La nature exposée, par Erri De Luca

Ouvrir un livre d'Erri De Luca c'est plonger dans la liberté et la création d'un écrivain qui partage, avec le lecteur ses engagements, ses croyances, ses recherches. Dans son dernier roman, la Nature exposée, nous sommes montagnard et sculpteur, au gré des rencontres et de la force des événements.

Il nous conduit en montagne pour aider des sans-papiers qui ont besoin de traverser la frontière. Ensuite c'est près de la mer que, sculpteur, il se confronte à dévoiler la nudité du Christ dans un crucifix en marbre.

Son engagement de passeur est au plus profond de son être, sa compassion pour tous ces «voyageurs d'infortune» qu'il aide à passer de l'autre côté. Démunis qu'ils sont avec «une adresse en poche qui leur sert de boussole». Ils sont trois au village, c'est leur commerce, sauf que lui, une fois arrivés à destination leur rend l'argent. La vente de ses petites sculptures en pierre et en bois lui suffit. Mais voilà qu'on découvre ses largesses, un de ses anciens «clients», écrivain, finit par raconter dans son livre à succès ce passage de sa route de l'exil.

Il ne cherchait pas la publicité et ses deux compères s'indignent de voir ainsi leur commerce mis en faillite.

Il part alors et de la montagne il va au bord de la mer. À la recherche d'un travail il trouve au presbytère la restauration d'un crucifix, œuvre «digne d'un maître de la Renaissance» où on a drapé la nature du Christ, son sexe. Il s'agit donc de rendre l’œuvre à son origine. Quelle mission et surtout qu'elle rencontre, comme il l'apprécie, le fait des circonstances qu'à un moment donné on se trouve là où cela nous correspond. Pour d'autres c'est le hasard, la destinée, Inch'allah.

Et cette deuxième partie du livre d'Erri De Luca, nous plonge dans toute sa recherche sur le sacré et le profane. Ses investigations pour faire au plus près ce qu'on lui demande. Se confondre avec l'auteur, un jeune artiste du début du XXème, refusant le titre d'artiste, mais s’empreignant de l'histoire, du symbole, de la signification de l'art. Réunissant en quelque sorte les autres religions, rassemblant le curé latino-américain, le rabbin ou l'ouvrier algérien qui lit le Coran. C'est là toute sa démarche, sa quête d'une possible entente pour la confrontation des volontés fortes pour vivre sur terre.

Et toute la question de la nudité de l’œuvre originale que les esprits pudibonds avaient fait draper, mais aussi le sacrifice de cet homme, le Christ représenté par ce symbole de l'art religieux a inscrit dans son culte.

Comme si c'était un livre fondateur des actes, des engagements, des compromis que nous acceptons ou que nous nous imposons. Il y a toute son érudition sur ses recherches bibliques mais tout cela dans une grande humilité, presque dans la nudité du travail du marbre qui est celui du sculpteur de son livre. Style épuré, ciselé, nous laissant la liberté de le modeler aussi à notre manière de le lire.  En donnant sens à ce personnage qui ayant perdu son frère jumeau, le convoque et l'écoute comme pour mieux nous confronter à deux, auteur et lecteur, ses doutes et sa détermination, en partageant sa conviction humaniste.

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Sur la question des sans-papiers, ces «voyageurs d'infortune», que le montagnard-sculpteur fait passer, il m'est venu en mémoire une tribune libre d'Erri De Luca dans le journal Le Monde, 9 sept. 2015, dont j'insère ici un court extrait: «A force de naufrages, sur terre comme sur mer, l’Europe a progressé dans son vocabulaire: au début des naufrages, elle utilisait le mot «clandestins». Bien des massacres plus tard, elle a appelé ces personnes «migrants», puis «exilés», puis «réfugiés», même si le refuge n’est accordé que dans peu d’endroits. Pour les noyés, pour les asphyxiés dans les camions, ce sont de grandes satisfactions. Avec leurs corps, avec leurs vies semées comme de l’engrais, ils ont modifié le vocabulaire de l’Europe.»

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