La vie comme elle vient... et comme nous la prenons!

Les histoires ou les récits de vie, qui décrivent le parcours d'une ou d'un citoyen, sont des contributions à l'histoire d'un pays, de la cité, d'une communauté. La façon singulière donc chacun se raconte, inscrit son parcours dans un contexte, expose sa mémoire, sa conviction, sa vérité (forcément relative) m'intéressent toujours. Celui de Joaquim Alberto, résistant portugais, est de ceux-là!

“La vie de Joaquim Alberto, racontée par lui-même” m'a tenu en haleine jusqu'au bout, même si je connaissais la fin... du livre.

Il s'agit d'un militant, on le dit aussi activiste, que j'ai connu en exil fin des années 60 début 70. Nous n'étions pas dans le même mouvement mais nous avions un “ennemi commun” le fascisme portugais au temps de Salazar.

Joaquim Alberto était plus âgé et son engagement, son franc-parler, sa détermination, le rendait populaire et un allié dans des multiples circonstances. Le fait qu'un journaliste et un avocat de sa ville d'origine l'aillent convaincu à se raconter aujourd'hui, a donné un résultat qui va au-delà du simple récit, pour s'inscrire dans la mémoire et la recherche d'une riche page de la résistance portugaise, “dentro e fora do país” (dedans et dehors du pays).

En deux mots (qu'il me pardonne le raccourci) Joaquim Alberto a fait son service militaire et décide, à l'âge de 19 ans de devenir prêtre. Habituellement on rentre au séminaire à onze, douze ans rarement par vocation mais, dans le Portugal d'alors, comme une possibilité de poursuivre les études après l'école primaire. Joaquim Alberto y rentre plus tard et peut-être qu'on trouve là un mot qui me semble être un des mots clés de toute sa vie, “engagement”.

Finalement il ne sera pas ordonné à la fin de ses études, l’Église est alors un des “supports” du Salazarisme, mais sa trace, sa marque y restera et va évoluer au Portugal et aussi en France où il sera accueilli dans une maison de prêtres-ouvriers au nord de Paris. Car Joaquim Alberto, outre ses études saura toujours travailler aussi de ses mains et devient un 'bate-chapas', une sorte de carrossier-tôlier.

En France, Joaquim Alberto participe activement à toutes les initiatives auprès de l'immigration portugaise et surtout l'action de “conscientisation”  comme on le disait à l'époque, des portugais venus en France pour des raisons économiques, dont les raisons d'origine étaient le régime politique. Outre son activité professionnelle, alimentaire, Joaquim Alberto animait aussi la communauté à la fois sur le plan culturel mais en priorité sur le plan social, entraide et accompagnement dans les démarches administratives.

Son action était également sur le plan politique et son adhésion à un groupe politique qui prônait l'action armée contre des cibles précises du fascisme portugais. Membre de LUAR (Ligue d'Unité et Action Révolutionnaire) dès l'origine, Joaquim Alberto raconte par le détail avec humour, parfois dérision, mais toujours dans le souci de faire comprendre les méandres de la vie d'un groupe clandestin, décidément tourné vers un combat volontaire et risqué. Les pages qu'il consacre, à des moments différents dans son livre, sur l'action politico-militaire ce sont des pages d'histoire qui aident à comprendre l'évolution d'un mouvement à travers l'évolution personnelle d'un de ses militants.

Mots clés : liberdade, engagement d'un démocrate radical!

Les auteurs, car il y a des auteurs, “ceux qui l'ont fait parler”, rappellent l'autre mot-clé de la vie de Joaquim Alberto, “liberdade”... Oui liberté de penser, le courage de faire, l'oser de dire! Et comme il l'exprime “seul un homme libre peut lutter pour la liberté”.

Ils le définissent comme un “démocrate radical”. Il y a du démocrate soucieux de la parole de l'autre, de l'adhésion de la majorité, de l'action collective. Il y a du radical, volontaire, sans conditions, sans compromissions, parfois un élan fonceur...

L'autre “personnage” du livre de Joaquim Alberto c'est la ville de Riachos, petite ville de 5000 habitants dans la région de Santarém, au nord de Lisbonne. Ville jumelée avec N-Dame de Bondeville en Seine-Maritime.

C'est de là qu'il est parti, c'est toujours là qu'il revient, voir les amis, se sentir dans sa “terre”. Carlos Simões Nuno, un des auteurs, anthropologue, est le directeur du journal O Riachense, périodique local, paru pour la première fois en 1908, qui a eu plusieurs “vies”, lien nécessaire de la population de Riachos. L'autre complice pour nous donner à lire son parcours est Carlos Tomé, avocat et conseiller municipal dans la ville de Torres Novas, plus grande et opulente dans la région Centre, à quelques encablures de Riachos. Ils se donnent comme titre “organização”, ceux qui ont organisé sans y toucher...

C'est aussi autour de ces deux lieux que l'activité de Joaquim Alberto s'est développée notamment, après la révolution des œillets, avec la coopérative agricole Comunal d'Argea (Torres Novas).

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Cette expérience d'une coopérative agricole en dit beaucoup sur l'approche de Joaquim Alberto et la façon dont il s'engage mais aussi dont il cherche à la rendre commune, collective dans une prise de conscience mobilisatrice. Arrêté en Espagne franquiste, peu de temps avant le 25 avril 1974, qu'il traversait en route pour le Portugal pour une action clandestine, il n'a été libéré et expulsé vers le Portugal, qu'un mois après la révolution des œillets. C'est en prison qu'il a réfléchi au besoin et à la manière de transformation économique qu'il envisageait à travers les coopératives.

Le projet de la coopérative a été en partie une réussite mais n'a pas permis la réalisation en profondeur et dans le temps des espoirs de ses promoteurs. Pour lui, “je continue à penser que s'il y a une transformation, c'est par là qu'elle vient et qu'il n'est pas possible de transformer le capitalisme si ce n'est par des coopératives”. Il me semble qu'il affirme par là le besoin d'intégrer, dans un esprit coopératif, l'implication concrète des citoyens, l'agriculture étant un des lieux de ce partage.

Parmi ses multiples activités en France, Joaquim Alberto a été un des fondateurs du journal Fronteira (frontière) destiné à l'immigration portugaise. Un journal qui voulait informer, commenter la réalité portugaise et un journal sans censure, car la presse (et tout ce qui était papier imprimé, cinéma, théâtre) ne pouvait pas être publiée sans avoir été soumise à la censure officielle et porter la mention “visado pela comissão de censura”). Journal vendu dans les marchés fréquentés par les portugais, dans les bidonvilles, dans les associations... Six numéros entre 1973 et avril de 1974.

Le directeur de la publication était, par obligation légale, un français et il s'agissait de Pierre-Vidal Naquet (historien et militant notamment contre la torture lors de la guerre d'Algérie).

Une guitare, Brel, José Afonso...

Il a toujours aimé chanter, dès l'enfance, mais il n'avait jamais envisagé de le faire en public, jusqu'au jour où il a entendu Jacques Brel à la télévision en direct de l'Olympia, en octobre 1966. C'était son dernier concert en public et il a été profondément impressionné. Récemment arrivé du Portugal il n'avait pas tout compris mais suffisamment pour être pris par la force, l'émotion et la présence de Brel. Encore aujourd'hui Joaquim Alberto chante le répertoire de Brel.

Pendant les années de la dictature il a souvent participé aux rassemblements de migrants et chanté avec son ami José Afonso (auteur de Grândola, la chanson de la révolution des œillets), Francisco Fanhais, José Mario Branco... entre autres.

Son livre insère en exergue, comme une forme de dédicace, un poème de Pedro Lobo Antunes, “Naissent des fleurs”, écrit en 1969. Je le traduis dans le premier commentaire de ce billet. Le titre du livre “Crescem as flores” (poussent les fleurs) est extrait de ce poème.

Bien d'autres lieux, d'autres histoires, d'autres péripéties en harmonie avec l'esprit, le dynamisme, et l'énergie de Joaquim Alberto. Notamment les passages consacrées à sa “coopération” au Mozambique libéré du colonialisme portugais. Il montre là aussi son indépendance, parfois sa rugosité mais sans doute son envie, son désir d'apporter sa part. Il est ainsi, tel le colibri qu'il évoque, prêt à déposer sa contribution.

Le coin de nos mémoires

Ce récit de vie m'a permis de rassembler dans ma mémoire un certain nombre de faits sur l'histoire de l'exil des Portugais en France dans les années 60/70. Le “style”, le discours sans fioritures, la façon de se raconter lui donne un caractère “énergisant”. Les interprétations qui en découlent ne se choquent pas, même si elles peuvent être lues ou entendues sous un autre angle.

Selon lui, en forme de devisa tout le monde a le devoir d’essayer, personne n’a l’obligation de réussir. Par conséquent, je suis toujours en train d’essayer”. Pour ma part j'ai “essayé” de rendre compte de ce livre foisonnant d'histoires et de personnages qui ont traversé sa vie.

Pour être arrivés là où nous sommes, tous les deux, à nos âges..., venant de lieux géographiques éloignés, et de contextes dissemblables, nous avons pris des chemins variés qui parfois se sont croisés et même fait route ensemble. Un point commun toutefois, celui de convictions humanistes, de confiance et d'amitié qui n'a pas besoin de rendez-vous pour s'exprimer et rester alerte dans un coin de nos mémoires”!

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