Champigny: les «bons et les mauvais» migrants!

Les violences dans la nuit du 31 décembre dernier à Champigny-sur-Marne, notamment sur une policière, ont suscité beaucoup de commentaires. Deux personnalités du monde médiatique ont évoqué le bidonville "qui accueillait plus de 10.000 Portugais, sans haine ni violence" pour les distinguer des "méchants" migrants, ou tenus pour tel, responsables de la nuit de la S. Sylvestre.

C'est un acte de délinquance que rien ne peut justifier quelque soient les causes ou les circonstances. On peut comprendre la frustration ou les trafics qui semblent être à l'origine des incidents qui ont provoqué les violences. Aucune excuse ne peut couvrir des actes de violence et la justice doit pouvoir imposer le droit.

Cependant un journaliste du Figaro, Alexandre Devecchio  le tweetait ainsi, sous couvert d' un «rappel historique utile»:

Alexandre Devecchio‏ @AlexDevecchio 2 janv.

«Rappel historique utile. Le bidonville de #Champigny qui accueillait plus de 10 000 Portugais. Sans haine, ni violence».

De même que, Laurent Bouvet, professeur de science politique à l’Université Paris-Saclay (UVSQ) et cofondateur du Printemps républicain, sur le plateau d'Arte, le 4 janvier, affirmait “dans les années 60, comme dans beaucoup de villes de banlieue, il y avait des bidonvilles à Champigny, de portugais et il n’y avait pas d’agressions de policiers. Il n’y avait pas de relations de violence pourtant il n’y avait pas l’eau courante etc .

Voilà, les non-portugais du 31 décembre 2017 sont à jeter sur la place publique alors que les portugais des années 60 n'avaient "ni haine ni violence"...

Cette façon de mélanger des situations -et des époques- complètement différentes, m'a tout de suite fait penser (c'est un terme à la mode) aux lanceurs de «fake news» qui se servent de faits historiques qu'ils ne connaissent pas ou détournent sciemment, pour justifier et contribuer à la stigmatisation et rejet d'une population migrante (Africains et Algériens surtout), même si certains sont peut-être de nationalité française.

Dans les années 60, le bidonville de Champigny-sur-Marne, a accueilli plus de 14 mil Portugais. Les conditions de vie y étaient bien difficiles, on l'appelaient même "les années de boue". La vie qui leur était ainsi faite était d'une violence inouïe de même que les relations avec les Campinois ont aussi été souvent conflictuelles. L'intervention de la police n'était pas rare et à Champigny-sur-Marne comme à Massy (Essonne), un autre bidonville de Portugais que j'ai mieux connu. Les enquêtes de la Préfecture s'effectuaient avec beaucoup de réticences de la part des agents. Par ailleurs à Champigny-sur-Marne il y avaient les marchands de baraques comme des passeurs qu'à certaines périodes y faisaient leur loi. Sans oublier que la police politique de Salazar, discrètement y veillait au grain notamment à travers l'intervention des collecteurs de fonds des banques portugaises.

Déjà à l'époque il y avait un traitement différent pour les Portugais ou les Algériens et leurs bidonvilles respectifs ne méritaient pas les mêmes attentions. D'un côté il s'agissait d'une main-d’œuvre immigrée constituée de "catholiques blancs pauvres dans une société de catholiques blancs riches" comme le désignait par une boutade un prête portugais de la communauté, tandis que les Algériens étaient des anciens immigrés, venus pour beaucoup avant l'indépendance et avec un autre statut administratif.

Quand aujourd'hui, on utilise la tranquillité supposée de ces migrants des années 60 et la violence qui s'est manifestée il y a une semaine, c'est une façon de ne pas tenir compte des réalités et des difficultés vécues par cette population il y a cinquante ans. C'est aussi la volonté de stigmatiser ceux qui aujourd'hui seraient violents et haineux comme si on pouvait comparer ou les mettre sur le plateau d'une balance pour mieux les accabler.

Un acte délinquant doit être puni comme tel, hier comme aujourd'hui. Ici il s'agit moins de dénoncer la délinquance mais de justifier la politique qui est suivie contre l'immigration et créer les conditions de l'exclusion et du rejet.

Quand aujourd'hui les mineurs-isolés et les jeunes-majeurs sont poussés vers la rue, sans structures d'accueil, sans alphabétisation, sans conditions sanitaires, suscitent dans la population qui les côtoient, qui les croisent une onde de racisme qui servira à confirmer la bonne décision du ministre qui cherche à les expulser sans ménagement.

Et puisque on nous parle d'économies et de budgets tout le temps, on sait que le non traitement social et politique de ces populations alourdit les dépenses à venir qui sont les prisons, les hôpitaux, les démantèlements arbitraires qui mobilisent des centaines de fonctionnaires de la police et de l'administration.

Pour ce qui est du coût humain cela ne semble pas rentrer dans les préoccupations de l'équipe du ministre de l'intérieur. Et ensuite, quelques commentateurs sont prêts à leur prêter main forte et faire le distinguo entre les "bons Portugais d'il y a 50 ans et les mauvais non-Portugais d'aujourd'hui" qui hanteraient la ville de Champigny-sur-Marne.

* Et si les deux "comparateurs des migrants de Champigny sur Marne" souhaitent comparer, nous leur proposons de visionner le film de José Vieira, "Souvenirs d'un futur radieux" qui montre l'occupation du bidonville de Massy à quarante ans de distance, années 70 les Portugais, en 2014 les Roms:  http://www.lussasdoc.org/rea-jose_vieira-4,12972.html#

* *  Livre de photos de Gérald Bloncourt, 50 photos de l'Immigration portugaise en France, dont la jeune fille du bidonville de Champigny sur Marne

Résultat de recherche d'images pour "gérald bloncourt"

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.