mais pas pour la même cause!

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Quelques années plus tard, en 1961, au mois d'août, les soldats de l'Allemagne de l'Est et les Soviétiques ont construit un «mur» à la limite des deux parties de la ville de Berlin. Le parti communiste portugais, dans la clandestinité, avait tout de suite défendu le mur, comme il avait défendu les tanks soviétiques à Budapest en 56 et le fera plus tard en 68 contre le printemps de Prague. Et moi, jeune militant communiste, je justifiais la construction du mur à Berlin auprès de mes collègues de travail en usine. Et je me souviens d'un des arguments qui nous avaient servi les camarades. Dans la zone de leste les restaurants populaires étaient bon marché et les habitants de l'ouest venaient y manger et profitaient aussi des magasins du peuple de la RDA. Ils voulaient aussi mettre fin à l'entrée de contre-révolutionnaires en RDA. Mais on ne m'a jamais dit qu'il s'agissait aussi (et surtout) de mettre fin au départ des habitants de la RDA en RFA...

Quand je regarde en arrière je pense à toutes les vérités et mensonges dont parfois notre engagement est porteur. En 1956 c'était comme si un totalitarisme essayait de dénigrer l'autre... En 1961, même si le «mur» me heurtait, je ne pouvais que défendre la marche vers le socialisme que représentait alors, encore pour beaucoup, le bloc de l'Est. Et nous devions faire front contre le capitalisme et ses multiples facettes d'exploitation.

Et je me dis qu'aujourd'hui, confrontés à d'autres murs de par le monde et soumis en France à une puissante mis sous tutelle de la démocratie par un élan de faux modernisme et de vraie maltraitance sociale, nos «vérités et certitudes» nous ont parfois conduit à des impasses. Et surtout à un grand éloignement avec tous ceux qui loin de ces nuances de la politique, soufrent de la condition qui leur est faite et de la méconnaissance de nos codes d'opposition.

Il me vient en mémoire la phrase attribuée à Gaston Montmousseau, militant ouvrier, «camarade, rappelle-toi que ce qui est vrai aujourd’hui pour toi hier ne l'était pas encore». Y penser nous rendrait peut-être plus humbles et disponibles aux observations des Autres.

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