Gérald Bloncourt: «le photographe de mon enfance»

Le lundi 29 octobre, un humaniste, un poète, un photographe, un peintre, un homme venu d'ailleurs mais citoyen de partout est mort. Gérald Bloncourt, né le 4 novembre 1926 à Bainet (Haïti), installé en France à la fin des années 40, a quitté pour toujours l'onzième arrondissement de Paris. Compagnon des migrants portugais dès les années 60, je lui garde une estime infinie et une dette.

Au début des années 70, j'écrivais (en forme de correspondant dans un petit hebdo portugais publié à Madère -Madeira), O Comércio do Funchal, des articles sur l'immigration portugaise. Je n'avais pas d'images pour les illustrer. Je croise alors Gérald Bloncourt à la Vie Ouvrière (l'hebdo de la CGT). Il y publiait des photos sur le travail, l'usine et moi j'y traduisais parfois des tracts et articles syndicaux en portugais. Il avait fait des reportages sur les migrants portugais et sur le bidonville de Champigny sur Marne. Je lui demande l'autorisation d'utiliser quelques unes de ses photos, gratuitement bien sûr et au risque d'être censurées par la commission de censure au Portugal. Rien n'était alors publié sans le tampon

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Je ne sais plus si les photos ont été publiés ou pas (il y avait aussi un autre hebdo Noticias da Amadora où je collaborais, également d'opposition) mais je garde surtout le souvenir du regard plein d'empathie (on n'utilisait pas ce mot à cette époque-là) et de complicité que le photographe déjà reconnu, adresse au jeune réfugié apprenti correspondant, et de cet échange il m'a/nous a autorisé à faire ce qu'on pouvait et ce qu'on voulait de ses photos.

Gérald Bloncourt rencontre les immigrés portugais pour la première fois sur un chantier, forcément c'était là l'expertise lusitanienne. C'était la construction de la tour de Montparnasse à Paris, où il découvre alors le chemin de ses soutiers de la France, fuyant la dictature de Salazar pour des raisons économiques et aussi politiques, des jeunes réfractaires ou déserteurs de la guerre coloniale en Angola, Mozambique, Guinée-Bissau. Il commence par les visiter là où ils sont «logés» au bidonville de Champigny sur Marne et ensuite il fera le chemin, la traversée à pied des Pyrénées, o salto (le saut), en faisant connaître ce que représentait pour ces migrants l'acte de devoir quitter leur pays... hier comme aujourd'hui d'autres nationalités, d'autres contrées!.

Et nous lui devons, pas en tant que dette, mais comme reconnaissance d'avoir rendu par ses photographies la dignité, le respect, l'exemple de l'engagement d'un peuple qui dans les années 60 a, à sa façon, avec ses moyens fait face, fait front, fait résistance au fascisme au Portugal. Il était aussi présent, en avril 1974 lors de la “révolution des œillets” pour témoigner de cette libération de la dictature et de l'apprentissage de la démocratie.

Il y aurait  mil'choses à dire de cette rencontre entre le photographe militant et un peuple de migrants à la recherche d'un autre avenir et de la liberté de ce côté ci des Pyrénées. Gérald Bloncourt a parcouru en long et en large le bidonville des portugais de Champigny, un des plus vastes de France, où des nombreux migrants se sont installés avant leur régularisation de séjour et de travail qui était, à ce moment-là bien plus facile en termes administratifs et de travail que quelques années plus tard.

Image associée

Gérald Bloncourt, a aussi été dans le bidonville de Saint-Denis, en 1969. C'est là qu'il trouve Maria, la petite portugaise à la poupée dans un terrain de boue.

Elle s'appelle Maria de Conceição Tina et ne se souvient pas, dans ses six ans, d'avoir vu un photographe faire des images... Ils se sont retrouvés 50 ans plus tard, au Portugal, où Maria est devenue enseignante à Coimbra. Et Gérald Bloncourt raconte: quand elle est arrivée, j'avais devant moi un demi-siècle de mémoires. J'ai vu ma petite Maria qui était là. J'étais émerveillé parce qu'elle n'avait pas changé. Son regard était le même comme dans l'image de l'enfant et son sourire aussi. Nous nous sommes abraçado (l'accolade), nous avons pleuré c'était très touchant”.

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Por uma vida melhor “Pour une vie meilleure”,  Gérald Bloncourt  photographies au Musée d'histoire de l'Immigration

Gérald Bloncourt était un créateur aux multiples facettes et son blog illustre bien ses divers centres d'intérêt, c'est à dire l'humanité de ses nombreux engagements, LE BLOG DE BLONCOURT

Venant d'apprendre la nouvelle de sa disparition je voulais, sans tarder, laisser ici un hommage à cette heure-ci où nous avons tant besoin de cultiver l'exemple et le message d'un citoyen qui a su transmettre son engagement et son art. Il raconte qu'un jour, à L'Humanité, il croise par hasard Robert Capa. "Je photographie la guerre pour mieux la dénoncer me dit-il. Cette rencontre furtive fut décisive pour moi. Capa allait sur les terrains d’opérations pour mieux combattre la guerre. Je décidai d’aller dans les usines et les bidonvilles pour mieux dénoncer la misère". Rien que ça... mais quelle force et quelle conviction.

Six jours avant ses 92 ans, il nous a quitté. Ces derniers jours, il laissait des messages pour ses amis, «encore quelques jours…» histoire de se préparer et nous préparer à une conclusion prochaine. C'était aujourd'hui son anniversaire, le 4 novembre. Demain il sera inhumé au Père Lachaise, celles et ceux qui pourront auront l'occasion de dire combien ses images nous resteront familières et précieuses car elles racontent nos vies et notre histoire.

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Dans le fil des commentaires, extrait d'un très bel article publié dans Le Monde du 3 nov 2018, par Isabelle Mandraud:

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Le documentariste portugais, José Vieira a dit, il y a quelques années que Gérald Bloncourt était le photographe de son enfance. Un bel hommage de reconnaissance que je tiens à inscrire ici:

Un jour, j’ai rencontré l’homme qui a photographié mon enfance. Il s’appelle Gérald Bloncourt. Il est né en Haïti et moi au Portugal. Nous vivons en France, Décidément il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde”.

C’est un moment rare que de mettre des images, des photos sur des souvenirs d’enfance toujours fuyants. Les photos viennent réveiller notre mémoire, la provoquer, la taquiner, lui donner des frissons. C’est un moment d’une nostalgie douce et réparatrice. Les ruptures s’estompent entre passé et présent. A ce moment-là, une histoire se reconstruit dans notre imaginaire. C’est notre histoire. A la lumière des photos, nous avons existé”.

Notre mémoire ne nous a pas trahis, les photos la réconfortent. A la lumière des photos, nous pouvons raconter à nos enfants comment c’était un bidonville avec de la boue par terre. Ou les quais d’une gare parisienne un jour si froid de l’hiver 1965. Comment c’était “douce France, cher pays de mon enfance” sous la dictature de la “préfecture, service des étrangers”. 

A la lumière des photos de Gérald Bloncourt, j’ai retrouvé mon enfance en transit à Hendaye, débarquant à Austerlitz en direction d’un bidonville quelques part dans la banlieue au pied d’une muraille d’immeubles et de tours. J’ai retrouvé les photos qui manquent  à mon album de famille, à ma mémoire collective. Des milliers de gens en fuite traversent ses photos. J’y ai vu la violence qui est faite à ceux qui partent”.

On peut suivre la production de José Vieira, sur le site « ardècheimages »  *   http://www.lussasdoc.org/rea-jose_vieira-4,12972.html#

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