Portugal, Soares s'en va, les œillets restent!

La disparition de Mário Soares au Portugal après vingt jours d'hospitalisation qui annonçaient sa fin prochaine, plonge le pays dans le deuil et l'émotion. Anticolonialiste, antifasciste, prisonnier politique, exilé, Mário Soares faisait partie des résistants à l’État de Salazar. Avec Álvaro Cunhal, secrétaire général du PCP, ils ont marqué le combat politique de la Révolution des Œillets.

Un article de Philippe Ariès, situe le contexte et la façon dont la rédaction de Mediapart a entendu présenter la fin de cet «historique» de la lute contre le fascisme au Portugal, 1926-1974. La lecture de certains commentaires m'a amené à écrire ce billet.

Je souhaite souligner ici le rôle de Mário Soares, dans l'affirmation de la démocratie à la suite du soulèvement des jeunes officiers portugais qui ont crée le MFA (Mouvement des Forces Armées). C'est ce mouvement qui a été à l'origine des premiers mesures politiques et de la constitution du gouvernement de salut national.

Le Portugal était ainsi «libéré» d'une dictature fasciste et, très rapidement, a contribué à l'indépendance des colonies portugaises en Afrique.

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Dessin de Luis Guimarães 

Soares et Cunhal

Deux dirigeants politiques ont alors un rôle déterminant dans le devenir démocratique du pays. Mário Soares et Álvaro Cunhal. L'un et l'autre rentrent au Portugal très rapidement, le 28 avril Soares et le lendemain, il va attendre Cunhal à l’aéroport de Lisbonne. Álvaro Cunhal qui avait été son professeur monte sur un blindé d'où il fait un discours à côté de Mário Soares.

Peut-être que Soares avait le souvenir de celui qui a été pour lui son professeur et en quelque sorte une figure tutélaire. C'est à travers Cunhal que Soares se rapproche du PC et intègre le MUNAF et en 1946 il crée le MUD Juvenil (Mouvement d'Unité Démocratique). C'est au milieu des années 50 que Soares s'éloigne des communistes.

Le 1er mai 1974 les deux leaders, socialiste et communiste marchent ensemble dans l'imposante et mémorable manifestation du jour du travail. Ce sera la dernière fois qu'ils seront côte à côte fraternellement. Depuis, les orientations divergent et les deux principales forces démocratiques du Portugal ne seront plus en phase ni pour gouverner ni pour constituer des majorités, à part des scrutins locaux.

Les turbulences de la jeune démocratie portugaise ont été nombreuses et le coup d'état militaire de novembre 1975, qui a mis fin à "la révolution créative" des capitaines, a contribué à la normalisation dite démocratique du pays. Il me paraît important de rappeler qu'à l'époque le contexte international et le rôle joué par l'Union Soviétique n'était pas de nature à envisager un autre mode de relations entre les deux partis. L'un manifestement tourné vers l'URSS l'autre vers les États Unis.

"Républicain, Socialiste e Laïc"

Les engagements de Mário Soares ont toujours été "Républicain, Socialiste e Laïc", comme il le répétait souvent. Dans son passé, il fût arrêté plusieurs fois par la police politique (12 totalisant presque 3 ans d'incarcération), a été déporté à São Tomé e Principe en 1968, au large du Gabon, et exilé en France en 1969.

De toute la période où il a exercé les fonctions de premier ministre (à trois reprises) et celles de Président de la République par deux fois, l'action de Mário Soares s'est caractérisée par une ferme défense des libertés démocratiques, ce qui était nécessaire pour un pays sorti d'une dictature féroce. On peut également souligner que Mário Soares, s'est montré intransigeant dans un premier temps face aux positions du Parti Communiste et, plus tard, cherchant à «détricoter» certains acquis de la Révolution des Œillets.

Déjà éloigné de la vie politique, il a protesté contre le sommet Bush-Aznar-Blair-Barroso, aux Açores, avant l'invasion américaine de l'Irak, s'est manifesté contre la troïka qui a imposée la rigueur au Portugal, protesté contre le comportement de l'Union Européenne en Grèce (alors que c'est lui qui a fait rentrer le Portugal dans l'UE). En même temps, Mário Soares a visité dans sa prison, il y a quelques mois, l'ancien premier-ministre socialiste Socratès, où il était détenu pour soupçon de corruption. Souvent, Mário Soares disait «tout le monde a voté contre moi et tout le monde a voté pour moi». Cette boutade est significative du personnage et de ses contradictions. Il se considérait en 74 comme un "révolutionnaire bourgeois". Les bourgeois ne l'aimaient pas parce qu'il  était révolutionnaire et les révolutionnaires le critiquaient parce qu'il était bourgeois!

Il a néanmoins joué un rôle non négligeable dans la conquête de la démocratie et de la fin de la dictature au Portugal. Pour les portugais qui ont vécu sous le fascisme sa figure reste un symbole, un des personnages qui ont contribué au renouveau du pays.

Et maintenant?

Depuis les dernières élections législatives au Portugal (4 octobre 2015), où le parti de la droite est sorti vainqueur mais sans majorité parlementaire, le pays a un gouvernement socialiste, avec un accord et le soutien du Parti Communiste (PCP) et de l'extrême gauche (Bloco de Esquerda). L'actuel Président de la République, de centre-droite, Marcelo Rebelo de Sousa, semble s'accorder de cette forme de cohabitation 

C'est la première fois, depuis la révolution des œillets, qu'une coalition de gauche essaie de donner une orientation plus ouverte, plus juste, plus démocratique au pays. Cela reste fragile, il n'est pas sûr que le peuple portugais y trouve complètement son compte, même s'il y a eu des avancées significatives pour les populations plus fragilisées. L'émigration de jeunes portugais se poursuit. Reste tout de même une recherche pour que l'élan de la Révolution des œillets se maintienne et si possible fructifie même si un des «derniers historique» s'en va!

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