CHILI, là où se termine la terre...

«Chili, là où se termine la terre», lui disait son père à Pedro Atias, réfugié chilien en France. Et c'est à travers son histoire, le récit de l'histoire de sa famille, que Désirée et Alain Frappier nous racontent celle du Chili de 1948 à 70. Une juste harmonie -texte et dessin-, nous permet de poser son histoire dans l'autre, celle que nous connaissons d'Allende et du coup fasciste de Pinochet.

C'est leur façon de faire. Partir d'une histoire personnelle pour mieux élargir à l'histoire d'un pays (ici le Chili) ou d'un événement (Dans l'ombre de Charonne, l'histoire de Maryse ayant participé à la manifestation parisienne du 8 février 1962, contre la guerre d'Algérie, publié en 2012).

Ils travaillent de concert, Désirée et Alain, et chacun apporte sa spécificité, sa compétence. Elle, son écriture, sa finesse d'observation, son style pétillant et ses tournures poétiques, la clarté de la description, le sens des liens et des transmissions. Lui, un trait serein, une qualité de dessin profondément réaliste, riche en détails, tantôt la classique planche avec ses « cases ou ses vignettes », tantôt des pages très créatives avec des évocations fortes de moments politiques du pays, du continent, du monde. Et aussi des pages où on se laisse vagabonder. Et cette qualité donne toute sa dimension au roman-graphique, auquel je suis peu habitué et dont le livre des Frappier m'a fait découvrir l'intérêt et la pertinence.

Les pages de ce premier volume (une fois qu'ils ont commencé à raconter -en texte et en image- ils se sont rendu compte qu'il y avaient encore à transmettre pour un second) sont à chaque fois une sorte de création de vie qui nous ouvre à un nouveau regard ou un détail qui différencie les situations, les postures, les enjeux de la vie des protagonistes.

On perçoit bien l'intention que pour raconter le Chili de 1970, d'Allende, il fallait comprendre avant comment sont-ils arrivés jusque là. Pedro, né en 1948, est donc ce fil rouge, lui qui vient d'une famille engagée dans le combat politique, dont l'origine se trouvait au Liban, d'où avait immigré son grand-père, Antonio Atias au début du XXème siècle. On fait connaissance avec sa famille, les premiers jeux de l'enfance, et les sensations-souvenirs qui restent dans la mémoire, comme ce petit 'ting' : «J'aimais le bruit de ses doigts tapant sur le clavier de sa grosse Olivetti et les petits bras métalliques qui se levaient à toute allure pour frapper les lettres une à une sur le papier tandis qu'un 'ting' sonore indiquait le retour à la ligne» dit-il à propos de son père Guillermo Atias, écrivain.

La scolarité de Pedro est décrite dans le contexte singulier de la volonté du père (prémonitoire?) de lui donner aussi une culture française, en l'inscrivant à l'Alliance Française de Santiago.

Le travail documentaire de ce livre est remarquable (il semblerait que c'est un des plaisirs d'Alain de fouiller, d'investiguer). Entre autres trouvailles, il a réussi à dénicher les authentiques billets du 'Campeonato Mundial de Futbol' de 1962 car le Chili a gagné la course pour organiser ce qu'on appelle encore à l'époque «la coupe Jules-Rimet». Moment fort pour le pays et pour le jeune Pedro. Occasion pour évoquer Eduardo Galeano, écrivain, journaliste et dramaturge uruguayen, qui a si bien écrit aussi sur le football sud-américain. C'est à cette occasion que le stade de Santiago, inauguré en 1938 sera rénové pour la preuve sportive et, quelques années plus tard servira aux sbires de Pinochet pour enfermer les opposants au coup d'état.

Les années Frei (Président de 1964 à 1970), l'engagement de Pedro, étudiant en sociologie et apprenti comédien dans la troupe constituée avec des amis, qui présenta, entre autres «Voulez-vous que je vous serve un cocktail Molotov?». On suit son adhésion au MIR (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire) et on comprend les enjeux qui se font jour dans le Chili et l'Amérique Latine d'alors, l'exemple de Cuba, le «romantisme révolutionnaire» du Che.

Saisissant la publication d'un des livres de son père «Después de Guevara», Pedro aborde la question qui s'est posée au Chili,  mais ailleurs aussi, sur la lutte pour le pouvoir par la lutte armée (préconisée par le MIR et le PS d'alors) ou la conquête du «socialisme par les votes» (pg212).

Plus qu'un roman-graphique, c'est un document-récit de vie et d'histoire que Désirée et Alain Frappier nous proposent, avec des tempos délicieux comme les pages consacrées à Violeta Parra et à la nouvelle chanson chilienne.

Lors de la présentation du livre à la Maison de l'Amérique Latine, l'organisateur de la session, de l’Association d’Ex-prisonniers politiques chiliens résidant en France, paraphrasant Flaubertqui disait que «Mme Bovary c'est moi, alorsPedro c'est nous», à savoir un condensé de leur combat, «c'est notre histoire, toute une génération de chiliens, celle d'une époque».

L'Association diffusait ce soir-là le petit livre soutenu par la Cimade «Eux, c'est nous.», avec un texte inédit de Daniel Pennac sur les Réfugiés. Belle façon, à travers l'histoire d'un réfugié d'hier, de parler des réfugiés d'aujourd'hui.

** Éditions STEINKIS 2017 * Paris [trois extraits dans les commentaires]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.